roman

Publié le 9 Décembre 2025

Emile Zola - Le Ventre de Paris

Les Rougon-Macquart #3

Nous quittons les quartiers haussmanniens, la spéculation et les Rougon/Saccard pour les Halles, la débauche de nourriture et les Macquart.

Pourtant, le personnage principal de ce Ventre de Paris n’est pas un homme de cette famille. Du moins pas directement.

Nous sommes en 1858. Un homme affamé arrive aux portes de Paris. Il est recueilli par Madame François, une maraîchère qui l’accompagne jusqu’aux Halles. Ce jeune homme, Florent, est sorti du bagne de Cayenne où il était prisonnier à la suite de son arrestation pendant le coup d’Etat de 1851 qui instaure le Second Empire de Napoléon III. Une fois dans le « ventre de Paris », il retrouve son frère Quenu devenu un charcutier bien installé avec sa femme Lisa… Macquart (fille aînée de l’horrible Antoine et sœur de Gervaise que l'on retrouve plus tard dans L’Assommoir).  

Si Florent est un « Maigre », Lisa et Quenu sont des « Gras », des bourgeois qui ont eu la chance de toucher l’héritage du charcutier Gradelle puis ont eu l’intelligence de le faire fructifier.

Grâce à son frère, Florent obtient un poste d’inspecteur aux Halles mais que vient faire un Maigre chez les Gras ? Il suscite rapidement l’animosité des commerçants qui le trouvent suspect.

Il faut dire que Florent, épuisé par ce milieu hostile, reprend progressivement des activités politiques…

J’ai beaucoup aimé ce volet qui me faisait de l’œil depuis un moment. La scène inaugurale de l’arrivée à Paris est tellement bien écrite, tellement immersive. Un petit bijou. Les descriptions des différents pavillons de nourriture sont d’un très grand réalisme. Je vous invite même à les lire juste avant les réveillons de fin d’année pour calmer vos ardeurs gargantuesques 😊

Emile Zola use et abuse de sa comparaison entre les Maigres et les Gras. Emile arrive avec ses gros sabots comme s’il avait peur que le lecteur ne comprenne pas que les Maigres sont les pauvres, ceux qui sont victimes de la société, qui aspirent à la République et à davantage de justice contre les Gras qui sont des bourgeois satisfaits du régime impérial qui leur permet de continuer à s’enrichir. Oui Emile, tu n’es pas très subtil dans ce tome.

Il n’empêche qu’on plonge vraiment dans ce récit qui montre toute l’ignominie humaine. Florent est au cœur d’un milieu violent où les commérages et l’hypocrisie font bon ménage. Les commerçants des Halles savent aussi bien se foutre sur la gueule que s’allier quand leurs intérêts sont en jeu. Florent devient un pion dans les querelles intestines, alimentées par des commères comme Mademoiselle Saget, jamais la dernière à répandre une rumeur. Florent est utilisé, sucé jusqu’à la moelle avant d’être jeté comme un vieil os dans la gueule des chiens.

« Quels gredins que les honnêtes gens » dit Claude Lantier (que l'on retrouvera dans L’Œuvre), sans doute le seul véritable ami de Florent avec Madame François.

Avec Le Ventre de Paris, Emile Zola préfigure en douceur ce qui donnera naissance à Germinal par exemple.

RDV prochainement pour La conquête de Plassans.

Emile Zola - Le Ventre de Paris

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Publié le 1 Décembre 2025

Yukio Mishima - Le Pavillon d'or

Destruction et Beauté

Pour ce roman publié en 1956, Yukio Mishima s’inspire d’un fait divers réel, celui de l’incendie du Pavillon d’or en 1950 par un jeune moine bouddhiste. Il aurait justifié son geste par la haine de la beauté. Très perturbé, ce moine aurait eu également des griefs contre le prieur et sa propre mère.

C’est à partir de ce matériau que Yukio Mishima construit son personnage de Mizoguchi et nous le fait entrer dans sa tête grâce à un récit à la première personne.

