roman

Publié le 6 Mars 2026

Aurélien Gautherie - L'Enfant du vent des Féroé

Narrations du large

En ouvrant ce roman, on découvre un lieu : Gjógv, un village de l’archipel des Féroé. Un village au nom imprononçable, qui n’a rien d’extraordinaire de prime abord et où soufflent les vents. Des vents qui réveillent les légendes et fouettent les hommes.

En ouvrant ce roman, on rencontre des habitants habitués à une vie rude. Surtout en ce début de XXème siècle où commence l’histoire. 1902. Jonas, sa femme Olga, sa sœur Elin et puis l’arrivée d’une enfant.

En ouvrant ce roman, on assiste à la naissance de la petite Anna. Elle ouvre à peine les yeux sur le monde qu’elle devra bientôt les fermer. Comme ce vieil homme, un pêcheur, qui lutte pour mourir le bon jour. Entre ces deux événements, cinquante années se sont écoulées. Cinquante années où la vie a tout balayé comme une tempête. Où le malheur a fait son nid.

De toute immensité.

De toute éternité.

En ouvrant ce roman, on ouvre la porte sur un monde où les hommes ont tendance à se taire alors que les lieux, les objets, eux, parlent. Ils ont voix au chapitre, ils donnent leur nom aux chapitres, ils chapitrent le roman. Ils le poétisent. Une polyphonie. Un chœur. Que peuvent bien dire un village, un bonnet ou des vents ? Tout ce que les hommes gardent en eux, en silence. 

En ouvrant ce roman, on rencontre l’Etranger, pas si étranger puisqu’il choisit d’être ici. Puisqu’il choisit de se raconter. De raconter les Hommes. D’écouter les vents. D’écrire. N’est-il pas lui aussi l’enfant du vent des Féroé ?

De toute immensité.

De toute éternité.

Dans ce premier roman superbement maîtrisé, Aurélien Gautherie ne raconte pas uniquement un drame comme tant d’autres, il nous fait voyager entre la prose et le vers libre. Entre la tragédie et la beauté. Entre la nature et les hommes. Entre le temps et la fin inéluctable. D’une plume fluide et sensible, il invite à une réflexion sur le deuil, la mémoire, la paternité, les lieux ou les êtres qui nous habitent. Il nous montre à quel point tout est relié. Pour ce faire, il convoque des images fortes, il fait la place aux silences, aux non-dits, à l’économie des mots, à la métaphore. Il convoque la puissance évocatrice de Saint-John Perse. Et malgré la dureté des moments, on y puise une force, un apaisement, un bercement.

Un premier roman dont on ne lâche pas la lecture et que l’on quitte à regret.

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Publié le 1 Mars 2026

Adèle Rosenfeld - L'extinction des vaches de mer

In memoriam

1741. L’explorateur danois Vitus Béring débarque (et meurt très rapidement) sur l’île qui portera son nom, dans le Kamtchatka, péninsule de l’Extrême-Orient russe. L’expédition comprend aussi la présence du naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. Ce scientifique est représentatif de sa communauté qui se lance dans une compétition acharnée en Europe pour cataloguer toutes les espèces de plantes et d’animaux du globe. Il découvre dans les eaux glacées du Pacifique Nord une nouvelle espèce de sirénien, la vache de mer auquel il donnera lui aussi son nom : la rhytine de Steller. À peine découverte, cette nouvelle espèce est chassée. Ce qui peut s’apparenter à une survie pour l’équipage atteinte par la malnutrition, devient une véritable extermination dans les années qui suivent. La vache de mer est tuée pour son lait, sa peau et surtout sa graisse : c’est la « ruée vers l’or gras », au point que l’espèce s’éteint en 1768, soit à peine vingt-sept ans après sa découverte : triste record !

C’est ainsi cette découverte, cette chasse qu’Adèle Rosenfeld nous invite à suivre.

On voit la façon dont les hommes imposent leur nom, leur soif de conquête au point de tout détruire. J’ai remarqué un lien assez étroit entre ces hommes conquérants et les descriptions assez féminines de la vache de mer notamment les mamelles : « leur forme sont exactement comme chez la femme ». La domination est brillamment racontée, avec une érotisation de la rhytine de Steller et un côté très sensuel dans l’écriture.

