poesie

Publié le 23 Novembre 2025

Marina Skalova - Le corps cille et Laura Tirandaz - J'étais dans la foule

Corps virgules

Deux recueils chez une même maison d’édition. Deux poétesses. Deux couvertures bleues. Il y a comme un petit air de famille… et ça ne s’arrête pas là.

Marina Skalova et Laura Tirandaz, deux voix qui « s’enlanguent », s’entrelanguent pour parler du corps.

Chez Laura Tirandaz, la solitude de l’être parmi des milliers de visages, le corps solitaire dans une foule de corps, le corps féminin (mais aussi masculin) dans un corps social où règne la violence du pouvoir.

« Ton corps qui se fait virgule » écrit-elle dans un des poèmes, faisant écho aux vers de Marina : « au début n’étais qu’une virgule », « tu cédilles / tu virgules tu / parenthèses ».

Les corps, des virgules dans des récits que l’on écrit sans penser à eux. Quelque chose d’infime, et pourtant, tout le monde sait l’importance d’une virgule dans une phrase, ce qu’elle fait, le sens qu’elle donne ou pas.

« Dédale piège refuge » écrit Laura Tirandaz dans J’étais dans la foule, recueil qui évoque notamment la vie en Iran et la répression qui y règne mais sa poésie va sans aucun doute au-delà de ce pays : elle peut parler à tout corps, à tout esprit qui pense et a sans doute du mal à parler, à dire, à évoquer. Le corps est le terrain de l’indicible, de l’intime profané, parfois une enveloppe qui semble vide – « et corps se dépeuple » répond Marina Skalova. Le sentiment de vide, de trouble, de vacillement nous envahit sans cesse, surtout quand on est une femme.

Marina Skalova, dans Le corps cille, raconte la dépossession du corps avec la maternité, ce décalage du « je » au « tu » qui advient, cet accouchement poétique aux forceps. Pour évoquer ce décalage, elle écrit en trois langues : le français, l’allemand et le russe (en version romanisée même si le cyrillique refait surface à la fin du recueil). Ce n’est pas une première fois : dans Atemnot, elle avait déjà mêlé le français avec l’allemand. Je ne peux que me souvenir de la phrase de Marina Tsvetaeva, en exergue d’Atemnot, disant « Ecrire des poèmes, c’est déjà traduire ». Dans Le corps cille, nous avons à la fois le même texte traduit mais forcément avec des variations : traduire c’est un peu trahir mais c’est surtout ajouter des couches, des façons de dire, de couvrir.

Deux magnifiques recueils que je vous invite à découvrir.

Marina Skalova - Le corps cille

Marina Skalova - Le corps cille

Marina Skalova - Le corps cille

Marina Skalova - Le corps cille

Laura Tirandaz - J'étais dans la foule

Laura Tirandaz - J'étais dans la foule

Laura Tirandaz - J'étais dans la foule

Laura Tirandaz - J'étais dans la foule

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Publié le 12 Octobre 2025

Perrine Le Querrec - Pièces d'eau

À vau-l’eau

Après avoir regardé notre humanité à travers ses feux, Perrine Le Querrec la regarde maintenant à travers cette matière « bavarde et meurtrière », cette matière « tombeau baptême / Entre-deux / la boussole des mots » : l’EAU.

L’eau stagnante ou tumultueuse de nos vies, de notre Histoire, de nos mythes est convoquée : les sirènes, le théorème d’Archimède, Narcisse, L’Enfer de Dante, Marat, le radeau de la Méduse, la Vague d’Hokusai, les plages du débarquement, les Algériens qu’on noie dans la Seine, Florence Arthaud, les naufrages de migrants… et tant d’autres dont ce drame récent qui fait écho à la Nantaise que je suis : la mort de Steve Maia Caniço dans la Loire en cette fête de la Musique 2019.

Tout comme dans le recueil Feux, la forme des poèmes épouse parfois son sujet : des poèmes-reflets en miroir, des pavés dans la mare, des poèmes-ressac…

Avec Pièces d’eau, Perrine Le Querrec semble confirmer le projet d’une tétralogie sur les quatre éléments. C’est avec plaisir que je lirai les prochains opus.

