Séverine - Décharge

Publié le 19 Décembre 2025

Séverine - Décharge

Décharger le silence

Imagine-toi dans une forêt sombre, silencieuse. L’air irrespirable. Les branches qui griffent le corps. Le poids des êtres qui y rodent.

Imagine-toi une forêt sombre où les monstres vivent, où les enfants sont en danger, où les ombres sont des fantômes.

Imagine-toi quarante années d’errance dans cette forêt sombre où chaque mot est tu… l’enfance avec.

Imagine-toi ce que ça fait quand la décharge arrive, quand elle te fige sur place, quand elle éclaire enfin tout en effrayant par sa puissance, par l’horreur de ce qu’elle met en lumière.

C’est ce qui arrive à Séverine. La déflagration de la mémoire traumatique qui refait surface et les mots qui manquaient tant avant : « Les mots restent au bord de tes dents ». Ces mots apparaissent enfin et finissent par « dire la dévoration ». C’est violent et pourtant c’est aussi une libération : « ton absence aurait pu durer le reste de ta vie ».

« Tu nais poupée », « une marionnette ». Une enfant avec qui l’on joue, que l’on exhibe, que l’on malmène. « Même si tu crois être le fruit de l’amour, tu viens au monde dans un interstice déchiré ». Séverine vit dans une famille d’« incestueurs », ce néologisme qui dit tout de la violence, de l’horreur. 

« Plus tard, tu découvriras par hasard le lien étymologique entre monstre et montrer ». De l’enfance exhibée, traumatisée, Séverine en fait un récit aux allures de contes de fées, ces contes qui servent à effrayer mais aussi à avertir. Un conte sous une forme poétique, avec des accents incendiaires, électriques.

Décharge comme le retour violent de la mémoire mais aussi comme un poids en moins avec les mots en plus. Délivrer, sortir enfin tout ce qui a fait mal, tout ce qui a été tu, tout ce qui a pesé. En faire à la fois une matière littéraire mais aussi une matière politique car, l’intime est forcément politique. L’occasion de montrer la responsabilité collective de ces atrocités : « chacun a sa charge » et le silence des victimes que l’on souhaite maintenir à tout prix. « La résilience arrange trop les autres qui n’en veulent savoir ni le coût ni le poids, et comptent sur la lente consolidation des compétences des victimes en matière de silence ».

Séverine a choisi d’écrire de façon anonyme (même si depuis son identité a été révélée). On pourrait penser à une volonté de se protéger mais aussi au refus d’une filiation. Elle a aussi choisi d’écrire ce texte à la deuxième personne du singulier. Peut-être une mise à distance entre la Séverine d’autrefois et celle d’aujourd’hui, mais aussi une interpellation du lecteur. Ne pas fermer les yeux. Ne pas se voiler la face. Oser affronter ce qui ne devrait advenir. Peut-être aussi ouvrir une porte pour d’autres victimes.

Avec Décharge, Séverine montre à quel point la littérature, si elle ne sauve pas, peut tout de même aider et faire réagir, mettre en lumière des sujets importants. Déterrer « une vie victorieuse bien au fond du fond du tas de fumier ».

 

Publié dans #Poésie

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A
Même commentaire d'Ingannmic ; il arrive un moment où c'est la saturation, même si l'on est très consciente de l'ampleur du problème. J'écoutais la semaine passée une émission sur F.C. sur les abus dans le milieu périscolaire. J'en suis ressortie essorée par l'ampleur du déni. Si tu veux écouter, c'était ici : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/questions-du-soir-le-debat/agressions-sexuelles-dans-le-periscolaire-un-nouveau-metoo-2278271
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Merci pour le lien. Je ne sais même pas si à ce niveau c'est du déni ou du j'enfoutisme car ça ne concerne que des enfants et on s'en fout collectivement des enfants, il faut l'avouer (il suffit de voir les remarques que certains font sur les enfants).
V
ça a l'air particulier et intense. Un titre sacrément polysémique...
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Oui en effet.
K
Aucune rapport avec le sujet, mais il y aura une LC Krasno le hongrois le 20 février!
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I
Ce doit être très fort, mais je fais une "pause", ayant lu cette année pas mal de titres abordant le sujet des violences sexuelles et/ou familiales..
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Je comprends très bien, il faut savoir se ménager avec ce genre de sujet.
L
je suis persuadée que de tout temps les enfants qu'on exhibe trop jeunes perdent leur enfance et qu'on les met en danger.
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Oui et on n'arrive pas à enrayer ce phénomène et c'est rageant (sans compter les dommages).