Venons-en justement à l’écriture d’Adèle Rosenfeld. Ce qui saute aux yeux c’est sa voix singulière. L’écriture est finement ciselée, au vocabulaire riche sans tomber dans le pompeux – ce qui est un équilibre délicat. De plus, la narration est très sensorielle. Je n’ai jamais vu autant de phrases évoquant l’importance du son, de la voix et surtout de la prononciation, de l’articulation des mots comme : « … il sentit le mot rouler sur ses lèvres, le baiser qu’il se faisait à lui-même quand il faisait sonner le « b », le dépôt de bave qui rafraîchissait sa bouche quand il expirait pour la deuxième syllabe… » Même si je n’ai pas lu son premier roman, je sais (et on l’apprend de toute façon aussi dans ce livre) la surdité de l’autrice et donc on peut comprendre l’obsession du langage, du son et des silences.

En parlant d’obsession :

« D’ailleurs, on ne sait pas pourquoi une image se forme, ni pourquoi une obsession vous prend ».

Au bout de 120 pages, le roman bascule de façon assez abrupte sur une seconde partie qui ramène le lecteur vers les intentions d’écriture de l’autrice et un pan de son histoire familiale. Je trouve dommage de révéler ce qu’il en est donc je vous laisse le découvrir (ou le lire ailleurs). J’ai été assez surprise par ce « revirement » soudain qui peut sembler un peu artificiel alors que ce n’est pas le cas. Ces deux blocs ont de nombreux liens (la disparition, l’extinction, la mémoire, l’héritage, la domination…) mais je me suis interrogée sur cette séparation justement. N’aurait-il pas été plus fluide de voir la seconde histoire intégrée progressivement dans la première ? J'ai fini par me dire que si l’histoire personnelle avait été saupoudrée dans le récit des vaches de mer, il n'y aurait pas eu le même impact, la même force. 

Je suis donc ravie d’avoir découvert cette autrice dont ma sista me disait le plus grand bien et j’espère qu’elle continuera de creuser sa singularité (je pense qu’il y a des chances que ce soit le cas).

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Publié le 26 Février 2026

Azar Nafisi - Lire Lolita à Téhéran

La fiction comme contre-pouvoir

Dans Lire Lolita à Téhéran, Azar Nafisi livre un témoignage de la vie des femmes en Iran après la révolution islamique de 1979. Elle montre aussi la force de la littérature face à l’oppression. Fille de l’ancien maire de Téhéran et de la première femme membre du parlement iranien, elle revient des États-Unis, où elle a fait ses études, avec l'espoir de participer au renouveau de son pays. Mais la réalité la rattrape : elle est expulsée de l'université dès 1981 pour son refus du voile, avant de démissionner définitivement d’un autre établissement en 1995 face à la censure. Elle quitte l’Iran en 1997. Son récit est non seulement celui d'une brillante universitaire, mais aussi celui d'une femme qui refuse de voir sa culture confisquée par l'idéologie.

Le livre s'articule autour d’un club de lecture secret, fondé après sa démission, qui réunit sept étudiantes qui se dévoilent – dans tous les sens du terme – pour lire des œuvres interdites par le régime. L’autrice alterne également avec des épisodes de sa vie de professeur avant sa démission, rythmée par les soubresauts politiques.

Chaque auteur lu par les jeunes femmes devient une arme pour comprendre leur condition. Avec Nabokov et son Lolita, elles découvrent que leur pays est un prédateur : il vole l'identité des femmes pour leur imposer un rôle. Fitzgerald, à travers Gatsby, leur montre comment les grands rêves de pureté révolutionnaire peuvent se transformer en tragédies destructrices. Henry James apprend la dignité et la résistance morale face aux conventions sociales oppressantes. Enfin, Jane Austen leur rappelle que la vérité est complexe et que l'on peut garder son jardin secret même sous un régime autoritaire.

À travers ce témoignage, Azar Nafisi décrit non seulement comment la littérature peut aider à s’évader de l’oppression mais elle donne aussi une voix à toutes ces jeunes femmes qui, en retirant leur voile dans ce salon, reprennent possession de leur corps et de leur pensée. En mêlant sa propre trajectoire à celle de ses étudiantes, Nafisi démontre que la littérature n'est pas accessoire, mais un rempart contre l’arbitraire.

Traduit de l'anglais par Marie-Hélène Dumas.

