classique

Publié le 27 Avril 2026

Jack London - Martin Eden

Illusions perdues

Pour cette battle London/Hemingway du challenge Les classiques c’est fantastique de Moka Milla, mon cœur a penché vers London dont je préfère les écrits. De plus, j’avais très envie de relire Martin Eden lu depuis bien trop longtemps pour en avoir un souvenir bien précis.

Nous sommes au début du XXe siècle. Martin Eden, un jeune marin d’Oakland – situé en Californie – ne connaît que le travail qui rend les mains calleuses et la violence d’un monde où la connaissance n’a pas sa place. Le roman débute in media res avec un Martin invité dans une vaste demeure bourgeoise. Il a en effet sauvé d’une bagarre le jeune héritier du foyer et se retrouve ainsi convié au souper. C’est lors de cette soirée qu’il fait la rencontre de la jeune Ruth Morse. C’est le coup de foudre. Pour être digne de cette femme qu’il aime, il décide de corriger son langage et d’étudier. Il se forge ainsi une solide culture et découvre son attrait pour l’écriture. Rapidement, il souhaite devenir écrivain et multiplie ainsi les nouvelles et poèmes qu’il envoie à prix d’or à de nombreuses revues. Cependant, ses écrits ne trouvent pas preneurs et, tout en poursuivant le rêve de faire sa vie avec Ruth, Martin vit dans le dénuement le plus total et se retrouve à prendre des petits boulots alimentaires pour survivre. Pour autant, il croit en son rêve dur comme fer alors que tout le monde, notamment Ruth, l’encourage à abandonner cette lubie pour un vrai travail, pour une vraie situation. C’est alors que l’improbable arrive… et son lot de désillusions.

Ce roman est un uppercut, même en seconde lecture. L’écriture directe et vive de Jack London nous arrime au récit et nous fait ressentir profondément tout ce qui traverse le jeune Martin Eden. Lors de ma première lecture, j’étais triste pour lui. Aujourd’hui, j’ai ressenti une profonde colère qui n’aurait pas été attisée sans le style de l’auteur. On vit à fond la soif de connaissances. On vit à fond la quête de reconnaissance.

À travers ce roman, Jack London fait une critique du monde bourgeois. Martin Eden admire la culture des bourgeois qu’il côtoie mais il se rend compte que tout est superficiel : seuls comptent l’argent et la popularité, pas la culture ou le travail. Comment peut-on rester intègre dans un milieu que l’on a désiré mais qui est éloigné de ce que l’on imaginait ? C’est d’autant plus frustrant pour Martin qu’il connait ce que c’est d’être aliéné par le travail (la description du travail dans la blanchisserie est assez saisissante) et tout ce que ça apporte d’être dans un milieu où la culture, la connaissance ont leur place. Cependant, à travers le personnage de Bernard Higginbotham, le beau-frère de Martin, on voit également que les classes moyennes ne valent pas mieux.

L’aspect politique du roman est aussi important. Martin Eden, bien que d’un milieu modeste, rejette le principe de déterminisme social et épouse les valeurs de l’individualisme. Pour lui, seuls méritent d’être reconnus ceux qui se donnent les moyens. Il abhorre les idées socialistes, décriées dans le roman (alors que Jack London était lui-même un socialiste) : « Je suis réactionnaire, tellement réactionnaire que mes opinions ne peuvent que vous être incompréhensibles, à vous qui vivez dans le mensonge d’une organisation sociale truquée et dont la vue n’est pas assez perçante pour découvrir ce truquage. Vous faites semblant de croire à la suprématie du plus fort et aux lois du plus forts. Moi, j’y crois. Voilà la différence ».

