Publié le 31 Mai 2026

Julie Moulin - L'insulation

Délit d’écriture aggravé

Quelle joie de retrouver la plume de Julie Moulin et quelle joie de s’apercevoir qu’elle n’a rien perdu de sa capacité à aborder des sujets importants avec ce décalage, cet humour qui sied à merveille à ses récits !

Pas de roman cette fois-ci mais quinze nouvelles qui se déroulent à Singapour où l’autrice vit depuis 2020. Cette nouvelle vie loin de l’Europe apporte ce qu’il faut d’étrangetés, de nouveautés, de points de vue pour faire d’excellents récits.

Le corps qui lâche, qui était déjà un thème en soi dans Jupe et pantalon, est de retour. L’écologie se taille la part du lion avec un traitement qui oscille, selon les nouvelles, entre le cocasse et la poésie.

Le statut de migrant permet aussi d’expérimenter ce qu’est l’exil mais aussi de porter un regard sur les autochtones qui sont bien moins lotis. Je pense notamment à ce Taxi Driver qui dit « j’ai beau expliquer que je suis citoyen de ce pays, rien à faire, ils me parlent comme si j’étais un étranger ».

Le contrôle de la société et l’impact du capitalisme se ressentent fortement dans de nombreuses nouvelles comme Conte du septième mois lunaire et Tris Sélectifs où l’escalator d’un centre commercial déverse un flot continu de déchets, où nos sociétés font le tri entre les pauvres et les riches : « il n’était qu’un objet parmi d’autres objets périssables ».

Enfin, comment ne pas penser à cette petite table en bord de mer, solitaire, oubliée au point de regretter de n’être pas parmi les déchets jetés à l’océan ?

Le grave côtoie le drôle et la poésie et c’est rafraîchissant.

Je suis contente de voir Julie Moulin de retour avec des nouvelles dont il est difficile de faire le tour en quelques mots mais qui méritent amplement le détour. Sans oublier que « l’écriture nous offre un lieu à nous, elle nous donne un foyer ».

 

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Publié dans #Nouvelles

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Publié le 28 Mai 2026

Joanne Richoux - Virgules

Génération désenchantée

Je n’avais encore jamais lu Joanne Richoux, autrice connue pour ses nombreux livres pour adolescents et jeunes adultes. Avec Virgules, second roman « à destination d’un public adulte », l’autrice raconte en trois temps (virgules) la vie de deux jeunes, Maxence et Chloé. Nous les suivons l’année du bac au printemps 2008 puis au début de la vingtaine à l’été 2013 et enfin à trente-trois ans à l’automne 2023. Ce voyage dans le temps et la tête de ces jeunes est rythmé non seulement par une tracklist (une chanson par chapitre) mais aussi et surtout par la plume percutante de Joanne Richoux.

On sent que ce roman vient du fond des tripes. On sent l’influence de son vécu, de celui de proches. On sent aussi sa vision très acide de notre monde et cette vision aiguisée de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte. À chaque virgule traversée, le récit gagne en épaisseur, en maturité pour offrir un roman très abouti sur la désillusion de cette génération des Millenials. Appartenant moi aussi à cette génération, j’ai retrouvé des réflexions, des sensations de mon adolescence et ça fait d’ailleurs un peu mal par moments.

Chloé, Maxence et leurs camarades rêvent tous d’une vie un peu rock et pourtant leur liberté est déjà restreinte : Chloé tombe dans l’anorexie, Maxence doit aider dans la pépinière de ses parents. Petit à petit, les rêves tombent à l’eau et plus que les désillusions, c’est parfois la survie qui entre en jeu. Deuils, crise économique, soucis psychiatriques, le poids étouffant de la famille et de la société : tout concourt à devenir un fardeau impossible à se débarrasser. C’est à l’âge de construire sa vie que tout tombe en ruines. Comment continuer de vivre quand tout fout le camp ?

Joanne Richoux livre un portrait incroyable d’une génération désabusée avec des personnages d’un réalisme incroyable et une plume virevoltante. On peut se dire que ça manque d’optimisme (en même temps, quelle que soit la génération, est-ce que l’on trouve beaucoup d’optimistes ?) mais l’autrice parvient tout de même à faire briller une lueur : celle d’une génération qui, à défaut d’être aidée, tente de ne plus se faire elle-même du mal.