Mizoguchi est le fils d’un bonze zen. Bègue, il est également frappé de laideur selon lui (puisque nous n’avons que sa perception) ce qui nourrit sans doute un complexe et surtout un rapport particulier à la beauté. Son père considère le Pavillon d’or comme la quintessence de la beauté ce qui suscite la curiosité de son fils. Ami de longue date avec le prieur du Pavillon, le père de Mizoguchi réussit à le faire entrer comme novice. Une carrière semble tracée pour lui surtout après le décès du père : le prieur le prend sous son aile et sa mère le pousse à devenir le prochain successeur. Mais Mizoguchi est un être sans cesse en équilibre entre la raison et la folie, cet équilibre étant caractérisé par deux amitiés très différentes : celle avec Tsurukawa, un être bon et bienveillant et celle avec Kashiwagi qui l’entraîne sur une pente destructrice. De nombreux traumatismes s’ajoutent en plus de ses handicaps physiques et de sa difficulté de perception et de relations avec les femmes… Toutes ces ambivalences se cristallisent autour du Pavillon d’or vu comme un idéal de beauté – beauté qui a d’ailleurs su échapper aux bombardements pendant la guerre – une beauté si forte qu’elle rend jaloux Mizoguchi et lui fait prendre conscience qu’elle est un obstacle dans sa vie. Il ne voit alors plus qu’une solution : incendier le temple.

La Beauté est bien évidemment le thème principal de ce roman. La beauté comme un idéal à atteindre ou au contraire à rejeter, à éliminer quand celle-ci prend trop de place, rend jaloux, rejette. La beauté a ainsi une véritable portée esthétique dont le Pavillon est le symbole. Puisque cette beauté paralyse, oppresse, exclut, il faut la détruire ce qui paradoxalement rend l’objet visé plus beau, plus parfait dans sa destruction. Le geste d’annihilation devient ainsi une forme de sublimation. On ne peut s’empêcher de faire le lien entre le roman et la propre vie et mort de Yukio Mishima. La mise en scène de son suicide dépasse même les ambitions de sa fiction.

Le roman a aussi une portée philosophique basée sur le bouddhisme zen. Je n’ai pas forcément compris toutes les références de Mishima, peu habituée à ces concepts. J’ai noté cependant le parallèle entre l’histoire du roman et le kōan (anecdote, énigme bouddhiste zen) sur le chat de Nansen, un chat disputé par deux moines et découpé en deux. La décision radicale, la destruction et l’impossibilité du langage sont les points communs.

De Yukio Mishima, je n’avais lu que Confessions d’un masque  lors de la sortie de sa nouvelle traduction chez Gallimard. Pour ma nouvelle lecture de l’auteur en ce mois de novembre du challenge Les classiques c’est fantastique consacré à ses livres, j’ai jeté mon dévolu sur son roman le plus célèbre… et malgré sa richesse esthétique et philosophique et le talent indéniable de l'auteur, j’avoue n’avoir pas eu un grand plaisir de lecture. Il faut avouer que je ne l'ai pas lu non plus au bon moment. J’ai au moins la satisfaction d’avoir enfin lu ce « monument » de la littérature japonaise.

Traduit du japonais par Marc Mécréant.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - novembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - novembre 2025

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Publié le 16 Novembre 2025

Sylvie Le Bihan - L'ami Louis

Amitiés et engagements

Quel bonheur de retrouver Sylvie Le Bihan dans ce roman qui, comme Les Sacrifiés, célèbre la foi en la littérature, la force de l’engagement et le bonheur de l’amitié.

Après Federico García Lorca (qui n’est pas loin mais nous en reparlerons), Sylvie nous embarque aux côtés de Louis Guilloux, auteur du roman Le Sang Noir, qui a loupé de peu le Goncourt avant d’obtenir le prix Renaudot en 1949. Depuis son décès en 1980, il faut avouer que cet auteur est quelque peu tombé en désuétude avant de connaître une reverdie récente avec la reparution chez Folio de plusieurs de ses romans dont Coco Perdu préfacé par Annie Ernaux.