Et c’est un peu le sel de ce roman : faire de Martin Eden un homme pas toujours aimable même si ses vœux sont louables, son courage indéniable et sa générosité grande. S’il crie à la fin du roman qu’il est toujours le même, en atteignant la connaissance, en luttant, il change : il devient critique de son milieu d’origine mais aussi du milieu qu’il ne parvient pas à atteindre. Englué dans ses projets et sa vision individualiste, il tombe de haut quand l’hypocrisie se révèle et il n’a plus les armes pour lutter.

Jack London livre un récit que l’on peut croire autobiographique mais qui ne l’est pas à proprement parler, tout en distillant ses idées, par contraste, par effet miroir. Il livre une photographie mais aussi son négatif. Et ça reste tellement d’actualité !

Traduit de l’anglais par Claude Cendrée.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - avril 2026

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - avril 2026

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Publié le 9 Décembre 2025

Emile Zola - Le Ventre de Paris

Les Rougon-Macquart #3

Nous quittons les quartiers haussmanniens, la spéculation et les Rougon/Saccard pour les Halles, la débauche de nourriture et les Macquart.

Pourtant, le personnage principal de ce Ventre de Paris n’est pas un homme de cette famille. Du moins pas directement.

Nous sommes en 1858. Un homme affamé arrive aux portes de Paris. Il est recueilli par Madame François, une maraîchère qui l’accompagne jusqu’aux Halles. Ce jeune homme, Florent, est sorti du bagne de Cayenne où il était prisonnier à la suite de son arrestation pendant le coup d’Etat de 1851 qui instaure le Second Empire de Napoléon III. Une fois dans le « ventre de Paris », il retrouve son frère Quenu devenu un charcutier bien installé avec sa femme Lisa… Macquart (fille aînée de l’horrible Antoine et sœur de Gervaise que l'on retrouve plus tard dans L’Assommoir).  

Si Florent est un « Maigre », Lisa et Quenu sont des « Gras », des bourgeois qui ont eu la chance de toucher l’héritage du charcutier Gradelle puis ont eu l’intelligence de le faire fructifier.

Grâce à son frère, Florent obtient un poste d’inspecteur aux Halles mais que vient faire un Maigre chez les Gras ? Il suscite rapidement l’animosité des commerçants qui le trouvent suspect.

Il faut dire que Florent, épuisé par ce milieu hostile, reprend progressivement des activités politiques…

J’ai beaucoup aimé ce volet qui me faisait de l’œil depuis un moment. La scène inaugurale de l’arrivée à Paris est tellement bien écrite, tellement immersive. Un petit bijou. Les descriptions des différents pavillons de nourriture sont d’un très grand réalisme. Je vous invite même à les lire juste avant les réveillons de fin d’année pour calmer vos ardeurs gargantuesques 😊

Emile Zola use et abuse de sa comparaison entre les Maigres et les Gras. Emile arrive avec ses gros sabots comme s’il avait peur que le lecteur ne comprenne pas que les Maigres sont les pauvres, ceux qui sont victimes de la société, qui aspirent à la République et à davantage de justice contre les Gras qui sont des bourgeois satisfaits du régime impérial qui leur permet de continuer à s’enrichir. Oui Emile, tu n’es pas très subtil dans ce tome.

Il n’empêche qu’on plonge vraiment dans ce récit qui montre toute l’ignominie humaine. Florent est au cœur d’un milieu violent où les commérages et l’hypocrisie font bon ménage. Les commerçants des Halles savent aussi bien se foutre sur la gueule que s’allier quand leurs intérêts sont en jeu. Florent devient un pion dans les querelles intestines, alimentées par des commères comme Mademoiselle Saget, jamais la dernière à répandre une rumeur. Florent est utilisé, sucé jusqu’à la moelle avant d’être jeté comme un vieil os dans la gueule des chiens.

« Quels gredins que les honnêtes gens » dit Claude Lantier (que l'on retrouvera dans L’Œuvre), sans doute le seul véritable ami de Florent avec Madame François.

Avec Le Ventre de Paris, Emile Zola préfigure en douceur ce qui donnera naissance à Germinal par exemple.

