roman

Publié le 15 Juin 2026

Lize Spit - L'Honorable collectionneur

Amitié en péril

Je n’avais pas lu Lize Spit depuis son incroyable et malaisant Débâcle. Avec son très court format – c’est une novella plutôt qu’un roman – j’ai eu peu d’hésitations à retenter l’expérience de la noirceur.

Les similitudes avec son premier roman sont nombreuses : l’enfance, les difficultés familiales et sociales, le petit village flamand où l’on s’ennuie…

Et pourtant, j’ai été surprise de voir de belles choses dans ce récit, même si la patte noire de l’autrice refait surface à un moment donné. La beauté provient des personnages et en premier lieu de cet « honorable collectionneur » qu’est Jimmy. Ce petit garçon de onze ans est tellement attachant ! Il collectionne les flippos, ces vignettes à l’effigie des Looney Tunes que l’on trouve dans les paquets de chips en Belgique dans les années 90. C’est son hobby, son obsession et surtout sa source de consolation depuis le divorce de ses parents. Non seulement il fait une collection pour lui-même mais également une autre pour son ami Tristan. Tristan est arrivé il y a seulement quelques mois dans ce village flamand avec sa famille. Ce sont des réfugiés kosovars qui ont vécu des choses terribles avant d’arriver dans ce pays étranger, dans cette langue difficile et dans cette communauté qui les a bien accueillis. Jimmy a à cœur d’appuyer Tristan dans son intégration : il l’aide dans son apprentissage du néerlandais, dans la découverte de la culture. C’est vraiment un garçon adorable qui reçoit aussi en retour : il rend souvent visite à la famille de Tristan, découvrant une langue, des coutumes différentes. Mais, surtout, il renoue avec une vie de famille qui lui manque tant.

Un jour, la famille de Tristan reçoit un avis d’expulsion malgré les protestations de la communauté. Pour les enfants, hors de question de voir la famille partir. Un plan s’échafaude… et c’est là que l’on retrouve l’art de Lize Spit d’échafauder elle-même un récit plus lourd, plus grave, plus menaçant tout en conservant la naïveté de l’enfance.

J’ai beaucoup aimé retrouver l’autrice à la fois dans un style proche et différent de son premier roman. Sans doute que, cette fois-ci, la brièveté du récit ne permet pas de développer des aspects importants dans les familles de Jimmy et Tristan : il manque ainsi un peu d’épaisseur. Il n’empêche que ce récit est de bonne facture. Si vous avez aimé les précédents romans de Lize Spit, vous aimerez sans doute cet opus. Si au contraire vous n’avez pas aimé, peut-être que cet Honorable collectionneur saura cette fois-ci vous toucher.

Il est à noter que la novella a été inspirée par la vraie histoire d’une famille kosovare accueillie en 1998 dans la commune de Viersel.

Traduit du néerlandais par Emmanuelle Tardif.

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Publié dans #Roman, #Nouvelles

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Publié le 7 Juin 2026

Jakuta Alikavazovic - Au grand jamais

Rendons son obscurité à la nuit

« L’histoire ne commence que grâce à cela : une femme disparaît ».

Alors l’histoire de ce roman commence par une femme qui disparaît : la mère de la narratrice.

Le décès et pourtant cette impression qu’elle avait déjà disparu bien avant.

Peut-être même depuis son arrivée en France, la fuite de la Yougoslavie de Tito dans les années 70.

Une chose est sûre pour la narratrice, la mère s’est effacée au moment où elle a cessé d’écrire, elle, la poétesse promise sans doute à un bel avenir littéraire si elle n’était pas partie, si elle n’avait pas décidé de tout stopper.

« Elle a fini de devenir une présence discrète, transparente à tous et à elle-même ».