Pour nous faire parvenir à Guilloux, originaire de Saint-Brieuc tout comme elle, l’autrice ouvre une porte fictionnelle. Nous suivons ainsi Elisabeth Daguin, une jeune française travaillant en Angleterre pour le Booker Prize. En 1976, Bernard Pivot lui propose de travailler pour son émission Apostrophes. Elle se retrouve rapidement à préparer une émission spéciale sur Albert Camus. C’est en effectuant ses recherches et grâce à quelques relations qu’Elisabeth découvre que l’auteur Louis Guilloux était un très grand ami de Camus. Malgré leur différence d’âge, les deux amis étaient non seulement réunis par l’amour de la littérature, le respect mutuel de leurs productions littéraires mais aussi par leurs origines modestes.

Sylvie Le Bihan nous permet de découvrir Guilloux à travers ses écrits mais surtout ses engagements divers et variés notamment auprès des réfugiés espagnols accueillis à Saint Brieuc (et nous refaisons le pont avec Federico García Lorca). Comme dans ses précédents romans, Sylvie a l’art de mêler habilement le travail documentaire à sa fiction. Tout coule de source, tout est fluide, on ne sent pas du tout les archives et pourtant elles sont bien là pour apporter cette épaisseur que la fiction vient ensuite sublimer.

En un peu plus de 400 pages, l’autrice nous livre un roman à multiples facettes sur le monde de l’édition, les classes populaires, les secrets, l’écriture, les relations familiales, amicales ou amoureuses mais surtout, ce roman donne ses lettres de noblesse aux valeurs humanistes, ces valeurs qui n’ont plus la côte aujourd’hui dans ce monde où l’empathie disparaît, où la foi en l’humanité fout le camp. Ce roman est l’éloge de la simplicité, de la tendresse, ce qui n’exclut en rien la complexité et l’ambivalence des personnages et des situations exposées. Parce que notre monde est comme ça, même si on tente de nous faire croire le contraire.  

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Publié dans #Roman

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Publié le 11 Novembre 2025

Olga Tokarczuk - E. E.

Raison et spiritisme

1908. Erna Elzner, une jeune fille effacée de quinze ans, noyée dans la fratrie d’une famille bourgeoise germano-polonaise de Breslau, s’évanouit à table. Ce qui pourrait s’apparenter à un simple malaise, se révèle plus mystérieux quand Erna affirme avoir entendu des voix et vu un fantôme. Sa mère, Madame Elzner, sorte d’Emma Bovary locale, y voit un moyen de sortir de son ennui quotidien d’épouse et de mère de famille nombreuse.

Erna se retrouve rapidement entourée de son médecin Löwe, du fonctionnaire Walter Frommer passionné d’ésotérisme et de l’étudiant en médecine Artur Schatzmann. Ainsi E. E. se retrouve entre les mains de ces hommes qui ne tiennent pas vraiment compte d’elle, qui la dissèquent comme un cobaye de laboratoire, au point de n’être nommée que par ses initiales dans les notes de Schatzmann. Le monde de la raison, majoritairement masculin, fait face au monde spirituel, ésotérique caractérisé surtout par des femmes, par des « hystériques », ce terme devenu populaire avec la propagation de la psychiatrie moderne. Cela rappelle d’ailleurs un peu Sur les ossements de morts.

Mais qui manipule qui ? Tout au long de son roman, l’autrice joue sur l’ambiguïté à déceler le vrai du faux, le réel du surnaturel, l’inconscient du conscient. Finalement, les êtres et notre monde échappent parfois à toute analyse, à toute logique, à toute interprétation. Une seule chose semble certaine : le règne du doute. Un doute qui se matérialise dans ce roman à travers non seulement les interrogations sur Erna mais également sur le sort de cette bourgeoisie qui va voir son monde traditionnel s’effondrer avec l’avènement de la Première Guerre mondiale.

S’il n’a pas la puissance de ceux que j’ai pu lire auparavant, j’ai tout de même été conquise par ce roman à l’atmosphère envoûtante, très dix-neuvièmiste. La citation du philosophe Berkeley le résume parfaitement : « Il est injustifié de distinguer le monde spirituel du monde matériel. Seules les personnes existent réellement ».

Traduit du polonais par Margot Carlier.