RDV prochainement pour La conquête de Plassans.

Emile Zola - Le Ventre de Paris

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Publié le 1 Décembre 2025

Yukio Mishima - Le Pavillon d'or

Destruction et Beauté

Pour ce roman publié en 1956, Yukio Mishima s’inspire d’un fait divers réel, celui de l’incendie du Pavillon d’or en 1950 par un jeune moine bouddhiste. Il aurait justifié son geste par la haine de la beauté. Très perturbé, ce moine aurait eu également des griefs contre le prieur et sa propre mère.

C’est à partir de ce matériau que Yukio Mishima construit son personnage de Mizoguchi et nous le fait entrer dans sa tête grâce à un récit à la première personne.

Mizoguchi est le fils d’un bonze zen. Bègue, il est également frappé de laideur selon lui (puisque nous n’avons que sa perception) ce qui nourrit sans doute un complexe et surtout un rapport particulier à la beauté. Son père considère le Pavillon d’or comme la quintessence de la beauté ce qui suscite la curiosité de son fils. Ami de longue date avec le prieur du Pavillon, le père de Mizoguchi réussit à le faire entrer comme novice. Une carrière semble tracée pour lui surtout après le décès du père : le prieur le prend sous son aile et sa mère le pousse à devenir le prochain successeur. Mais Mizoguchi est un être sans cesse en équilibre entre la raison et la folie, cet équilibre étant caractérisé par deux amitiés très différentes : celle avec Tsurukawa, un être bon et bienveillant et celle avec Kashiwagi qui l’entraîne sur une pente destructrice. De nombreux traumatismes s’ajoutent en plus de ses handicaps physiques et de sa difficulté de perception et de relations avec les femmes… Toutes ces ambivalences se cristallisent autour du Pavillon d’or vu comme un idéal de beauté – beauté qui a d’ailleurs su échapper aux bombardements pendant la guerre – une beauté si forte qu’elle rend jaloux Mizoguchi et lui fait prendre conscience qu’elle est un obstacle dans sa vie. Il ne voit alors plus qu’une solution : incendier le temple.

La Beauté est bien évidemment le thème principal de ce roman. La beauté comme un idéal à atteindre ou au contraire à rejeter, à éliminer quand celle-ci prend trop de place, rend jaloux, rejette. La beauté a ainsi une véritable portée esthétique dont le Pavillon est le symbole. Puisque cette beauté paralyse, oppresse, exclut, il faut la détruire ce qui paradoxalement rend l’objet visé plus beau, plus parfait dans sa destruction. Le geste d’annihilation devient ainsi une forme de sublimation. On ne peut s’empêcher de faire le lien entre le roman et la propre vie et mort de Yukio Mishima. La mise en scène de son suicide dépasse même les ambitions de sa fiction.

Le roman a aussi une portée philosophique basée sur le bouddhisme zen. Je n’ai pas forcément compris toutes les références de Mishima, peu habituée à ces concepts. J’ai noté cependant le parallèle entre l’histoire du roman et le kōan (anecdote, énigme bouddhiste zen) sur le chat de Nansen, un chat disputé par deux moines et découpé en deux. La décision radicale, la destruction et l’impossibilité du langage sont les points communs.

De Yukio Mishima, je n’avais lu que Confessions d’un masque  lors de la sortie de sa nouvelle traduction chez Gallimard. Pour ma nouvelle lecture de l’auteur en ce mois de novembre du challenge Les classiques c’est fantastique consacré à ses livres, j’ai jeté mon dévolu sur son roman le plus célèbre… et malgré sa richesse esthétique et philosophique et le talent indéniable de l'auteur, j’avoue n’avoir pas eu un grand plaisir de lecture. Il faut avouer que je ne l'ai pas lu non plus au bon moment. J’ai au moins la satisfaction d’avoir enfin lu ce « monument » de la littérature japonaise.