 

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Publié dans #Roman

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Publié le 25 Mai 2026

Margaret Atwood - La servante écarlate

Sous Son Œil

Classé dans les romans dystopiques, on peine aujourd’hui à lire ce célèbre roman autrement que comme un avertissement très proche. À l’heure où Donald Trump règne aux Etats-Unis, où de nombreux pays se radicalisent, où l’on envoie en France des lettres pour un « réarmement démographique », on ne peut pas lire ce livre sans effroi. C’est d’autant plus effroyable que Margaret Atwood s’était fixé une règle : « je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà ».

Déjà célèbre à sa sortie en 1985, La servante écarlate a bénéficié d’une nouvelle mise en lumière grâce à la série commencée en 2017, où Elisabeth Moss incarne Defred /Offred. J’ai d’ailleurs le souvenir de l’avoir regardée enceinte de ma dernière. La première saison est très fidèle au livre (les autres saisons vont au-delà du livre).

Pour celleux qui ne connaissent pas l’histoire, on suit la vie de Defred, une servante dans le régime de Galaad (ou Gilead) situé aux Etats-Unis. Galaad est un régime totalitaire, patriarcal et profondément religieux, né dans un contexte de baisse de la fertilité en lien avec le désastre écologique. Même quand une femme tombe enceinte, il n’est pas assuré que l’enfant soit en bonne santé. Defred, propriété du Commandant et de sa femme, est là pour assurer la descendance. Tous les mois, lors de Cérémonies très ritualisées, elle est violée. En dehors de ce rôle reproducteur, Defred n’a aucune existence si ce n’est faire des courses sous la surveillance d’une autre servante. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance de Deglen qui aura une importance dans le récit. Defred se remémore sa vie avant Galaad, avec son mari Luke, sa petite fille qu’elle imagine morte et sa meilleure amie Moira. Des flash-backs nous permettent aussi de voir la transition entre le régime démocratique et le régime totalitaire quand Defred est en formation avec Tante Lydia.

Dans le récit, le Commandant commence à briser des interdits avec Defred en lui proposant notamment de le rejoindre le soir pour jouer au Scrabble. Du côté des opprimés, la résistance s’organise…

Il y a beaucoup, beaucoup de choses à dire sur ce roman : la répartition par castes des femmes, l’existence des Colonies où l’ont traite les déchets radioactifs jusqu’à ce que mort s’en suive, l’existence du mur où l’on pend les traitres (Margaret Atwood a commencé l’écriture du roman en 1984 à Berlin-Ouest avec son mur pour horizon), la complicité des opprimées (Serena Joy, la femme du Commandant est une ancienne star de la TV religieuse… elle me fait penser à toutes ces tradwives que l’on voit aujourd’hui sur les réseaux sociaux), l’hypocrisie du régime religieux qui cache de la prostitution chez les « Jézabels ».

La force du roman réside dans cette règle de la vraisemblance que l’autrice s’était fixée. Nous ne sommes plus dans un roman dystopique mais dans un roman qui rassemble ce qui a été et ce qui sera si nous ne faisons pas attention. Il est d’ailleurs à noter que le roman se conclut par des Notes historiques où un historien, James Darcy Pieixoto, raconte la découverte en 2195 du journal enregistré de Defred. Nous savons que le régime de Galaad est tombé mais le rôle de l’historien est de montrer ce qui a été et peut donc là encore advenir.

« Nolite te bastardes carborundorum » (« Ne laisse pas les salauds t’écraser ») disait la précédente servante du Commandant dans ce faux latin…

Traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch.

 

 

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - mai 2026

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - mai 2026

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Publié le 22 Mai 2026

Joanna Dunis - Les grottes

Excavating Insanity

« J’ai mis mon tablier et maintenant –

Je suis prête »

Prête pour retourner 16 ans plus tôt, un 16 novembre. Un jour à jamais gravé dans la chair et l’esprit.

Bascules – Bordures – Exorcismes

Une agression à l’arme blanche par un schizophrène. Dans les rues de Londres.

La rencontre violente avec la folie.