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Publié dans #Roman

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Publié le 3 Novembre 2025

Pierre Boisson - Flamme, volcan, tempête

La part la plus rouge

Été 2022. Dans une bibliothèque oubliée, Pierre Boisson tombe sur le roman d’une autrice inconnue : Écarlate de Christine Pawlowska. L’autrice n’appartient pourtant pas à l’image que l’on se fait des autrices oubliées, celles des siècles passés ; c’est une contemporaine, son livre a été publié en 1974 à l’âge de vingt-deux ans, la même année que Les armoires vides, le premier roman d’Annie Ernaux. L’une est devenue Prix Nobel de littérature, l’autre a été oubliée.

« Que lui est-il arrivé pour écrire un livre pareil, et que s’est-il passé ensuite pour qu’on n’entende plus jamais parler d’elle ? »

Ébloui par ce texte d’une « violente nudité », Pierre Boisson décide d’enquêter pour tenter de comprendre, d’autant plus que le roman a connu un très beau succès critique et que son éditrice, Simone Gallimard, attendait avec impatience un nouveau manuscrit. On apprend très vite que l’autrice est morte en 1996 à seulement quarante-quatre ans.

Pierre Boisson a mené une enquête minutieuse qui a permis de révéler des événements importants de la vie de l’autrice mais aussi des absences, des manques. Les témoignages de son entourage et notamment de ses deux fils, Nicolas et Johan, ont été précieux pour appréhender cette femme complexe, sans cesse habitée par les flammes malgré les tempêtes dans son existence. Bien souvent, dans les destins brisés de femmes, les hommes ne sont jamais bien loin…

J’ai lu Écarlate avant de lire le livre de Pierre Boisson ; je voulais conserver une virginité face à ce texte, le lire pour ce qu’il est au départ, un objet littéraire. J’ai été frappée par sa très grande modernité : à peu de choses près, il aurait pu être écrit aujourd’hui.

J’y ai lu l’envie d’une jeune fille de ne pas entrer dans le monde des adultes, de ne pas être enfermé à un carcan, peu importe le prix à payer.

J’y ai lu aussi la violence, celle de la colère, celle qui peut s’expliquer par l’adolescence mais, on sent davantage. Ce n’est pas une posture. Ce n’est pas le sentiment exalté, lyrique et commun de n’importe quel jeune.

J’ai relu Écarlate après le livre de Pierre Boisson et tout s’est éclairé… et assombri. Ce livre nous regarde bien en face et, comme le dit Blandine Rinkel dans sa préface : « elle s’adresse à notre solitude et réveille, en secret, cette part indomptée qu’à sa façon, chacun porte en soi. Notre part la plus rouge ».

 

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Publié dans #Roman

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Publié le 30 Octobre 2025

Lune Vuillemin - Martha ou jamais

Nuée ardente

Le pigeon migrateur ou tourte ou Ectopistes Migratorius était l’un des oiseaux les plus populeux d’Amérique du Nord au 19e siècle. En l’espace de quarante années de chasse intense, l’espèce a complètement disparu : le dernier individu était une femelle appelée Martha, morte au zoo de Cincinnati en 1914.

Au musée des Confluences à Lyon, un spécimen mâle est conservé et a inspiré Lune Vuillemin dans le cadre de la collection publiée chez Cambourakis qui invite au dialogue entre les écrivains et les objets du musée.

Tout débute à l’automne 1871 dans la région des Grands Lacs. Les tourtes migrent en nuée, en murmuration. Le ciel s’obscurcit littéralement face à la multitude des oiseaux. Ce qui peut ressembler à un fléau, à une plaie biblique devient une aubaine pour des Américains qui détectent le filon. Après la ruée vers l’or, place à la ruée vers le ciel : la chasse aux pigeons migrateurs. L’Homme devient la plaie, le fléau.

Martha Hawk voit ses frères se transformer en chasseurs. Avec sa cousine Susan, elle les suit dans leurs déplacements, ramasse les bêtes décimées et les cuisine.