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Publié le 29 Septembre 2025

Jacques Roubaud - Quelque chose noir

La mort est la pluralité obligatoire.

Nonvie

Poète membre de l’Oulipo, Jacques Roubaud publie en 1986 un recueil bien différent de ses précédents : Quelque chose noir. Il est dédié à sa femme Alix Cléo décédée trois ans auparavant à seulement trente-et-un ans.

Alix Cléo était une photographe canadienne, arrivée en France dans les années 70 pour faire une thèse sur le philosophe Wittgenstein. Elle épousa Jacques Roubaud en 1980. Elle était également l’autrice d’une séquence de dix-sept photos, intitulée Si quelque chose noir qui a donc inspiré directement le titre de ce recueil-hommage.

Jacques Roubaud a fait publier le journal d’Alix Cléo au Seuil en janvier 1984, retranscrit avec des ajouts de photographies.

Sans doute cette plongée dans l’œuvre et les écrits d’Alix a conduit Jacques Roubaud à une intériorisation des mots de son épouse et la venue de ce recueil tant habité par la mort, la noirceur mais aussi par l'œuvre de sa femme. Il faut dire que le travail d’Alix Cléo était lui aussi très habité par l’esthétique mortuaire avec une importance des nus, des gisants.

Quelque chose noir est plus qu’un recueil, c’est comme le tirage sans cesse renouvelé d’une pellicule de photos, un « roman-photo » où la mort de l’aimée est évoquée de façon directe, implacable, froide, presque à distance et ce dès le premier poème: « Il y avait du sang lourd sous ta peau / dans ta main tombé au bout des doigts / je ne le voyais pas humain ». On sent que le poète souhaite raconter la vérité dans toute sa crudité. Nous ne sommes pas face à une élégie : tout n’est que douleur, violence, noirceur. Cependant, malgré tout, la référence à la présence d’Alix est constante, notamment à travers ses photographies.

Si le recueil est dans la tradition littéraire de la perte de l’être aimé, le mathématicien oulipien n’est jamais très loin.  Le recueil est structuré en neuf sections de neuf poèmes de neuf vers auxquels il faut ajouter un dernier poème Rien, datant de 1983. Cette contrainte poétique est peut-être une façon pour le poète de mettre de la distance avec ce sujet si intime.

Nous avons une multitude de recours stylistiques accentuant le lyrisme : l’utilisation du blanc, la fragmentation, la répétition, le rythme ternaire… Nous sommes dans le ressassement, dans le ressac des pensées et images du poète. Sans doute cette façon de procéder est aussi le moyen pour le poète de sortir de cette « aphasie » dont il a été victime avec le décès, cette phase de silence et d’impuissance poétique de plusieurs mois.

Ce recueil est d’une très grande richesse et c’est sans doute ce qui a motivé son inscription dans les programmes des agrégations de lettres 2026. Il semble également important, pour mesurer toute la force de ce recueil, de lire en parallèle le journal d’Alix Cléo et un autre ouvrage de Roubaud sorti également dans les mêmes eaux que Quelque chose noir, à savoir Le Grand Incendie de Londres. Je ne l’ai pas fait.

La meilleure façon de parler de ce recueil est tout simplement de le laisser parler lui-même, alors je tire ma révérence avec des extraits.

Lu dans le cadre du challenge « Les classiques c’est fantastique » organisé par Moka Milla dont le thème pour ce mois de septembre est « C’est au programme ! » : il fallait donc piocher nos lectures dans les œuvres de programmes de français au bac ou d’agrégation de lettres.

Jacques Roubaud - Quelque chose noir
Jacques Roubaud - Quelque chose noir
Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

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Publié le 26 Septembre 2025

Aurélie Olivier - Cordon tombe

Déni de grossesse

Cordon tombe. Un titre simple en apparence et pourtant au sens multiple. Ce n’est pas une surprise avec Aurélie Olivier quand on a déjà lu « Corps de ferme » : la polysémie et les jeux de mots sont une seconde nature chez la poétesse.