Je rêve souvent qu’un nouvel amendement a été ajouté à la Constitution, celui du libre accès à l’imagination. J’en suis arrivée à croire que la vraie démocratie n’existe pas sans la liberté d’imagination et le droit d’utiliser ses œuvres en l’absence de toute restriction. Pour avoir une vie pleine, chacun devrait pouvoir façonner et exprimer ses mondes, ses rêves, ses idées et ses aspirations devant les autres, participer constamment à un dialogue qui s’établirait entre domaines public et privé. Comment savoir autrement que nous avons existé, ressenti, désiré, haï et craint ?

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Publié dans #Roman

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Publié le 20 Février 2026

László Krasznahorkai - La mélancolie de la résistance

Désaccordés

Piou, quelle idée d’avoir ouvert ce roman en ce début d’année chargé où je peine à avoir la disponibilité mentale nécessaire pour une prose aussi dense et labyrinthique !

Ce roman du nouveau prix Nobel de Littérature a été adapté au cinéma par Béla Tarr sous le titre « Les Harmonies Werckmeister ».

L’histoire se déroule dans une petite ville de la province hongroise en plein hiver. Elle semble isolée, morne, sans vie. Nous ne savons pas en quelle année nous sommes mais nous supposons être proche de la chute du communisme. C’est Mme Pflaum qui nous conduit dans cette ville après un voyage en train déstabilisant, pour ne pas dire menaçant. Il semblerait que cette menace sourde l’accompagne jusque dans la ville et finit par se matérialiser avec l’arrivée d’un mystérieux cirque où l’on peut observer une baleine géante. Une masse de gens étranges converge en même temps que la baleine déclenchant une vague de violence inouïe dans la ville. Dans ce chaos, dans cette ambiance « fin de monde », cette destruction permet à Mme Eszter, femme opposée à Mme Pflaum, de prendre le contrôle de la ville.

En plus des deux femmes, nous suivons également deux hommes.

Valuska, le fils de Mme Pflaum, vit à la marge de la société. Il est obsédé par le mouvement des astres qu’il met régulièrement en scène avec les clients alcoolisés du bar « Péfeffer ». Il est le seul à comprendre rapidement la réalité du danger qui menace dans la ville avant d’en être lui-même une victime.

M. Eszter, un intellectuel passionné de musique, s’est retiré du monde et tente de prouver que les lois de l’harmonie musicale et donc de l’univers sont basées sur une erreur fondamentale. On en vient aux harmonies Werckmeister qui a donné son titre au film de Béla Tarr mais aussi à une des parties du roman. J’avoue que je ne connaissais pas et j’ai donc effectué quelques recherches pour ne pas me sentir perdue.

Un piano ne peut pas sonner parfaitement juste dans toutes les tonalités en raison d’un décalage mathématique naturel. Werckmeister a inventé un tempérament, c’est-à-dire une méthode qui consiste à tricher légèrement sur chaque note pour que l’erreur ne soit pas audible.

Pour M. Eszter, cette méthode est un mensonge grave. Si l’harmonie musicale est une illusion, alors l’ordre social l’est également. Il est en résistance face à ce « crime » et il n’hésite d’ailleurs pas à désaccorder son piano comme la ville semble se désaccorder de l'illusion. Par la violence, on retrouve ainsi un monde sans harmonie, chaotique ; un monde dans toute sa réalité mathématique, naturelle.

Pour épouser au plus près son projet, László Krasznahorkai structure son écriture de façon précise. Son style résiste à l’harmonie classique attendue habituellement en littérature. Les phrases sont monstres : longues, avec peu de points, avec beaucoup d’incises. Le lecteur est perdu au départ par ce rythme inhabituel, malmené avant d’être emporté dans ce flot comme la violence sur la ville. Les points de vue changent aussi régulièrement, on a du mal à détacher l’essentiel de l’accessoire et on ne sait parfois plus du tout où l’on va, s’il existait même un but, une direction au départ (ce qui ne semble parfois pas sûr). Une forme épuisante, qui pèse sur le lecteur comme une menace, qui martèle au point de brutaliser. La forme épouse ainsi le fond : une expérience de violence qui mène à une forme de totalitarisme et à un effondrement du lecteur comme des personnages.

Une expérience déstabilisante et assez fascinante mais qui n’était pas du tout ce qu’il me fallait au moment où j’ai ouvert le livre. Je ne sais pas si tous les romans de László Krasznahorkai sont dans la même veine. Si vous avez déjà lu l’auteur, je suis curieuse d’avoir votre sentiment et de savoir également si d’autres livres sont plus accessibles.

Impressionnant travail de traduction du hongrois par Joëlle Dufeuilly.