Cependant, Martha et Susan prennent rapidement conscience de ce massacre ; il leur paraît « soudain inconcevable de se tenir là, sur une terre jonchée de corps inertes ». En cachette, elles résistent face à ce désastre et découvrent qu’elles ne sont pas seules. Mais, les années puis les décennies passent et les nuées de tourtes se trouent de plus en plus, s’éclaircissent. L’annihilation est en marche…

Martha ou jamais est un très beau court texte hybride (récit, extraits de journaux, journal intime, télégrammes…) où j’ai retrouvé la sensibilité et la poésie de Lune Vuillemin. Une fois de plus, elle interroge notre rapport au vivant, cette soif intarissable de l’Homme de tout posséder, exploiter, ruiner causant la perte des animaux mais aussi celle de notre humanité. Ce livre est un plaidoyer pour la cause animale mais aussi un bel hommage à la sororité à travers cette amitié et ce pacte entre ces deux femmes que rien n’arrête.

Lune Vuillemin - Martha ou jamais

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Publié dans #Roman, #Ecologie

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Publié le 27 Octobre 2025

Shirley Jackson - La maison hantée

Aucun organisme vivant ne peut demeurer sain dans un état de réalité absolue

Hantise ou folie ?

Grand classique de la littérature néo-gothique et fantastique contemporaine, il était temps que je découvre cette Maison hantée (en anglais, The Haunting of Hill House), acclamée par le grand Stephen King.

Hill House est un manoir construit il y a près de quatre-vingt ans au moment du récit. Les premiers habitants de cette maison ont eu des destins particuliers, au point que la demeure est devenue persona non grata dans la région : « Les gens partent d’ici », « Ce n’est pas un endroit où on vient ». Seul le couple Dudley s’occupe de l’entretien de la maison mais les deux individus n’oublient pas de rentrer chez eux avant la tombée de la nuit.

Le docteur Montague, un anthropologue, veut séjourner quelques jours dans le manoir pour prouver l’existence d’éléments surnaturels. Pour l’aider dans sa tâche, il convie trois personnes ayant connu, d’une façon ou d’une autre, une expérience avec le paranormal. Nous avons Luke Sanderson, le jeune héritier de la maison, Theodora, une artiste et Eleanor, une jeune femme qui a soigné pendant de nombreuses années sa mère avant de s’installer chez sa sœur après le décès.

À leur arrivée, la maison semble normale même si une drôle de sensation les assaille. Cependant, progressivement, des phénomènes se produisent et vont surtout se concentrer sur Eleanor…

Autant vous le dire tout de suite, j’ai été un peu déçue par ce livre même si je lui trouve des qualités.

Shirley Jackson dresse son décor petit à petit en nous faisant découvrir ses personnages dans leur quotidien, leur banalité. On sent que le but est de nous rendre les personnages attachants, comme dans les romans de Stephen King. Le souci, c’est qu’il n’y en a pas un qui trouve vraiment grâce à mes yeux. Je n’ai pas réussi à avoir de l’émotion avec eux. Je n’ai pas non plus trouvé crédible la façon dont le docteur Montague a réussi à trouver ses comparses et à les convaincre de venir dans la maison.

Quand la femme du Dr Montague est arrivée, personnage imbuvable mais intéressant car elle est passionnée par le paranormal, j’espérais un peu du remue-ménage mais rien : ce personnage semble ne servir qu'à faire diversion.

Je reconnais malgré tout le talent de Shirley Jackson pour nous envelopper d’une atmosphère creepy.

La maison hantée ne porte pas bien son titre car on se rend vite compte que ce n’est pas la maison qui est hantée mais la maison qui hante… à moins que ce ne soit la folie qui s’empare de la jeune Eleanor, plus réceptive que les autres aux phénomènes et surtout dans un état psychologique fragile. Nous ne savons pas par moments si nous sommes face à la réalité ou face au délire de la maison et/ou du personnage et c’est pour moi le gros point fort du roman. Il n’empêche que l’on devine trop facilement et rapidement la fin.

Même si je suis un peu déçue, je ne suis pas mécontente d’avoir enfin découvert cette autrice et je compte bien la relire pour mieux découvrir son univers.

Traduit de l’anglais par Dominique Mols et révisé par Fabienne Duvigneau.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - octobre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - octobre 2025

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Publié le 20 Octobre 2025

Laurine Roux - Trois fois la colère

Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer.