Comment raconter cela, malgré la distance temporelle qui n’a cependant permis aucune mise à distance intime ?

Comment faire face à « l’impossibilité d’user de mots justes », à dire les mots manquants ?

Repenser l’acte impensable, irrationnel que la poétesse peine à nommer. Deux langues où elle navigue pour tenter d’excaver, d’exhumer au plus près, au plus juste. L’anglais vient naturellement se combiner au français. Mais, deux langues ne suffisent pas, il faut sortir d’autres armes dont une moins douloureuse et non létale : la poésie. Les références littéraires et cinématographiques sont également nombreuses. Et progressivement, exhumer cet événement, permet aussi de faire ressortir d’autres éléments, d’autres violences.

« Regarder les grottes

Les dégager

Creuser le tout

– en spéléo sur le fil ».

Joanna Dunis, à travers une expérience douloureuse, livre, avec une écriture à la fois complexe, profonde et forte, toute la brutalité de notre monde, de nos êtres et nos (in)capacités à y faire face.

Avec ce recueil, la poétesse montre aussi que si tout peut s’éclairer avec l’écriture, il reste des zones d’ombre à jamais et il faut savoir les accepter :

« Fille de l’à-peu-près

entendu, je l’accepte ».

Je n’ai moi-même pas les mots justes pour raconter cette lecture intense mais je vous invite à découvrir ce très beau recueil.

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Publié dans #Poésie

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Publié le 15 Mai 2026

Rune Christiansen - La solitude selon Lydia Erneman

Ultra moderne solitude

Il n’est pas simple de parler des romans de Rune Christiansen. Je le dis parce que j’ai déjà lu il y a quelques années Fanny et le mystère de la forêt en deuil et je n’avais pas réussi à faire une chronique à l’époque. Aujourd’hui, avec ce nouvel opus, je peine encore.

Pourquoi ?

Parce que c’est le genre de roman que l’on ne peut pas décrire : on le sent, on le ressent. Pas d’aventures extraordinaires, pas de péripéties surprenantes… non, c’est la vie toute simple, toute bête pourrait-on dire, que l’auteur nous raconte avec sobriété et justesse. On est plutôt dans l’implicite, on est plutôt dans le contemplatif.

Oui, ça ne se décrit pas, ça ne s’explique pas mais c’est d’une grande beauté, d’une grande sensibilité et d’une grande intensité.

Je peux tout de même vous raconter rapidement l’histoire : nous suivons Lydia Erneman qui, après une enfance heureuse en Suède, devient vétérinaire dans le nord de la Norvège, dans un petit village – pour ne pas dire un trou paumé – où il ne se passe rien ou pas grand-chose. Et pourtant, ça passe, ça se passe et ce n’est pas forcément rien. Tout dépend de ce que l’on met derrière le rien. Là, dans ce roman, tout ce que vit, voit et sent Lydia, c’est un tout : les sublimes paysages nordiques, l’amour des animaux que l’on soigne, la vie conjugale, la maternité, le deuil, la difficulté à comprendre les gens tout en poursuivant les efforts pour y parvenir. C’est le temps qui passe et le regard tendre posé sur celui-ci. Le titre du roman est ainsi assez ironique car de solitude, Lydia n’en a pas vraiment. Elle est dans ce tout et elle s’empare de tout, surtout des petits riens.

Avec Lydia Erneman, l’auteur rappelle au lecteur que la vie n’est souvent faite que de ces petits riens qui font tout et qu’il faut savoir chérir. A force de courir vers l’extraordinaire, on perd ce qui fait le sel d’une vie. Alors, comme Lydia, continuons à nous ouvrir, à observer, à aimer et à accepter la vie telle qu’elle est ; après tout nous n’en avons qu’une.

Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier.

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Publié dans #Roman

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Publié le 10 Mai 2026

Justine Arnal - Rêve d'une pomme acide

Il faut tant de temps pour voir l’enfermement de la famille. Comment le corps s’est habitué à la cellule.
Et tout ce que l’on est prêt à faire et supporter pour ne pas en sortir.

Un draïm vum e süüre Äpfel

Une famille. Deux clans. Les Alsaciens et les Lorrains. Les femmes et les hommes.

Chez les femmes, le règne des larmes. Chez les hommes, le règne des chiffres.