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Publié dans #Roman

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Publié le 16 Février 2026

Gabriela Cabezón Cámara - Les griffes de la forêt

Métamorphose

En terminant ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la citation « La plume est plus forte que l’épée ». Il faudrait prendre la plume à la fois comme l’acte d’écrire mais aussi comme celle de l’oiseau, représentant d’une nature qui finit toujours par prendre le dessus, reprendre ses droits. Mais revenons plus précisément à ce nouvel ouvrage de Gabriela Cabezón Cámara, autrice dont j’ai dévoré tous les précédents livres traduits en français.

Dans Les griffes de la forêt, l’autrice utilise la figure historique populaire de Catalina de Erauso, la « nonne-soldat » qui a quitté son Espagne natale en devenant Antonio. Il se met au service de l’armée espagnole et devient ainsi un homme à la fois acteur et spectateur des violences, des atrocités de la colonisation du Nouveau Monde ; des terres et des peuples indigènes massacrés, à feu et à sang. Antonio finit cependant par déserter et s’enfuit avec deux petites filles indigènes, Michi et Mitakuña. Ils se réfugient dans la jungle qui va devenir le lieu d’une métamorphose, pour ne pas dire d’une transfiguration…

Ce n’est pas la première fois que Gabriela utilise des figures historiques, littéraires ou spirituelles : on peut citer le poème Martín Fierro de José Hernández pour Les aventures de China Iron, par exemple. Ce n’est pas non plus la première fois que l’on a un personnage avec une fluidité de genre. Cependant, la fluidité dépasse largement celle du genre dans ce roman car elle concerne finalement tout un chacun : toute personne bouge, évolue, est en train de devenir autre chose. On n’est jamais celle ou celui que l’on était dix ou vingt ans auparavant.

Antonio a changé d’identité mais il va continuer de changer au contact des petites filles, de la forêt et de sa faune et flore. Dans cette sorte d’arche de Noé, l’image du conquérant s’effrite. Il effectue une forme de purification dans la forêt : il se lave de ses péchés, de la violence inhérente à la colonisation. Il devient même un protecteur pour les fillettes à moins que ce ne soit elles qui le protègent. Elles sont en tout cas celles qui l’aident à se questionner, à évoluer, à l’image des Mba’érepa (Pourquoi) de Michi qui remettent en cause tout son schéma de pensée. L’écriture de lettres à sa tante restée en Espagne accompagne également Antonio dans son chemin. Les lettres permettent de poser ce qui a été et ce qui doit être défait. Antonio revient à la nudité de son existence d’homme (le roman fait référence à la nudité des corps dans la forêt) : il s’abandonne, il se dissout, il revient au tout.

J’ai une fois de plus été conquise par ce roman picaresque de Gabriela Cabezón Cámara qui a su combiner la critique coloniale, la résistance par le langage (avec la langue guarani, l’évocation du basque mais aussi les lettres à la tante) et le retour à une fusion avec la nature. C’est un livre sur la rédemption qui passe par l’altérité. Le tout est servi par une écriture organique, une prose luxuriante et baroque même si la narration non chronologique peut déstabiliser. Le cheminement d’Antonio tout comme celui de l’autrice montrent que dans le feu, il existe toujours un petit colibri qui tente de faire sa part pour lutter.

Toujours excellemment traduit de l’espagnol par Guillaume Contré.

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Publié dans #Roman

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Publié le 13 Février 2026

Murata Kiyoko - Quand dansent les oiseaux

Irréductibles ama

C’est à l’occasion des funérailles de Haebaru Nao-san qu’Umiko quitte le continent – l’île de Kyûshû – pour se rendre sur l’archipel où vivent sa mère Io-san, quatre-vingt-douze ans et son amie Someko-san, quatre-vingt-huit ans. Les deux femmes sont des ama, ces plongeuses en apnée qui récupèrent des fruits de mer et coquillages, notamment des ormeaux. Malgré leur grand âge, elles mènent une vie à la fois simple et rude, en harmonie avec la nature mais aussi avec des rituels ancestraux comme les prières ou encore la danse des oiseaux censée éloigner les typhons.