Et pourtant, avec ce décès, naît l’obsession de la narratrice de comprendre : « à quoi renonce-t-on quand on renonce à la poésie ? »

Ceux qui suivent l’œuvre de Jakuta Alikavazovic savent que cette mère était déjà présente dans son œuvre : on pense à la mère d’Amélia dans « L’avancée de la nuit » mais, cette fois-ci, pas de récit à la troisième personne mais à une première personne assumée même si elle est très clairement autofictionnelle : « moi est de toute façon une idée bien étrange, une convention littéraire… »

Commence ainsi une quête des origines, une quête de ce silence maternel et même une enquête presque policière quand, sans cesse, reviennent les mots de la mère : « Il y a un don, dans cette famille ».

La narratrice cherche les indices et on a l’impression de retrouver aussi « Comme un ciel en nous », publié il y a quelques années à propos du père et qui tendait aussi vers l’enquête.

Une chose est sûre, Jakuta Alikavazovic a une œuvre d’une très grande cohérence où l’on vogue toujours dans les thèmes de la disparition, du mystère, de la place de l’art et de la littérature, de la mémoire mais, à chaque fois, sous un prisme différent.

Dans Au grand jamais, l’autrice livre un roman autant sur la mère, sur la relation mère-fille que sur l’Histoire politique européenne. On comprend, grâce à la présence du cousin Sacha (merveilleux prénom au passage puisque l’un de mes fils le porte 😊), que la disparition est une nécessité dans la famille et c’est peut-être là le don de la famille : une mère qui disparaît pour survivre et une fille qui brise le silence en retour. Redonner l’obscurité à la nuit mais aussi la lumière aux jours de cette famille, de cette histoire, de cette mémoire.

Donner du sens là où il semble ne pas y en avoir tout en acceptant aussi que tout ne peut pas faire sens et que le mystère, au moins partiellement, demeurera.

Il faudrait plusieurs lectures pour faire le tour de ce livre et encore ! Là aussi il faut accepter qu’une partie du mystère demeure.

Une chose est sûre, par son écriture virtuose (merci encore pour les anaphores, les points virgules et les tirets cadratins) et sa maîtrise incroyable de la narration, Jakuta Alikavazovic est l’une de nos plus grands écrivains.

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Publié dans #Roman

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Publié le 28 Mai 2026

Joanne Richoux - Virgules

Génération désenchantée

Je n’avais encore jamais lu Joanne Richoux, autrice connue pour ses nombreux livres pour adolescents et jeunes adultes. Avec Virgules, second roman « à destination d’un public adulte », l’autrice raconte en trois temps (virgules) la vie de deux jeunes, Maxence et Chloé. Nous les suivons l’année du bac au printemps 2008 puis au début de la vingtaine à l’été 2013 et enfin à trente-trois ans à l’automne 2023. Ce voyage dans le temps et la tête de ces jeunes est rythmé non seulement par une tracklist (une chanson par chapitre) mais aussi et surtout par la plume percutante de Joanne Richoux.

On sent que ce roman vient du fond des tripes. On sent l’influence de son vécu, de celui de proches. On sent aussi sa vision très acide de notre monde et cette vision aiguisée de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte. À chaque virgule traversée, le récit gagne en épaisseur, en maturité pour offrir un roman très abouti sur la désillusion de cette génération des Millenials. Appartenant moi aussi à cette génération, j’ai retrouvé des réflexions, des sensations de mon adolescence et ça fait d’ailleurs un peu mal par moments.

Chloé, Maxence et leurs camarades rêvent tous d’une vie un peu rock et pourtant leur liberté est déjà restreinte : Chloé tombe dans l’anorexie, Maxence doit aider dans la pépinière de ses parents. Petit à petit, les rêves tombent à l’eau et plus que les désillusions, c’est parfois la survie qui entre en jeu. Deuils, crise économique, soucis psychiatriques, le poids étouffant de la famille et de la société : tout concourt à devenir un fardeau impossible à se débarrasser. C’est à l’âge de construire sa vie que tout tombe en ruines. Comment continuer de vivre quand tout fout le camp ?

Joanne Richoux livre un portrait incroyable d’une génération désabusée avec des personnages d’un réalisme incroyable et une plume virevoltante. On peut se dire que ça manque d’optimisme (en même temps, quelle que soit la génération, est-ce que l’on trouve beaucoup d’optimistes ?) mais l’autrice parvient tout de même à faire briller une lueur : celle d’une génération qui, à défaut d’être aidée, tente de ne plus se faire elle-même du mal.