Cordon tombe. Le cordon qui tombe. La tombe du cordon. La vie, la mort. L’entre-deux. Le silence surtout.

Le recueil débute au pays des pépères. Dans ce pays, environ trois cents nourrissons « pas perçus » naissent chaque année. Sur ce chiffre seul quelques-uns « pris en flagrant délit de vie / à l’effet dit surprise survivent ».

C’est pour ces « inconcevables » que la poétesse « ouvre ici une cellule de crise » en forme de poème faire-part.

Pourquoi ?

Parce qu’il y a eu un silence. Parce qu’il y a eu un « gros placard transparent au milieu de la pièce » de l’enfance et enfin une révélation : « Trois décennies plus tard […] ma famille d’origine m’avoue l’existence de mon placard de naissance ».

Une sorte de conclusion : « C’est un immense soulagement » qui engendre pourtant une « respiration qui n’est pas la joie ».

Déni de grossesse total. Ça semble simple à nommer mais la famille rechigne ce qui oblige la poétesse à « vouloir en découdre en rafales avec le déni du déni qui partout fait son nid ». Elle reprend la main sur son histoire, sur sa naissance pour en être l’actrice. Se redonner une gestation avec « échographie de rattrapage », attendre la délivrance de ce poids, de ce silence, de ce déni qui persiste. Et enfin se donner naissance après bien des chemins de traverse.

« J’arrive à terme ».

« Le cordon tombe […] mon nombril cicatrise […] je vais enfin pouvoir aller regarder ailleurs ».

 

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Publié le 31 Août 2025

Laura Vazquez - Les Forces

Une douleur s’est installée dans mon enfance et depuis ma naissance, puisque le monde ne va pas bien. Le monde ment. Et quand je dis le monde, je parle des humains…

Le côté obscur des forces

Le constat implacable de la narratrice : tout le monde ment. Pire que tout, tout le monde se ment à soi-même.

Même les espaces de liberté ne sont que des boîtes dans lesquelles on nous case, on se case. 

Nos vies sont régies par des forces centrifuges. Des forces qui nous collent à la paroi, limitent nos mouvements, nos pensées, même inconsciemment. Le monde capitaliste.

« La plupart des individus ont l’esprit d’alignement. Ce qu’ils considèrent comme une forme de révolte n’est qu’une déclinaison banale de cet alignement ».

Notre narratrice perçoit ces forces, parce qu’elle sait qu’elle est en dehors des normes qu’on voudrait lui imposer. Parce qu’elle est différente de ce qu’on attend d’elle. Et pourtant elle fait partie d’un tout.

Alors, que valent nos vies dans ce contexte d’alignement, quand les gens sont porteurs d’une « tare », celle du « sentiment d’incomplétude inhérent à l’existence, qui génère diverses formes de souffrance existentielle » ?

C’est ce que notre narratrice, sorte d’alter ego de l’autrice, cherche à savoir. Dans sa quête, elle va rencontrer toute une galerie de personnages hauts en couleur dans des lieux insolites : elle rencontre le groupe « mystère et vérité » tenu au fond d’un bar, elle rencontre les différentes SDUDUI – sectes diverses unies dans un immeuble... Sa quête lui permet d’avancer dans sa réflexion sur l’existence, avec l’aide précieuse de la philosophie mais aussi de la poésie.

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas aussi les accepter ?

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas prendre conscience des forces que l’on porte en nous, qui nous font avance, parfois à contre-courant ?

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas trouver sa place dans le ressac permanent, dans les flux contradictoires, dans le marasme constant ?

Loin de vouloir à tout prix s’extraire du monde qui l’entoure et la dévore, notre narratrice utilise le savoir comme une clé mais aussi un pouvoir et si on n’atteint pas ce savoir, le fait d’emprunter le chemin vers lui donne un sens, un cap, une colonne vertébrale.