Traduit du japonais par Marc Mécréant.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - novembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - novembre 2025

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Publié le 27 Octobre 2025

Shirley Jackson - La maison hantée

Aucun organisme vivant ne peut demeurer sain dans un état de réalité absolue

Hantise ou folie ?

Grand classique de la littérature néo-gothique et fantastique contemporaine, il était temps que je découvre cette Maison hantée (en anglais, The Haunting of Hill House), acclamée par le grand Stephen King.

Hill House est un manoir construit il y a près de quatre-vingt ans au moment du récit. Les premiers habitants de cette maison ont eu des destins particuliers, au point que la demeure est devenue persona non grata dans la région : « Les gens partent d’ici », « Ce n’est pas un endroit où on vient ». Seul le couple Dudley s’occupe de l’entretien de la maison mais les deux individus n’oublient pas de rentrer chez eux avant la tombée de la nuit.

Le docteur Montague, un anthropologue, veut séjourner quelques jours dans le manoir pour prouver l’existence d’éléments surnaturels. Pour l’aider dans sa tâche, il convie trois personnes ayant connu, d’une façon ou d’une autre, une expérience avec le paranormal. Nous avons Luke Sanderson, le jeune héritier de la maison, Theodora, une artiste et Eleanor, une jeune femme qui a soigné pendant de nombreuses années sa mère avant de s’installer chez sa sœur après le décès.

À leur arrivée, la maison semble normale même si une drôle de sensation les assaille. Cependant, progressivement, des phénomènes se produisent et vont surtout se concentrer sur Eleanor…

Autant vous le dire tout de suite, j’ai été un peu déçue par ce livre même si je lui trouve des qualités.

Shirley Jackson dresse son décor petit à petit en nous faisant découvrir ses personnages dans leur quotidien, leur banalité. On sent que le but est de nous rendre les personnages attachants, comme dans les romans de Stephen King. Le souci, c’est qu’il n’y en a pas un qui trouve vraiment grâce à mes yeux. Je n’ai pas réussi à avoir de l’émotion avec eux. Je n’ai pas non plus trouvé crédible la façon dont le docteur Montague a réussi à trouver ses comparses et à les convaincre de venir dans la maison.

Quand la femme du Dr Montague est arrivée, personnage imbuvable mais intéressant car elle est passionnée par le paranormal, j’espérais un peu du remue-ménage mais rien : ce personnage semble ne servir qu'à faire diversion.

Je reconnais malgré tout le talent de Shirley Jackson pour nous envelopper d’une atmosphère creepy.

La maison hantée ne porte pas bien son titre car on se rend vite compte que ce n’est pas la maison qui est hantée mais la maison qui hante… à moins que ce ne soit la folie qui s’empare de la jeune Eleanor, plus réceptive que les autres aux phénomènes et surtout dans un état psychologique fragile. Nous ne savons pas par moments si nous sommes face à la réalité ou face au délire de la maison et/ou du personnage et c’est pour moi le gros point fort du roman. Il n’empêche que l’on devine trop facilement et rapidement la fin.

Même si je suis un peu déçue, je ne suis pas mécontente d’avoir enfin découvert cette autrice et je compte bien la relire pour mieux découvrir son univers.

Traduit de l’anglais par Dominique Mols et révisé par Fabienne Duvigneau.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - octobre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - octobre 2025

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Publié le 2 Octobre 2025

Claire de Duras - Ourika

De la lumière aux ténèbres

En ce mois de rentrée scolaire, nous devions lire une œuvre au programme du bac de français ou de l’agrégation de lettres pour Les classiques c’est fantastique. Les Œuvres romanesques de Claire de Duras étant au programme de l’agrégation, j’ai jeté mon dévolu sur la nouvelle Ourika publiée en 1823, à peine quelques années avant le décès de l’autrice.

Dans cette nouvelle longtemps oubliée (tout comme son autrice), inspirée de faits réels, Claire de Duras décide de faire d’Ourika non seulement la première héroïne noire de la littérature française mais aussi une héroïne qui prend elle-même la parole.