 

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Publié dans #Roman

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Publié le 25 Mai 2026

Margaret Atwood - La servante écarlate

Sous Son Œil

Classé dans les romans dystopiques, on peine aujourd’hui à lire ce célèbre roman autrement que comme un avertissement très proche. À l’heure où Donald Trump règne aux Etats-Unis, où de nombreux pays se radicalisent, où l’on envoie en France des lettres pour un « réarmement démographique », on ne peut pas lire ce livre sans effroi. C’est d’autant plus effroyable que Margaret Atwood s’était fixé une règle : « je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà ».

Déjà célèbre à sa sortie en 1985, La servante écarlate a bénéficié d’une nouvelle mise en lumière grâce à la série commencée en 2017, où Elisabeth Moss incarne Defred /Offred. J’ai d’ailleurs le souvenir de l’avoir regardée enceinte de ma dernière. La première saison est très fidèle au livre (les autres saisons vont au-delà du livre).

Pour celleux qui ne connaissent pas l’histoire, on suit la vie de Defred, une servante dans le régime de Galaad (ou Gilead) situé aux Etats-Unis. Galaad est un régime totalitaire, patriarcal et profondément religieux, né dans un contexte de baisse de la fertilité en lien avec le désastre écologique. Même quand une femme tombe enceinte, il n’est pas assuré que l’enfant soit en bonne santé. Defred, propriété du Commandant et de sa femme, est là pour assurer la descendance. Tous les mois, lors de Cérémonies très ritualisées, elle est violée. En dehors de ce rôle reproducteur, Defred n’a aucune existence si ce n’est faire des courses sous la surveillance d’une autre servante. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance de Deglen qui aura une importance dans le récit. Defred se remémore sa vie avant Galaad, avec son mari Luke, sa petite fille qu’elle imagine morte et sa meilleure amie Moira. Des flash-backs nous permettent aussi de voir la transition entre le régime démocratique et le régime totalitaire quand Defred est en formation avec Tante Lydia.

Dans le récit, le Commandant commence à briser des interdits avec Defred en lui proposant notamment de le rejoindre le soir pour jouer au Scrabble. Du côté des opprimés, la résistance s’organise…

Il y a beaucoup, beaucoup de choses à dire sur ce roman : la répartition par castes des femmes, l’existence des Colonies où l’ont traite les déchets radioactifs jusqu’à ce que mort s’en suive, l’existence du mur où l’on pend les traitres (Margaret Atwood a commencé l’écriture du roman en 1984 à Berlin-Ouest avec son mur pour horizon), la complicité des opprimées (Serena Joy, la femme du Commandant est une ancienne star de la TV religieuse… elle me fait penser à toutes ces tradwives que l’on voit aujourd’hui sur les réseaux sociaux), l’hypocrisie du régime religieux qui cache de la prostitution chez les « Jézabels ».

La force du roman réside dans cette règle de la vraisemblance que l’autrice s’était fixée. Nous ne sommes plus dans un roman dystopique mais dans un roman qui rassemble ce qui a été et ce qui sera si nous ne faisons pas attention. Il est d’ailleurs à noter que le roman se conclut par des Notes historiques où un historien, James Darcy Pieixoto, raconte la découverte en 2195 du journal enregistré de Defred. Nous savons que le régime de Galaad est tombé mais le rôle de l’historien est de montrer ce qui a été et peut donc là encore advenir.

« Nolite te bastardes carborundorum » (« Ne laisse pas les salauds t’écraser ») disait la précédente servante du Commandant dans ce faux latin…

Traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch.

 

 

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - mai 2026

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - mai 2026

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Publié le 15 Mai 2026

Rune Christiansen - La solitude selon Lydia Erneman

Ultra moderne solitude

Il n’est pas simple de parler des romans de Rune Christiansen. Je le dis parce que j’ai déjà lu il y a quelques années Fanny et le mystère de la forêt en deuil et je n’avais pas réussi à faire une chronique à l’époque. Aujourd’hui, avec ce nouvel opus, je peine encore.