Je ne pouvais pas commencer la rentrée littéraire sans évoquer ce roman que j’aime profondément. Je suis Laura Vazquez depuis plusieursannées maintenant – je l’ai découverte d’abord avec sa poésie et notamment La Main de la main – et je suis admirative de l’œuvre qu’elle est en train de construire. Livre après livre, elle affirme sa singularité, affiche sa « différence » dans le monde de la littérature avec une puissance incroyable.

Dans Les Forces, j’ai retrouvé tout ce que j’ai aimé dans ces précédents ouvrages : la quête du sens ; l’importance des mythes, de la littérature et de la philosophie, toute cette intertextualité ; les aphorismes, les décalages et cet humour bien particulier. Pour moi, Laura Vazquez a encore franchi un cap avec ce roman dont j’ai souligné d’innombrables passages. Un roman que je vais lire et relire, c’est une certitude. Quel bonheur quand une autrice vous transporte.

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Publié dans #Roman, #Poésie

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Publié le 19 Août 2025

Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir

À ma tristesse qui ne dort jamais
Je dédie la palpitation
De mes artères et le battement de mon cœur

Ombre et lumière au scalpel

La poésie de Han Kang est une poésie du spleen. Une poésie où l’obscurité et la lumière se côtoient, s’affrontent. Une poésie de l’interstice, de la cicatrice sur un corps qui souffre. Douleur physique, douleur de l’âme.

Le corps est omniprésent aussi bien par le titre d’une des parties de ce recueil (De Humani Corporis Fabrica, Sur le fonctionnement du corps humain d’André Vésale – 1543) que par tout le champ lexical employé au fil des poèmes. Le corps est disséqué, livré en morceaux. Il jaillit, il dégage une odeur, il est visqueux. Il est vivant tout en étant mort en quelque sorte. Et c’est tout ce jeu sur la dualité que l’on retrouve : ombre/lumière, vie/mort, aube/crépuscule, réalité/rêve.

Ces dualités, ce corps, ils ne sont pas inconnus pour les lecteurs des romans de Han Kang. Dans La Végétarienne, on avait le corps qui rejetait la viande, le corps féminin regardé par d’autres personnages, l’aspiration à devenir végétale. Dans Leçons de grec, nous avons la femme qui est devenue muette et l’homme qui devient aveugle.

Et c’est sans compter les deuils, innombrables dans tous ses livres. Parce qu’il n’y a pas que le corps intime qui fait œuvre chez Han Kang mais aussi le corps social massacré, traumatisé. Han Kang a évoqué les soulèvements sur l’île de Jeju en 1948 dans Impossibles adieux, elle est née à Gwangju qui a connu un massacre en 1980 qui est le sujet de Celui qui revient (je ne l’ai pas encore lu). Dans le recueil, ce corps social traumatisé est évoqué notamment dans la partie Hiver de l’autre côté du miroir qui évoque son voyage en Argentine.

Le corps intime et le corps social. Nous sommes des corps bien avant d’être des âmes, des esprits. Et même les esprits, les fantômes ont une matérialisation d’une façon ou d’une autre : dans la nature, dans les cauchemars, dans la fumée d’un bol de riz blanc…

Dans ces poèmes courts jusqu’à l’épure, Han Kang évoque ainsi la dimension tragique de la condition humaine. L’impuissance maternelle à protéger, l’angoisse de la douleur, le caractère éphémère de la vie. Et pourtant, dans les cicatrices, la lumière jaillit. Être un être humain, c’est un peu comme le flocon de neige, « Cette chose / Qui scintille / Tant qu’elle le peut ». C’est accepter que tout ce qui est vivant finira par se briser. Et là où la mort survient, la vie continue aussi.

Traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet.

Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir
Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir
Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir

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Publié le 15 Août 2025

Jean-Pierre Siméon - Stabat Mater Furiosa

La fureur de vivre

c’est une femme mais elle pourrait être toutes les femmes

elle pourrait être un chœur de femmes

elle est celle « qui refuse de comprendre »

sur cette scène de théâtre

dans « le pré carré d’ombre et de silence qui peut [nous] tenir lieu de parloir »

elle ne veut pas comprendre

« parce que comprendre c’est déjà accepter »

[…] « c’est trahir »

elle venait implorer mais elle n’implore pas

pour ne pas se soumettre

pour ne pas de mettre à genoux

pour ne pas

« ramasser les pommes de l’arbre de la guerre »

non elle est furieuse

non elle est la mère furieuse

elle reste debout, digne, dans sa colère

elle est debout et elle crache et elle interpelle

toi

toi l’homme de la guerre

homme de la guerre elle te regarde

regarde là

elle te dit regarde-moi

toi qui perpétues la mort

toi qui fais lui répéter « et l’on tue ici »

elle use de sa voix « si proche du silence

et qui n’a que l’obstination fragile du coquelicot

pour te mettre à la question »

toi qui engendre

« plus de victime sous le granit de l’histoire

que de feuilles aux forêts d’Amazonie »

elle est là et elle t’accuse et elle a raison

et pourtant face aux décombres

elle fait un songe

comme Martin Luther King

elle fait un songe

elle espère recommencer l’histoire avec

« l’obstination du cerisier qui fait déborder la lumière »

écoute-là

écoute sa prière

« dans la sueur du soir »

écoute encore et encore

écoute encore les bruits ici-bas

encore aujourd'hui

comme tant d’années auparavant

écoute sens vois ce qui

se passe ici et là et là-bas

écoute cette Stabat Mater Furiosa qui

n’a pas pris une ride

hélas !

____

« C’est la langue qui fait spectacle » dit Jean-Pierre Siméon, auteur de ce seul en scène incantatoire écrit en trois semaines en 1997 au Liban.

Un long monologue dans une logique de dialogue où un « Je » féminin s’adresse à un « Toi » masculin et, par rebond, au spectateur qui devient un acteur involontaire.

La Stabat Mater n’a plus le sens religieux de la douleur mais celui de la fureur tout comme elle convoque également des références mythologiques (Eole, Myrrha) mais aussi plus contemporaines (Verdun, Auschwitz, Grozny, Beyrouth, Kaboul).

Un texte écrit par un homme né peu après la Seconde Guerre mondiale, marqué par la Shoah mais également marqué par ces années 90 où les conflits et horreurs s’enchaînent. Un texte écrit par un homme habité par « un sentiment violent, amer, déconcerté ».

« C’est la langue qui fait spectacle », dit le poète alors la langue est là pour porter deux mouvements en alternance : un mouvement passé de paix, de plénitude, à la langue pleine, traînante même si rythmée et un mouvement présent de chaos, de guerre, à la langue violente, saccadée, mitraillée.

« C’est la langue qui fait spectacle » et on aimerait parfois que le spectacle ne soit qu’une affaire de langue. Nous savons qu’il n’en est rien mais nous aussi, comme cette Stabat Mater, comme un autre avant elle, on aimerait faire un songe, un rêve

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Publié le 16 Juillet 2025

Olivia Tapiero - Un carré de poussière

J’ai adopté différentes formes, différents visages. Oracle et victime, enquête et poussière, insecte et couteau, détective et parasite j’ai tourné sur place aux portes de la raison. Otage d’un écho lent je maganais les vieux chemins. J’avais choisi de bons morceaux pour me faire un corps, et vêtue de bribes je faisais confiance à la boue

Contre la raison

À l’école de la philosophie, la poétesse est tombée de haut. La connaissance rime avec violence. Notre culture n’est que violence. La femme n’est qu’une viande, qu’une chair vivante, qu’une proie.

« À présent percée, frappée de lumière j’avance, dans la poussière et contre la raison ».

Face à une civilisation qui abîme, la poétesse, telle une Pythie, veut faire tomber les masques et soulever la poussière, les particules, les débris. Elle veut remuer la boue.

Olivia Tapiero, en « technicienne d’une scène de crime », décide de mener l’enquête :

« Je vais rédiger un rapport à la hauteur des disparitions, où les ratures sont des fantômes qui parlent ».

Elle n’hésite pas à détourner les philosophes, à renverser la raison en caviardant des pages d’ouvrages comme La République de Platon ou Histoire des animaux d’Aristote. Retourner les armes contre l’oppresseur.