Umiko souhaite que sa mère quitte son île pour la rejoindre sur le continent mais il en est hors de question pour Io-san qui incite d’ailleurs sa fille à partir rapidement après les funérailles. Umiko va cependant rester plus longtemps que prévu et redécouvrir cette vie insulaire qu’elle a quittée, ses avantages et ses inconvénients. Le lecteur découvre lui aussi les difficultés pour gérer ces îles qui sont désertées, difficultés aussi bien financières que sécuritaires, sans compter les besoins primaires des habitants à satisfaire (comme le ravitaillement ou les soins médicaux). Le lecteur voit aussi l’attachement féroce des deux petites vieilles à leur « caillou », acceptant aussi bien les dons du ciel ou de la mer que les coups du sort comme leurs époux pêcheurs emportés par les flots, les typhons ou leur proche décès.

Une vraie réflexion sur la vie et ce que l’on en fait émerge sans pour autant que l’autrice nous assène des vérités. Le tout est servi par une écriture contemplative, poétique qui berce comme les vagues ou nous emporte comme le vol des oiseaux.

Traduit du japonais par Catherine Ancelot.

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Publié dans #Roman

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Publié le 11 Janvier 2026

Sébastien Ménestrier - La petite zone avec de la lumière

La lumière des petits riens

Novembre 2018. Bastien sort d’un séjour en maison de repos. Nous ne savons pas exactement ce qui s’est passé et ce n’est pas tellement le sujet du livre. Ce qui compte pendant les cinq mois où nous le suivons, c’est son retour à la vie, son retour dans un monde qui ne tourne pas forcément rond. Ce sont cinq mois sur la reconstruction de soi, sur la beauté et la fragilité, « sur le fil », sur le ténu.

Bastien est AESH et s’occupe ainsi à l’école du jeune Thomas en situation difficile lui aussi. Il retrouve également sa mère Coco et sa sœur Anouk. Il renoue les liens avec son fils Nino qui vit avec sa mère Fanny. Le tout est rythmé par les manifestations des gilets jaunes.

C’est le quotidien banal après un passé compliqué et c’est ce retour à la banalité qui fait surgir la beauté, la lumière. Que vaut une lumière si elle est crue, permanente, aveuglante ? Pour vivre le beau, le lumineux, il faut réussir à les déceler dans l’obscurité du monde, dans la noirceur de nos âmes.

C’est un roman loin des injonctions performatives de notre société, qui montre la blessure, la fragilité, l’accident non comme des échecs mais comme des bifurcations.

Pour l’aider dans ce retour à la vie quotidienne, Bastien écrit : l’écriture est sa petite zone de lumière ; elle lui permet de se réapproprier le monde autour de lui, les personnes qui gravitent autour de lui. Ainsi, chaque mois raconté se termine par une de ses nouvelles écrites dans la chambre jaune.

Parlons justement de l’écriture de Sébastien Ménestrier : elle épouse parfaitement son sujet par sa limpidité, sa simplicité. Pas d’effets de manche, pas de démonstration. Le texte dit ce qu’il a à dire sans son économie, dans ses silences.

On pourrait reprocher au récit de mêler trop de sujets à la fois mais n’est-on pas justement débordés par tout, par ce monde fou ?

Une bien belle surprise que ce roman lu d’une traite au cours d’un trajet en TGV et relu plus tranquillement à la maison ensuite. Parce qu’il méritait que je lui accorde davantage de temps et d’attention. Parce que je voulais entendre de nouveau ce que Bastien déclare dans ce roman : « Je veux que les gens entendent ça, les petits riens ».

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Publié le 6 Janvier 2026

Marie-Hélène Lafon - Hors champ

Elle ne sait pas si tous les garçons deviennent comme ça mais elle a compris, elle a vu que certains garçons, quand ils sont fils de paysans, ne choisissent pas, ne choisissent rien.

Fatum paysan

Le Cantal, près de la Santoire. Gilles, le frère. Claire, la sœur. Une nouvelle variation de destins comme Marie-Hélène Lafon sait si bien les raconter, leur donner vie.

Une variation en hors champ. Un terme que l’on peut prendre aussi bien pour ce qui est hors du champ, à l’image de la vie de Claire qui a quitté son Cantal natal pour devenir professeur à Paris et écrivain. Un terme que l’on peut prendre aussi pour ce qui est hors du cadre, pas visible, caché, invisibilisé même – parce que souvent considéré comme peu intéressant – à l’image de la vie de Gilles, resté près de la Santoire pour travailler à la ferme familiale, produire le saint-nectaire.

Là où la sœur a gagné en liberté en partant, le frère s’est aliéné en restant. Il n’avait pourtant pas le choix. Il est le fils. Celui qui doit reprendre l’exploitation familiale. Celui qui doit continuer coûte que coûte.