Pourquoi ?

Parce que c’est le genre de roman que l’on ne peut pas décrire : on le sent, on le ressent. Pas d’aventures extraordinaires, pas de péripéties surprenantes… non, c’est la vie toute simple, toute bête pourrait-on dire, que l’auteur nous raconte avec sobriété et justesse. On est plutôt dans l’implicite, on est plutôt dans le contemplatif.

Oui, ça ne se décrit pas, ça ne s’explique pas mais c’est d’une grande beauté, d’une grande sensibilité et d’une grande intensité.

Je peux tout de même vous raconter rapidement l’histoire : nous suivons Lydia Erneman qui, après une enfance heureuse en Suède, devient vétérinaire dans le nord de la Norvège, dans un petit village – pour ne pas dire un trou paumé – où il ne se passe rien ou pas grand-chose. Et pourtant, ça passe, ça se passe et ce n’est pas forcément rien. Tout dépend de ce que l’on met derrière le rien. Là, dans ce roman, tout ce que vit, voit et sent Lydia, c’est un tout : les sublimes paysages nordiques, l’amour des animaux que l’on soigne, la vie conjugale, la maternité, le deuil, la difficulté à comprendre les gens tout en poursuivant les efforts pour y parvenir. C’est le temps qui passe et le regard tendre posé sur celui-ci. Le titre du roman est ainsi assez ironique car de solitude, Lydia n’en a pas vraiment. Elle est dans ce tout et elle s’empare de tout, surtout des petits riens.

Avec Lydia Erneman, l’auteur rappelle au lecteur que la vie n’est souvent faite que de ces petits riens qui font tout et qu’il faut savoir chérir. A force de courir vers l’extraordinaire, on perd ce qui fait le sel d’une vie. Alors, comme Lydia, continuons à nous ouvrir, à observer, à aimer et à accepter la vie telle qu’elle est ; après tout nous n’en avons qu’une.

Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier.

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Publié dans #Roman

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Publié le 10 Mai 2026

Justine Arnal - Rêve d'une pomme acide

Il faut tant de temps pour voir l’enfermement de la famille. Comment le corps s’est habitué à la cellule.
Et tout ce que l’on est prêt à faire et supporter pour ne pas en sortir.

Un draïm vum e süüre Äpfel

Une famille. Deux clans. Les Alsaciens et les Lorrains. Les femmes et les hommes.

Chez les femmes, le règne des larmes. Chez les hommes, le règne des chiffres.

Les hommes comptent et les femmes ne croient plus aux contes.

Et dans cette famille, l’une des filles observe, comprend puis retranscrit la vie de ses parents, Elisabeth Witz et Eric Richard.

Elle livre le récit des larmes féminines et des comptes masculins avec au centre, en pivot, la date d’un drame : le 22 avril :

« Un saut sur le tapis de lentilles d’eau,

des encyclies,

et le silence ».

Et c’est aussi ça le drame : le silence. Des larmes, un drame, des chiffres et finalement aucun véritable mot dans cette famille. Juste un langage taiseux.

Alors, la narratrice comble le vide, raconte le creux, épuise le silence en racontant. Elle met enfin des mots sur cette famille. Une langue qui oblitère le silence. Elle utilise aussi dans le corps du texte l’alsacien, langue de sa famille maternelle, langue utilisée quand le silence n’était plus de mise ou, du moins, langue qui permettait de cacher ce qui était tu, à renfort de proverbes, de chants ou de contes.

L’autrice livre une langue qui relie cette famille, leur (re)donne une substance, un corps.

Et cette comptine en fin d’ouvrage qui acte la fin de l’enfance, qui acte ce que la vie n’est pas : un rêve ou alors celui où les pommes croquées à pleines dents sont terriblement acides…

 

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Publié dans #Roman

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Publié le 3 Mai 2026

Dorothée Letessier - Le Voyage à Paimpol

J’étouffe, je vais prendre un bol d’air.
A bientôt, je t’embrasse. Maryvonne.