Dans un couvent, un médecin rend visite à une vieille femme qui décide de lui raconter son histoire avant de mourir. Nous suivons ainsi une jeune enfant ramenée du Sénégal par le gouverneur, le chevalier de B. Elle est confiée aux bons soins de sa tante, la maréchale de B., qui l’éduque comme n’importe quelle petite fille de sa société.  Elle hérite ainsi des codes, de la culture de cette société où elle est heureuse et où elle n’a pas vraiment conscience de sa couleur d’autant plus que tout le monde lui porte de l’intérêt.

Pourtant, le soir d’un bal en son honneur, elle surprend derrière un paravent la conversation entre sa bienfaitrice et la marquise. La foudre s’abat sur elle, tout son monde s’écroule, elle prend conscience que son destin est brisé car elle n’a pas la bonne couleur de peau. Cette révélation, couplée à un chagrin d’amour terrible pour Charles, le petit fils de Madame de B., la décille et lui permet ainsi de voir que le monde dans lequel elle évolue avec innocence est en fait hypocrite, plein de préjugés…

Ourika est bien plus qu’un roman d’apprentissage. Cette nouvelle porte en elle toutes les convictions, tous les engagements de l’autrice. Née dans une famille martiniquaise, d’un père luttant contre l’esclavage et mort guillotiné, Claire de Duras évoque à travers le destin d’Ourika le désenchantement et la désillusion provoquées par une Révolution Française qui n’a pas réussi à gommer les inégalités et un Empire qui a remis l’esclavage. L’autrice dénonce aussi l’hypocrisie du milieu aristocratique de son temps, imprégnée du mythe du « bon sauvage ».

Outre les aspects historiques et engagés, Ourika est littérairement à la croisée de l’héritage des Lumières mais aussi de l’avènement du Romantisme : promotion de l’individu en tant qu’être singulier, fait d’émotions et de sentiments exprimés de façon lyrique. Claire de Duras était proche de Chateaubriand qui l’a encouragée à écrire.

Enfin, il ne faut pas omettre l’aspect tragédie grecque avec cette héroïne prise aux forces du destin, vouée à la solitude et à la mort. C’est dans cette dimension que Claire de Duras se confond avec son héroïne, elle-même aux prises avec la maladie (la tuberculose) et la solitude (son mari l’a épousée par intérêt et la trompe sans cesse). Et on rejoint ainsi la citation de Lord Byron en exergue : « This is to be alone, this, this is solitude ».

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

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Publié le 23 Septembre 2025

George Sand - À l’ombre des bois

Défense de la forêt

La forêt a toute sa place dans l’œuvre de George Sand notamment dans ses romans champêtres. Il faut dire que l’écrivaine a une très grande sensibilité au vivant sous toutes ses formes. Elle étudie la botanique, lit Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, Alexander von Humboldt. Elle est au contact des paysans et de la vie rurale depuis son installation à Nohant. Ce petit « recueil forestier » de cinq textes, écrits entre 1855 et 1872, en est la parfaite illustration.

Au-delà de la sensibilité à la nature, George Sand développe une véritable pensée écologique avant l’heure. Elle résiste en effet au positivisme et elle ne veut pas voir en la forêt une unique ressource, même artistique. Elle réclame qu’on sauve la forêt pour elle-même. Elle défend la notion de « milieu » où tout s’imbrique, où toute est englobé et permet la vie sous toutes ses formes. Cette pensée est notamment décrite dans le dernier texte – La Forêt de Fontainebleau (1872). Dans cet article pour le journal Le Temps, elle évoque l’année terrible de 1871 où la forêt a subi des coupes massives avec la guerre. Malgré le désastre, l’Etat français souhaite « récupérer » les abattages de bois non réalisés pendant les deux années précédentes. Si George Sand rejoint la création du « Comité de protection artistique de la forêt de Fontainebleau » qui organise une pétition à destination du président Adolphe Thiers, elle a une vision bien plus proche de celle que nous avons aujourd’hui, au point d’être prophétique… Je vous laisse méditer sur les dernières lignes de ce texte :

