Rendons son obscurité à la nuit
« L’histoire ne commence que grâce à cela : une femme disparaît ».
Alors l’histoire de ce roman commence par une femme qui disparaît : la mère de la narratrice.
Le décès et pourtant cette impression qu’elle avait déjà disparu bien avant.
Peut-être même depuis son arrivée en France, la fuite de la Yougoslavie de Tito dans les années 70.
Une chose est sûre pour la narratrice, la mère s’est effacée au moment où elle a cessé d’écrire, elle, la poétesse promise sans doute à un bel avenir littéraire si elle n’était pas partie, si elle n’avait pas décidé de tout stopper.
« Elle a fini de devenir une présence discrète, transparente à tous et à elle-même ».
Et pourtant, avec ce décès, naît l’obsession de la narratrice de comprendre : « à quoi renonce-t-on quand on renonce à la poésie ? »
Ceux qui suivent l’œuvre de Jakuta Alikavazovic savent que cette mère était déjà présente dans son œuvre : on pense à la mère d’Amélia dans « L’avancée de la nuit » mais, cette fois-ci, pas de récit à la troisième personne mais à une première personne assumée même si elle est très clairement autofictionnelle : « moi est de toute façon une idée bien étrange, une convention littéraire… »
Commence ainsi une quête des origines, une quête de ce silence maternel et même une enquête presque policière quand, sans cesse, reviennent les mots de la mère : « Il y a un don, dans cette famille ».
La narratrice cherche les indices et on a l’impression de retrouver aussi « Comme un ciel en nous », publié il y a quelques années à propos du père et qui tendait aussi vers l’enquête.
Une chose est sûre, Jakuta Alikavazovic a une œuvre d’une très grande cohérence où l’on vogue toujours dans les thèmes de la disparition, du mystère, de la place de l’art et de la littérature, de la mémoire mais, à chaque fois, sous un prisme différent.
Dans Au grand jamais, l’autrice livre un roman autant sur la mère, sur la relation mère-fille que sur l’Histoire politique européenne. On comprend, grâce à la présence du cousin Sacha (merveilleux prénom au passage puisque l’un de mes fils le porte 😊), que la disparition est une nécessité dans la famille et c’est peut-être là le don de la famille : une mère qui disparaît pour survivre et une fille qui brise le silence en retour. Redonner l’obscurité à la nuit mais aussi la lumière aux jours de cette famille, de cette histoire, de cette mémoire.
Donner du sens là où il semble ne pas y en avoir tout en acceptant aussi que tout ne peut pas faire sens et que le mystère, au moins partiellement, demeurera.
Il faudrait plusieurs lectures pour faire le tour de ce livre et encore ! Là aussi il faut accepter qu’une partie du mystère demeure.
Une chose est sûre, par son écriture virtuose (merci encore pour les anaphores, les points virgules et les tirets cadratins) et sa maîtrise incroyable de la narration, Jakuta Alikavazovic est l’une de nos plus grands écrivains.