En route Maryvonne

Elle est en arrêt maladie et l’envie soudain lui prend. De partir. De fuir. De s’absenter. De prendre cet autobus.

Oh, elle ne va pas bien loin : l’émancipation a ses limites financières et morales ; la culpabilité ronge un peu tout de même.

Elle prend juste un Saint-Brieuc / Paimpol et elle ne sait pas ce qu’elle va faire.

Elle sait juste qu’elle a besoin d’être là, en mouvement. Mais, un mouvement libre et volontaire, pas ce mouvement cadencé et contraint de l’usine où elle travaille habituellement.

Elle voyage et c’est surtout le lecteur qui voyage dans les pensées de Maryvonne : l’usure du quotidien, l’usure d’un couple où le mari a sa femme « là, entre le buffet et l’évier », l’usure du travail à l’usine… l’usure d’une vie où la liberté et la transgression ont peu de place.

Il y a roman parce qu’il y a effraction. Il y a roman parce qu’il y a une faille dans la vie bien huilée et pesante de Maryvonne. Il y a roman parce qu’elle décide enfin de faire quelque chose pour elle, de faire ce pas de côté qui ressemble tant pour elle a un saut dans le vide.

Dorothée Letessier a vécu en Bretagne, elle a travaillé à l’usine avant de se consacrer à l’écriture. Elle connaît bien Maryvonne, elle lui ressemble. Maryvonne acte la transgression, le changement, l’émancipation en prenant un autocar. L’autrice, elle, les acte en prenant la plume pour donner vie à cette femme, à sa renaissance mais aussi pour rendre hommage « aux ouvrières de Chaffoteaux » à qui elle dédie ce livre. Et en écrivant d’une plume vive, franche et même humoristique le voyage de Maryvonne, Dorothée Letessier renaît aussi à elle-même. Elle se donne un corps comme elle donne corps à son texte, à cette femme. Elle se redécouvre comme Maryvonne redécouvre son corps dans la salle de bain de sa chambre d’hôtel. C’est subversif surtout pour l’époque.

Quelle belle idée d’avoir publié de nouveau ce texte de cette autrice plutôt oubliée alors que son dernier roman date de 2009, deux ans avant son décès. Il ne suffit pas d’être morte depuis longtemps pour être effacée.

Et pourtant, on ne peut pas oublier cette Maryvonne dans ce roman, publié en 1980, qui offre plus qu’un corps, qu’une transgression : il permet de mettre des mots sur les maux de ces femmes d’hier et d’aujourd’hui qui n’ont pas le luxe d’avoir une vie extraordinaire et qui pourtant existent et ont une voix.

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Publié dans #Roman, #Féminisme

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Publié le 27 Avril 2026

Jack London - Martin Eden

Illusions perdues

Pour cette battle London/Hemingway du challenge Les classiques c’est fantastique de Moka Milla, mon cœur a penché vers London dont je préfère les écrits. De plus, j’avais très envie de relire Martin Eden lu depuis bien trop longtemps pour en avoir un souvenir bien précis.

Nous sommes au début du XXe siècle. Martin Eden, un jeune marin d’Oakland – situé en Californie – ne connaît que le travail qui rend les mains calleuses et la violence d’un monde où la connaissance n’a pas sa place. Le roman débute in media res avec un Martin invité dans une vaste demeure bourgeoise. Il a en effet sauvé d’une bagarre le jeune héritier du foyer et se retrouve ainsi convié au souper. C’est lors de cette soirée qu’il fait la rencontre de la jeune Ruth Morse. C’est le coup de foudre. Pour être digne de cette femme qu’il aime, il décide de corriger son langage et d’étudier. Il se forge ainsi une solide culture et découvre son attrait pour l’écriture. Rapidement, il souhaite devenir écrivain et multiplie ainsi les nouvelles et poèmes qu’il envoie à prix d’or à de nombreuses revues. Cependant, ses écrits ne trouvent pas preneurs et, tout en poursuivant le rêve de faire sa vie avec Ruth, Martin vit dans le dénuement le plus total et se retrouve à prendre des petits boulots alimentaires pour survivre. Pour autant, il croit en son rêve dur comme fer alors que tout le monde, notamment Ruth, l’encourage à abandonner cette lubie pour un vrai travail, pour une vraie situation. C’est alors que l’improbable arrive… et son lot de désillusions.