Quand la terre sera dévastée et mutilée, nos productions et nos idées seront à l’avenant des choses pauvres et laides qui frapperont nos yeux à toute heure. Les idées rétrécies réagissent sur les sentiments qui s’appauvrissent et se faussent. L’homme a besoin de l’Eden pour horizon. Je sais que beaucoup disent : "Après nous la fin du monde !" C’est le plus hideux et le plus funeste blasphème que l’homme puisse proférer. C’est la formule de sa démission d’homme, car c’est la rupture du lien qui unit les générations et qui les rend solidaires les unes aux autres.

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Publié dans #Essai, #Ecologie, #Classique

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Publié le 14 Septembre 2025

Emile Zola - La Curée

Les Rougon-Macquart #2

J’avais lu La Curée au lycée et j’avais tellement détesté ma lecture !!! Il fallait vraiment que je me lance le défi de lire tous les RM dans l’ordre chronologique pour me frotter de nouveau à ce roman.

Et quelle surprise d’avoir cette fois-ci aimé ma lecture ! Ce roman s’apprécie sans aucun doute après quelques années au compteur.

Avec ce deuxième opus, nous quittons Plassans pour Paris dans les années 1850.

Aristide Rougon s’installe à Paris sans un sou mais avec l’espoir de faire fortune. Son frère aîné, Eugène, devenu ministre de Napoléon III, l’aide discrètement dans son ascension tout comme sa sœur Sidonie, une commerçante aux nombreuses relations et aux bras longs. Aristide Rougon devient Aristide Saccard, un nom où « on dirait que l’on compte les pièces de cent sous ».

Nommé à la mairie de Paris, Aristide va habilement spéculer sur cette capitale en plein travaux haussmanniens. Paris est ainsi découpée, dépecée par des chasseurs sans scrupule avides d’argent et de pouvoir (d’où le titre de Curée).

Toujours en quête d’argent frais, Aristide épouse en secondes noces la jeune Renée Béraud du Châtel. Cette femme dans une situation délicate est la détentrice d’une belle fortune et de belles propriétés. Oisive et capricieuse, Renée s’ennuie et va finir par succomber au charme de Maxime Saccard, son beau-fils. Zola nous rejoue ainsi le mythe de Phèdre d’ailleurs explicitement évoqué dans le roman. Paris n’est ainsi pas la seule à être sacrifiée par l’avidité des hommes… Renée aussi.

Avec cet opus, nous entrons de plain-pied dans cette branche des Rougon, cette lignée légitime mais tout aussi répugnante que celle des Macquart.

C’est le roman de la luxure, de la cupidité, des excès, des vices où se mêlent argent, pouvoir, inceste. C’est le symbole de la débauche d’une bourgeoisie et d’une aristocratie clinquantes. Zola accentue cet aspect par la description minutieuse des réceptions, des pièces de théâtre, des toilettes de Renée mais aussi par le lyrisme de la relation entre Renée et Maxime.

Mais surtout, ce qui rend la lecture si proche pour nous lecteurs du XXIe siècle, c’est que l’on a le sentiment que peu de choses ont changé. Nous sommes toujours dans la curée, à un niveau international cette fois-ci. Les chasseurs ont changé de visages mais les fusils sont les mêmes. Les victimes aussi.

À bientôt pour Le Ventre de Paris.

Emile Zola - La Curée

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Publié le 30 Juillet 2025

Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer

Classique fantastique en BD

Après Les dents de la mer, je reviens avec un autre classique fantastique insulaire adapté en graphique : le grandiose Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo sous le trait de Michel Durand.