Les hommes comptent et les femmes ne croient plus aux contes.

Et dans cette famille, l’une des filles observe, comprend puis retranscrit la vie de ses parents, Elisabeth Witz et Eric Richard.

Elle livre le récit des larmes féminines et des comptes masculins avec au centre, en pivot, la date d’un drame : le 22 avril :

« Un saut sur le tapis de lentilles d’eau,

des encyclies,

et le silence ».

Et c’est aussi ça le drame : le silence. Des larmes, un drame, des chiffres et finalement aucun véritable mot dans cette famille. Juste un langage taiseux.

Alors, la narratrice comble le vide, raconte le creux, épuise le silence en racontant. Elle met enfin des mots sur cette famille. Une langue qui oblitère le silence. Elle utilise aussi dans le corps du texte l’alsacien, langue de sa famille maternelle, langue utilisée quand le silence n’était plus de mise ou, du moins, langue qui permettait de cacher ce qui était tu, à renfort de proverbes, de chants ou de contes.

L’autrice livre une langue qui relie cette famille, leur (re)donne une substance, un corps.

Et cette comptine en fin d’ouvrage qui acte la fin de l’enfance, qui acte ce que la vie n’est pas : un rêve ou alors celui où les pommes croquées à pleines dents sont terriblement acides…

 

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Publié dans #Roman

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Publié le 3 Mai 2026

Dorothée Letessier - Le Voyage à Paimpol

J’étouffe, je vais prendre un bol d’air.
A bientôt, je t’embrasse. Maryvonne.

En route Maryvonne

Elle est en arrêt maladie et l’envie soudain lui prend. De partir. De fuir. De s’absenter. De prendre cet autobus.

Oh, elle ne va pas bien loin : l’émancipation a ses limites financières et morales ; la culpabilité ronge un peu tout de même.

Elle prend juste un Saint-Brieuc / Paimpol et elle ne sait pas ce qu’elle va faire.

Elle sait juste qu’elle a besoin d’être là, en mouvement. Mais, un mouvement libre et volontaire, pas ce mouvement cadencé et contraint de l’usine où elle travaille habituellement.

Elle voyage et c’est surtout le lecteur qui voyage dans les pensées de Maryvonne : l’usure du quotidien, l’usure d’un couple où le mari a sa femme « là, entre le buffet et l’évier », l’usure du travail à l’usine… l’usure d’une vie où la liberté et la transgression ont peu de place.

Il y a roman parce qu’il y a effraction. Il y a roman parce qu’il y a une faille dans la vie bien huilée et pesante de Maryvonne. Il y a roman parce qu’elle décide enfin de faire quelque chose pour elle, de faire ce pas de côté qui ressemble tant pour elle a un saut dans le vide.

Dorothée Letessier a vécu en Bretagne, elle a travaillé à l’usine avant de se consacrer à l’écriture. Elle connaît bien Maryvonne, elle lui ressemble. Maryvonne acte la transgression, le changement, l’émancipation en prenant un autocar. L’autrice, elle, les acte en prenant la plume pour donner vie à cette femme, à sa renaissance mais aussi pour rendre hommage « aux ouvrières de Chaffoteaux » à qui elle dédie ce livre. Et en écrivant d’une plume vive, franche et même humoristique le voyage de Maryvonne, Dorothée Letessier renaît aussi à elle-même. Elle se donne un corps comme elle donne corps à son texte, à cette femme. Elle se redécouvre comme Maryvonne redécouvre son corps dans la salle de bain de sa chambre d’hôtel. C’est subversif surtout pour l’époque.

Quelle belle idée d’avoir publié de nouveau ce texte de cette autrice plutôt oubliée alors que son dernier roman date de 2009, deux ans avant son décès. Il ne suffit pas d’être morte depuis longtemps pour être effacée.

Et pourtant, on ne peut pas oublier cette Maryvonne dans ce roman, publié en 1980, qui offre plus qu’un corps, qu’une transgression : il permet de mettre des mots sur les maux de ces femmes d’hier et d’aujourd’hui qui n’ont pas le luxe d’avoir une vie extraordinaire et qui pourtant existent et ont une voix.

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Publié dans #Roman, #Féminisme

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