Ce roman est un uppercut, même en seconde lecture. L’écriture directe et vive de Jack London nous arrime au récit et nous fait ressentir profondément tout ce qui traverse le jeune Martin Eden. Lors de ma première lecture, j’étais triste pour lui. Aujourd’hui, j’ai ressenti une profonde colère qui n’aurait pas été attisée sans le style de l’auteur. On vit à fond la soif de connaissances. On vit à fond la quête de reconnaissance.

À travers ce roman, Jack London fait une critique du monde bourgeois. Martin Eden admire la culture des bourgeois qu’il côtoie mais il se rend compte que tout est superficiel : seuls comptent l’argent et la popularité, pas la culture ou le travail. Comment peut-on rester intègre dans un milieu que l’on a désiré mais qui est éloigné de ce que l’on imaginait ? C’est d’autant plus frustrant pour Martin qu’il connait ce que c’est d’être aliéné par le travail (la description du travail dans la blanchisserie est assez saisissante) et tout ce que ça apporte d’être dans un milieu où la culture, la connaissance ont leur place. Cependant, à travers le personnage de Bernard Higginbotham, le beau-frère de Martin, on voit également que les classes moyennes ne valent pas mieux.

L’aspect politique du roman est aussi important. Martin Eden, bien que d’un milieu modeste, rejette le principe de déterminisme social et épouse les valeurs de l’individualisme. Pour lui, seuls méritent d’être reconnus ceux qui se donnent les moyens. Il abhorre les idées socialistes, décriées dans le roman (alors que Jack London était lui-même un socialiste) : « Je suis réactionnaire, tellement réactionnaire que mes opinions ne peuvent que vous être incompréhensibles, à vous qui vivez dans le mensonge d’une organisation sociale truquée et dont la vue n’est pas assez perçante pour découvrir ce truquage. Vous faites semblant de croire à la suprématie du plus fort et aux lois du plus forts. Moi, j’y crois. Voilà la différence ».

Et c’est un peu le sel de ce roman : faire de Martin Eden un homme pas toujours aimable même si ses vœux sont louables, son courage indéniable et sa générosité grande. S’il crie à la fin du roman qu’il est toujours le même, en atteignant la connaissance, en luttant, il change : il devient critique de son milieu d’origine mais aussi du milieu qu’il ne parvient pas à atteindre. Englué dans ses projets et sa vision individualiste, il tombe de haut quand l’hypocrisie se révèle et il n’a plus les armes pour lutter.

Jack London livre un récit que l’on peut croire autobiographique mais qui ne l’est pas à proprement parler, tout en distillant ses idées, par contraste, par effet miroir. Il livre une photographie mais aussi son négatif. Et ça reste tellement d’actualité !

Traduit de l’anglais par Claude Cendrée.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - avril 2026

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - avril 2026

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Publié le 12 Avril 2026

Pauline Peyrade - Les habitantes

Habiter

Tout commence il y a cent soixante millions d’années. Un monde se créé. Une faune et une flore se créent.

Et puis, d’un coup, une lettre.

Le père qui met en vente la maison de la grand-mère où vit Emily et sa chienne Loyse.

Pendant tout le roman, Pauline Peyrade est sur une ligne de crête, entre deux définitions d’une maison et de ses habitant(e)s.

La maison-mère : la maison Terre et toutes les vies qui la compose ;

La maison où vivent Emily et toutes ces vies qu’elle voit, avec qui elle forme un écosystème.

Pour la narratrice, il n’y a pas de frontière, de fracture entre ces deux maisons. Emily est comme Emily Brontë (en exergue du roman avec Monique Wittig) ou encore Emily Dickinson : le monde intérieur et le monde extérieur ne font qu’un.

Et ces lettres qui vont et viennent. De plus en plus nombreuses. De plus en plus oppressantes et menaçantes.