Nous sommes sur l’île de Guernesey dans les années 1820. Gilliatt est un marin solitaire et peu apprécié par la communauté. Il est un véritable couteau suisse capable de tout avec ses mains qui travaillent sans relâche. Il est secrètement amoureux de Déruchette, la fille adoptive de Mess Lethierry, le propriétaire de La Durande, l’un des premiers navires à vapeur dirigé par le capitaine Clubin. La Durande, à la suite d’une machination de Clubin, échoue un jour sur l’écueil Douvres. Si le bateau peut se reconstruire, la machine à vapeur, elle, ne peut être remplacée. Mess Lethierry souhaite organiser un sauvetage de la machine tout en sachant que le prix à payer pour les éventuels volontaires est très élevé. C’est alors que Déruchette se propose d’épouser celui qui réussira à ramener la machine. Il n’en faut pas davantage pour que Gilliatt se décide à braver les dangers de la mer…

Quelle merveille cette adaptation en BD de ce grand classique de Victor Hugo ! Je suis autant saisie par la beauté des planches que par la façon dont Michel Durand a su condenser le récit en peu de pages et avec une place importante accordée au dessin.

Michel Durand s’est inspiré des techniques de gravures sur bois utilisées à l’époque : il offre ainsi un dessin hachuré sans contour d’une minutie incroyable. Le nombre d’heures passées sur chaque planche a dû être considérable. Malgré cette technique compliquée, on admire tous les détails notamment ceux sur la mer aussi bien déchaînée que calme.

Une belle adaptation, sensible, intelligente qui me donne maintenant envie de l’acheter après l’avoir empruntée à la bibliothèque.

Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer
Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer
Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer
Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

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Publié le 16 Juin 2025

Emile Zola - La Fortune des Rougon

Les Rougon-Macquart #1

J’avais déjà lu plusieurs Rougon-Macquart mais je voulais connaître la genèse de cette immense œuvre. Il me fallait donc lire La fortune des Rougon.

Dès la préface, on connaît le dessein de Zola, à savoir suivre une famille tout au long du Second Empire : « j’analyserai à la fois la somme de volonté de chacun des membres et la poussée générale de l’ensemble ». L’objectif est de montrer de façon scientifique que l’hérédité a « sa pesanteur ». Emile Zola devient avec ce projet l’incarnation du courant littéraire naturaliste.

Tout commence avec Adélaïde Fouque dans la ville provençale fictive de Plassans. De son mari Rougon, elle donne naissance à un fils légitime, Pierre. De son terrible amant Macquart, naissent Ursule (qui donne ensuite naissance aux Mouret) et Antoine. La folie d’une mère engendre deux courants dans la famille : les Rougon, des êtres cupides et avides de pouvoir et les Macquart, marqués du sceau de la violence, de l’alcoolisme mais aussi de la folie.

Vient le 2 décembre 1851 avec le coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte mettant la Deuxième République à l’agonie. Dans la campagne de Plassans et des villes alentours, des insurgés prennent les armes souvent de fortune pour lutter contre ce coup d’Etat. Silvère Mouret, dix-sept ans, et sa petite amie Miette suivent le mouvement, poussés par l’idéalisme que leur jeune âge renforce. A contrario, chez les Rougon, tout est bon pour suivre le mouvement bonapartiste et réussir enfin à asseoir une fortune et surtout une légitimité sociale.

Outre l’aspect héréditaire, Emile Zola utilise ce premier tome pour glorifier la République et jeter les premières pierres d’une critique contre le Second Empire qui a chuté au moment de la rédaction du livre. Durant toute son œuvre, il dresse « le tableau d’un règne mort, d’une étrange époque de folie et de honte ».