Vengeance

Je n’avais pas relu Laurine Roux depuis Le sanctuaire mais, en quelques pages, j’ai eu l’impression de revenir à la maison, dans un cocon familier. Pourtant, ce n’est pas la douceur qui caractérise cette histoire sous la forme d’un conte moyenâgeux.

Nous sommes dans les confins des Hautes-Alpes, dans la contrée de Bure où règne le terrible Hugon, un sei/aigneur comme dans les contes de fées, un ogre. Une jeune fille débarque un jour et l’assassine, lui coupe la tête. Il s’agit de Miou, sa petite-fille. Pourquoi ce geste ? Pourquoi cette violence ?

Laurine Roux nous ramène aux racines de ce qui devient une vengeance : le sort de trois enfants séparés à la naissance. L’une est élevée par Clarisse de Bure, la femme d’Hugon ; l’une reste avec sa mère Gala et le dernier est élevé dans le monastère bénédictin des Crots, dirigé par le prieur Guillaume. Trois destins différents mais unis par une tache de naissance puis la soif d’une justice.

Trois fois la colère est une histoire de vengeance mais surtout une histoire sur la transmission : que fait-on d’un héritage subi ? Comment mettre fin à une malédiction familiale ? Comment pousser à côté, en marge d’une filiation pesante, comme un drageon ?

Dans ce conte quasi mythologique, Laurine Roux a l’art de mêler la noirceur du récit avec une langue frétillante, sensorielle. L’autrice se balade en littérature : son écriture semble sans effort alors qu’il y en a forcément mais, ça ne se ressent pas tellement c’est fluide, tellement ça semble simple. Pour autant, la langue est précise, riche, poétique. La construction est remarquable et les personnages ne sont pas du tout manichéens. Miou, le bras vengeur, a un petit côté Arya dans Game of Thrones. Mais là où Arya énumère ceux qu’elle veut tuer, Miou énumère ceux qu’elle souhaite venger.

La Nature est un personnage : elle est effrayante à l’image de la forêt de Bénévent, forêt honnie, crainte. Elle est luxuriante, sensuelle, dangereuse. Elle a un corps, plusieurs même et fait corps avec les hommes que ces derniers le veulent ou non. Le récit a quatre grandes parties liées aux plantes : Racine, Branche, Sève, Drageon. Cette idée de corps craint, honni, maltraité a aussi son parallèle avec le corps des femmes.

Une magnifique lecture au point d’avoir regretté l’accélération sur la fin alors que je voulais encore rester avec les personnages. Une magnifique lecture qui m’a montré qu’il fallait que je lise de toute urgence les deux titres précédents pour combler mon retard (mais c’est bien aussi de garder de côté de très bons romans).

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Publié dans #Roman

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Publié le 17 Octobre 2025

Julia Sintzen - Sporen

Langage du silence

« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».

Mais avant que la bouche se taise, il y a un « Nee », un « Non » qui retentit. C’est le Non d’une femme, celui de Rinske qui fuit, qui tente d’échapper à la violence de son mari.

Non, elle ne retournera pas auprès de Wim.

Et pourtant… on retrouve Rinske et Wim dans leur vie de couple après la Seconde Guerre mondiale. Avant le non. Après le non. Dans le désordre chronologique. Dans le désordre de leur vie. Dans le désordre des mots. Des bribes. Des traces : « Sporen » en néerlandais.

Julia Sintzen nous livre des instantanés d’histoires qui forment un album familial où le langage ne semble plus avoir sa place. Pourtant, ce langage est justement au cœur de ce roman. Sur le fond comme et sur a forme. Au-delà de l’écriture fragmentaire et « déchronologique », la phrase est mouvante. Au début du livre, la prose coule à flot avec de longues phrases que seules des virgules viennent rythmer pour ne pas perdre le souffle, comme Rinske qui s’enfuit. Comme si ce déversoir était la conséquence d’une trop grande, d’une trop longue retenue. Mais, la phrase change par la suite selon l’histoire racontée, selon le contexte. Nous avons aussi le mélange de trois langues : le français, le néerlandais et le limbourgeois renforçant cette histoire de couple heurtée par la violence mais surtout par le silence, par l’absence de communication.

« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».

Comme un chêne, chaque personnage « grossit, son écorce durcit, il garde des écorchures, infimes, dans ses nervures ».  L’autrice livre par bribes ce que cachent ces silences, ce que cachent les êtres : les cauchemars de Wim après la guerre en Indonésie ou encore la perte d’un enfant.

On se retrouve face à un « kruiswoordpuzzel » (mots croisés) : « Rinske et Wim cherchent les mots, ils cherchent côte-à-côte, chacun ses mots, trouver les mots, ça se joue à la lettre près, les mots justes… ». Là où les mots peinent à être livrés, les impressions, les sensations, les souvenirs, les images mentales viennent en renfort.

« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».

Même quand la bouche se tait, la main, elle, peut dire, peut laisser des « sporen ». C’est ce que fait à merveille Julia Sintzen dans ce premier roman saisissant par son audace mais aussi par sa maturité. L’autrice aurait récolté des histoires de sa propre famille pour tisser cette histoire.

Même quand les bouches s’éteignent, même quand les êtres s’éteignent, les traces sont là, se transmettent… trouvent le chemin des mots.

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Publié le 5 Octobre 2025

Antoine Wauters - Haute-Folie

La folie ? C’est le pays des souffrances qui n’ont plus nulle part où aller.

Atavisme

Le narrateur prend la parole. Nous ne savons pas qui il est, nous ne le saurons qu’à la fin.

Le narrateur « s’apprête à briser le silence ». Il parle alors que « toute sa lignée s’est tue ».

Il va nous conter cette histoire et tant pis si on le croit ou non.

Haute-Folie. Un magnifique nom mais qui résonne comme une prophétie funeste.

Haute-Folie. Un lieu où Gaspard et Blanche voient leur ferme prendre feu à cause de la foudre.

Haute-Folie. Un lieu où tout est à reconstruire… et pourtant tout va être détruit.

L’incendie ne s’est pas contenté de réduire en cendres la ferme, il a tout cramé sur son passage, même les êtres.

Haute-Folie devient le lieu où la malédiction familiale prend forme : « Toute notre histoire tient dans son nom ».

Comment faire pour échapper à la folie qui n’est rien d’autre qu’une souffrance qu’on ne parvient pas à éteindre, qui couve là et attend la moindre brise pour s’attiser ?

Comment ne pas tomber dans la malédiction, la contourner ?

Comment ne pas refaire les mêmes erreurs et emprunter une autre trajectoire ?

Ce sont toutes ces questions que se pose Josef, le fils de Blanche et Gaspard.

Toute une vie à tenter d’échapper au malheur.

Toute une vie à tenter de trouver une manière de vivre autrement.

Toute une vie à consigner dans des cahiers de notes ses réflexions sur le monde, sur son sens, sur la place à occuper.

Mais surtout, toute une vie à se rendre compte que la vraie malédiction, c’est « ce silence, cette distance de soi à soi que d’autres vous imposent ».

C’est un vrai plaisir d’avoir renoué avec l’œuvre Antoine Wauters. Avec ce nouveau roman, je retrouve cette belleécriture lyrique, poétique tout en étant directe, sans fioritures. Sous la noirceur du récit se dégage une vraie lumière même si parfois la manière de raconter peut creuser une certaine distance entre le lecteur et les personnages.

Le roman se lit comme une tragédie grecque où le récit de la vie de Josef est ponctué par les pages en italiques du narrateur qui forme à lui tout seul une sorte de chœur.

Au-delà de la malédiction d’une lignée, nous sommes surtout plongés dans l’importance des liens intergénérationnels mais aussi sur le poids des lieux. Tout comme l’auteur, je crois profondément à ces lieux qui nous habitent, qui nous fascinent, qui nous hantent, qui nous transforment… pour le meilleur ou le pire. La philosophie prend aussi toute sa place dans les questionnements sur la quête de soi, sur le sens d’une vie. Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de terminer cette chronique avec cette citation de Ludwig Wittgenstein en exergue de ce roman :

La solution du problème que tu vois dans la vie, c’est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème.

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Publié dans #Roman

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