Cependant, Emily résiste et avec elle, la langue de Pauline Peyrade. Elles posent cette question essentielle : qu’est-ce qu’habiter ?

Est-ce posséder le lieu comme l’impose violemment cette figure paternelle, patriarcale ?

Ou est-ce simplement porter une attention, avoir une écoute, comme les femmes de ce récit, humaines ou non humaines ?

Les hommes qui possèdent, les femmes qui transmettent.

Tout est une question de regard.

Tout est une question de valeurs (et de la définition que l’on donne à ce mot).

Un roman tellurique un peu déroutant dans sa forme mais qui tente, expérimente. Avec ou sans succès, selon la sensibilité du lecteur. Au moins, il donne à voir, à réfléchir. Il donne à vivre.

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Publié dans #Roman

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Publié le 6 Avril 2026

Romain Gary - Les Racines du ciel

L’éléphant dans la colonie de porcelaine

J’ai déjà lu plusieurs livres de l’auteur mais, avec Les Racines du ciel, Romain Gary livre un ouvrage à la fois écologique et politique, d’une grande richesse, d’une grande lucidité, d’une grande complexité et surtout (et malheureusement) d’une grande modernité.

Le récit se déroule dans les années 50 et est centré sur le personnage de Morel, un ancien rescapé des camps de concentration qui lance, au Tchad, dans cette Afrique Équatoriale Française (AEF), une croisade pour protéger les éléphants. Il commence de manière pacifique, en faisant circuler une pétition qui a peu de succès mais qui lui permet de mettre sur son chemin d’autres personnages qui seront liés d’une façon ou d’une autre à son combat. Face à l’indifférence, Morel va plus loin et lance une forme de guérilla punitive envers ceux qui chassent l’animal. Des personnes le rejoignent dans son combat, pas forcément d’ailleurs par amour pour les éléphants. Très rapidement, son action résonne en Afrique mais aussi en France et même aux Etats-Unis. Il est récupéré par des forces politiques qui le dépassent : l’administration coloniale le transforme en rebelle dangereux ; les nationalistes africains, représentés par Waitari, l’utilisent pour leur lutte anticoloniale.

Loin d’être un roman d’aventure en terre africaine, Les Racines du ciel est un texte puissant qui invente avant l’heure l’écologie politique. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, dans sa préface, quelques années après la publication, l’auteur explique bien que peu de gens connaissaient ce mot « écologie ». Ce texte est d’autant plus riche que Romain Gary est, au moment de son écriture, diplomate. Il sait ce qui se passe en Afrique à ce moment-là, il sait que l’empire colonial français est à l’agonie : la Maroc et la Tunisie obtiennent leur indépendance l’année de publication du roman. Le combat pour la préservation des éléphants se confronte au combat pour maintenir les terres sous le joug colonial. Mais là où la marge et l’idéalisme caractérisent le premier combat, la lâcheté et la répression caractérisent le second.

Chaque personnage choisit son camp dans ce double combat. Minna et Forsyth, deux âmes blessées (une Allemande hantée par la culpabilité, un officier déchu), voient en Morel une dernière chance de rédemption et de pureté. À l'opposé, Waitari représente le leader nationaliste radical pour qui la modernité doit dompter la nature. Pour lui, l'éléphant est le symbole d'une Afrique archaïque qu'il veut industrialiser et moderniser à tout prix. Schölscher incarne l'officier loyal mais lucide, respectueux des lois mais conscient de l'hypocrisie du système qu'il sert. Romain Gary donne ainsi vie à des personnages en quête de dignité dans un monde qui change, dans un récit aux multiples points de vue et au style mêlant ironie et sens du dialogue.

Le roman permet à Romain Gary d’obtenir son premier Prix Goncourt et c’est non seulement mérité pour son style mais aussi pour son contenu visionnaire. Gary avait tout compris avec soixante-dix années d’avance : l'écologie n'est pas qu'une question de climat ou de biodiversité, c'est une question d'humanité, de survie.

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Publié dans #Roman, #Ecologie

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