Nous avons un exemple de tradition patriarcale qui n’est pas en faveur de l’homme. Le privilège masculin se transforme en prison, en malédiction. Il n’y a qu’une solution pour tenir : ronger son frein, se renfermer, se taire, sortir la violence envers le père tout en restant à sa place, celle qu’on lui a assignée.

Le frère et la sœur, qui étaient proches enfants, s’éloignent aussi bien par la distance qui les sépare que par leurs vies dissemblables. Pourtant, on sent que le lien est là, malgré tout, derrière le fossé, derrière les silences, derrière les non-dits et surtout derrière les souffrances. Claire est partie mais elle garde ses réflexes de fille paysanne quand elle revient : l’ordre domestique, les relations avec le voisinage. Mais surtout, elle voit, elle sent, elle ressent ce qui se trame dans cette campagne dont elle est issue. Elle sent la solitude de Gilles, elle sent ce sentiment qu’il a d’être dépassé par un monde qui évolue trop vite pour lui, qui évolue sans lui. Il est dans une servitude pour ne pas dire un servage.

Pour nous rendre ces sentiments, cette relation familiale, Marie-Hélène Lafon alterne son regard entre le frère et la sœur et déploie toute la force, la rugosité et la simplicité de son écriture. Tout est à l’os, d’une grande justesse mais aussi d’une profonde pudeur. On est sur un fil tendu, sur le chemin de la dignité, sur le sentier d’une humanité retrouvée par les mots. Marie-Hélène Lafon fait encore mouche.

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Publié le 9 Décembre 2025

Emile Zola - Le Ventre de Paris

Les Rougon-Macquart #3

Nous quittons les quartiers haussmanniens, la spéculation et les Rougon/Saccard pour les Halles, la débauche de nourriture et les Macquart.

Pourtant, le personnage principal de ce Ventre de Paris n’est pas un homme de cette famille. Du moins pas directement.

Nous sommes en 1858. Un homme affamé arrive aux portes de Paris. Il est recueilli par Madame François, une maraîchère qui l’accompagne jusqu’aux Halles. Ce jeune homme, Florent, est sorti du bagne de Cayenne où il était prisonnier à la suite de son arrestation pendant le coup d’Etat de 1851 qui instaure le Second Empire de Napoléon III. Une fois dans le « ventre de Paris », il retrouve son frère Quenu devenu un charcutier bien installé avec sa femme Lisa… Macquart (fille aînée de l’horrible Antoine et sœur de Gervaise que l'on retrouve plus tard dans L’Assommoir).  

Si Florent est un « Maigre », Lisa et Quenu sont des « Gras », des bourgeois qui ont eu la chance de toucher l’héritage du charcutier Gradelle puis ont eu l’intelligence de le faire fructifier.

Grâce à son frère, Florent obtient un poste d’inspecteur aux Halles mais que vient faire un Maigre chez les Gras ? Il suscite rapidement l’animosité des commerçants qui le trouvent suspect.

Il faut dire que Florent, épuisé par ce milieu hostile, reprend progressivement des activités politiques…

J’ai beaucoup aimé ce volet qui me faisait de l’œil depuis un moment. La scène inaugurale de l’arrivée à Paris est tellement bien écrite, tellement immersive. Un petit bijou. Les descriptions des différents pavillons de nourriture sont d’un très grand réalisme. Je vous invite même à les lire juste avant les réveillons de fin d’année pour calmer vos ardeurs gargantuesques 😊

Emile Zola use et abuse de sa comparaison entre les Maigres et les Gras. Emile arrive avec ses gros sabots comme s’il avait peur que le lecteur ne comprenne pas que les Maigres sont les pauvres, ceux qui sont victimes de la société, qui aspirent à la République et à davantage de justice contre les Gras qui sont des bourgeois satisfaits du régime impérial qui leur permet de continuer à s’enrichir. Oui Emile, tu n’es pas très subtil dans ce tome.

Il n’empêche qu’on plonge vraiment dans ce récit qui montre toute l’ignominie humaine. Florent est au cœur d’un milieu violent où les commérages et l’hypocrisie font bon ménage. Les commerçants des Halles savent aussi bien se foutre sur la gueule que s’allier quand leurs intérêts sont en jeu. Florent devient un pion dans les querelles intestines, alimentées par des commères comme Mademoiselle Saget, jamais la dernière à répandre une rumeur. Florent est utilisé, sucé jusqu’à la moelle avant d’être jeté comme un vieil os dans la gueule des chiens.