Silvère et Miette, décrits comme bons et purs, sont l’incarnation d’une République sacrifiée à la fleur de l’âge. Miette, avec sa pelisse à capuche et son drapeau tenu fermement de ses petites mains, est une sorte de Liberté guidant le peuple des insurgés. Le parti-pris politique n’est en rien caché. Pour autant, chaque personnage est intéressant à suivre. Mon « préféré » est Félicité Rougon, la femme de Pierre. Ce dernier tente de l’éloigner des choses politiques mais c’est elle qui porte à bout de bras sa famille et lui permet de gravir les échelons. Elle est d’une audace, d’une cupidité et d’une assurance incroyables. Elle calcule tout et a souvent un coup d’avance. C’est vraiment un beau personnage même si ses valeurs sont affreuses.

Zola flirte sans cesse avec la caricature et le manichéisme sans pour autant plonger complètement dedans. Quelques personnages semblent à part, comme le Docteur Pascal, l’un des fils de Pierre, qui va avec les insurgés pour les soigner. La description de Silvère et Miette est parfois un peu trop romantique. J’ai pour autant trouvé toutes les scènes au puits assez belles. Ce qui peut sauver les quelques moments de faiblesse, c’est le style de Zola. Comme dans d’autres tomes, j’ai bien aimé cette alternance de lyrisme, de mordant, d’ironie. Il nous embarque avec lui et ne nous lâche pas.

Je vais donc poursuivre mes lectures ou relectures des Rougon-Macquart dans l’ordre chronologique de parution.

Emile Zola - La Fortune des Rougon

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Publié le 26 Mai 2025

Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme

Pour ce dernier challenge « Les classiques c’est fantastique » de la saison 5, nous étions conviés à aller piocher dans les thèmes des précédentes saisons. J’ai choisi celui « Bord de mer ou grand large » de la saison 3 (vous connaissez mon amour de la mer). Et comme beaucoup des participants de l’époque, je me suis tournée vers Pêcheur d’Islande de Pierre Loti.

Ce roman, avant même de l’ouvrir, on sait. On sait que tout va mal se passer. Comment cette histoire pourrait-elle bien se passer alors qu’il est question de la mer, de la pêche ? Les histoires de mer, tout comme les histoires d’amour finissent mal. En général.

Pêcheur d’Islande est une histoire d’amour entre Yann, pêcheur à bord de la Marie puis de la Léopoldine (je remarque que c’est le prénom de la fille de Victor Hugo… au destin tragique…) et Gaud, la fille d’un riche commerçant de Paimpol qui a vécu auparavant à Paris.

Une histoire d’amour impossible entre deux être timides où la mer joue la maîtresse exigeante, possessive.

Pierre Loti nous permet de suivre ceux que l’on nommait les Islandais, ces pêcheurs qui, chaque année, se dirigeaient vers la mer du Nord pour pêcher et affronter de terribles tempêtes.

Au-delà de l’histoire d’amour, c’est toute une société et toute une économie bretonnes des pêcheurs et armateurs qui sont dépeintes.

Alors oui, c’est lyrique, très romancé. La réalité est édulcorée – nous sommes après tout dans un roman – mais, tout de même, l’auteur met en avant les difficultés des pêcheurs et de leur famille face à la mer qui les engloutit. Combien de morts dans chaque famille ? Combien de veuves et d’orphelins ?

La mort est ainsi omniprésente dans ce roman. Nous sommes presque dans un éloge funèbre permanent entre les décès au large et les attentes fébriles au port. Il ne faut pas oublier que Pierre Loti – Louis Marie Julien Viaud de son vrai nom – était lui aussi un officier de marine tout comme son frère Yann mort en mer.

Avec cette mort qui rôde, la foi, très importante en Bretagne, devient un refuge pour les familles.

J’ai été agréablement surprise par ce roman bien rythmé, bien écrit. Alors oui, le côté aventurier de la pêche est à relativiser face aux drames mais c’est un livre fort, un véritable témoignage de la vie de cette région de Paimpol à la fin du XIXe siècle (et au-delà).

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mai 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mai 2025

Mon choix de thème - saison 3

Mon choix de thème - saison 3

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