« Quels gredins que les honnêtes gens » dit Claude Lantier (que l'on retrouvera dans L’Œuvre), sans doute le seul véritable ami de Florent avec Madame François.

Avec Le Ventre de Paris, Emile Zola préfigure en douceur ce qui donnera naissance à Germinal par exemple.

RDV prochainement pour La conquête de Plassans.

Emile Zola - Le Ventre de Paris

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Publié le 1 Décembre 2025

Yukio Mishima - Le Pavillon d'or

Destruction et Beauté

Pour ce roman publié en 1956, Yukio Mishima s’inspire d’un fait divers réel, celui de l’incendie du Pavillon d’or en 1950 par un jeune moine bouddhiste. Il aurait justifié son geste par la haine de la beauté. Très perturbé, ce moine aurait eu également des griefs contre le prieur et sa propre mère.

C’est à partir de ce matériau que Yukio Mishima construit son personnage de Mizoguchi et nous le fait entrer dans sa tête grâce à un récit à la première personne.

Mizoguchi est le fils d’un bonze zen. Bègue, il est également frappé de laideur selon lui (puisque nous n’avons que sa perception) ce qui nourrit sans doute un complexe et surtout un rapport particulier à la beauté. Son père considère le Pavillon d’or comme la quintessence de la beauté ce qui suscite la curiosité de son fils. Ami de longue date avec le prieur du Pavillon, le père de Mizoguchi réussit à le faire entrer comme novice. Une carrière semble tracée pour lui surtout après le décès du père : le prieur le prend sous son aile et sa mère le pousse à devenir le prochain successeur. Mais Mizoguchi est un être sans cesse en équilibre entre la raison et la folie, cet équilibre étant caractérisé par deux amitiés très différentes : celle avec Tsurukawa, un être bon et bienveillant et celle avec Kashiwagi qui l’entraîne sur une pente destructrice. De nombreux traumatismes s’ajoutent en plus de ses handicaps physiques et de sa difficulté de perception et de relations avec les femmes… Toutes ces ambivalences se cristallisent autour du Pavillon d’or vu comme un idéal de beauté – beauté qui a d’ailleurs su échapper aux bombardements pendant la guerre – une beauté si forte qu’elle rend jaloux Mizoguchi et lui fait prendre conscience qu’elle est un obstacle dans sa vie. Il ne voit alors plus qu’une solution : incendier le temple.

La Beauté est bien évidemment le thème principal de ce roman. La beauté comme un idéal à atteindre ou au contraire à rejeter, à éliminer quand celle-ci prend trop de place, rend jaloux, rejette. La beauté a ainsi une véritable portée esthétique dont le Pavillon est le symbole. Puisque cette beauté paralyse, oppresse, exclut, il faut la détruire ce qui paradoxalement rend l’objet visé plus beau, plus parfait dans sa destruction. Le geste d’annihilation devient ainsi une forme de sublimation. On ne peut s’empêcher de faire le lien entre le roman et la propre vie et mort de Yukio Mishima. La mise en scène de son suicide dépasse même les ambitions de sa fiction.

Le roman a aussi une portée philosophique basée sur le bouddhisme zen. Je n’ai pas forcément compris toutes les références de Mishima, peu habituée à ces concepts. J’ai noté cependant le parallèle entre l’histoire du roman et le kōan (anecdote, énigme bouddhiste zen) sur le chat de Nansen, un chat disputé par deux moines et découpé en deux. La décision radicale, la destruction et l’impossibilité du langage sont les points communs.

De Yukio Mishima, je n’avais lu que Confessions d’un masque  lors de la sortie de sa nouvelle traduction chez Gallimard. Pour ma nouvelle lecture de l’auteur en ce mois de novembre du challenge Les classiques c’est fantastique consacré à ses livres, j’ai jeté mon dévolu sur son roman le plus célèbre… et malgré sa richesse esthétique et philosophique et le talent indéniable de l'auteur, j’avoue n’avoir pas eu un grand plaisir de lecture. Il faut avouer que je ne l'ai pas lu non plus au bon moment. J’ai au moins la satisfaction d’avoir enfin lu ce « monument » de la littérature japonaise.

Traduit du japonais par Marc Mécréant.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - novembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - novembre 2025

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