Et elle apprend à lutter à l’horizontal dans ce monde d’une grande verticalité. « La femme s’allonge et c’est à partir de cette horizontalité qu’elle saisit sa condition ».

Olivia Tapiero nous livre ainsi bien plus qu’un recueil de poésie, elle nous donne un essai poétique où elle déconstruit la connaissance, le langage rationnel. Elle construit contre la philosophie, contre la rationalité, contre la misogynie, contre la violence.

Un recueil certes exigeant mais ô combien stimulant.

Il y a les choses et la poussière des choses. Les structures se révèlent quand elles s’effondrent

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Publié dans #Poésie, #Féminisme

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Publié le 23 Juin 2025

Marie-Andrée Gill - Uashtenamu. Allumer quelque chose

C’est ça qui est ça

« Porter sur le monde un regard sans haine ».

Cette réplique du jeune Ashitaka dans Princesse Mononoké est en exergue de ce nouveau recueil de Marie-Andrée Gill.

Porter un regard sans haine.

Pas facile quand on voit le monde se dérouler sous nos yeux. Les guerres, les fascismes, le dérèglement climatique.

Ne pas porter un regard de haine est de plus en plus compliqué et pourtant de plus en plus nécessaire.

Mais, la poétesse, tel un mantra, répète :

« de tout mon cœur

je choisis de croire

que tout est parfait

parce que tout est ».

Dans Uashtenamᵁ, Marie-Andrée Gill nous livre une poésie des petits instants, de nos petites vies bien ordinaires, qui ne pèsent pas bien lourd face à ce qui nous entoure.

Mais ce n’est justement pas ce qui nous entoure : nous formons un tout. Ce n’est pas un entourage, c’est un maillage, des relations, une connexion… ou pantoute !

« c’est peut-être ça le réel

là où il n’y a pas de frontières

entre soi et le reste ».

La poétesse nous invite à poser un regard horizontal sur les choses face la grande verticalité que l’on nous oppose sans cesse. Qui nous oppose.

On côtoie ainsi dans ce recueil la beauté des couchers de soleil, le pick-up de l’oncle décédé en héritage, la naissance d’une nièce, les enfants qui grandissent et deviennent autonomes, les mots échangés avec Danaé..

Changer la focale. Accepter ce qui est sans pour autant se résigner.

Réveiller une conscience. Voir ce qui ne va pas mais être capable de voir ce qui va. L’émerveillement, la gratitude comme moteurs.

C’est une nouvelle forme d’engagement, une philosophie, une spiritualité. De l’apaisement.

C’est allumer quelque chose qui n’est pas forcément définissable d’où son « c’est ça qui est ça ».

Des choses pas définissables peut-être mais pour lesquels on appose malgré tout des mots.

Parce que c’est important.

Parce que « les mots sont capables de modifier la chimie des cerveaux et le battement des cœurs », comme le dit l’écrivaine Leanne Betasamosake Simpson citée par la poétesse.

Tout va peut-être mal mais il y a de quoi se réjouir.

C’est dans cet équilibre que nos vies si ordinaires sont extraordinaires.

Miraculeuses même.

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Publié le 9 Juin 2025

Thomas Flahaut - Bleu Laguna

quand je pense à la Zone elle est au printemps
son printemps de ruine
éternelle

Enfant de la Zone

Dans la préface de ce recueil, Fanny Taillandier dit :

« La poésie : ça parle ou pas ; ça touche, ou pas.

Et là ça touche ».

C’est exactement ce que j’ai ressenti à la lecture des poèmes de Thomas Flahaut. Touchée.

Et ce sentiment de faire communauté avec le poète.

Parce que moi aussi je suis une enfant de la Zone.

Ma Zone n’a pas un paysage montagnard, elle n’est pas dans le Doubs.

Ma Zone est proche de celle de Fanny Taillandier, elle se situe en banlieue parisienne.

Mon père ne travaillait pas chez Peugeot mais dans la métallurgie. Mon père n’avait pas une Laguna mais une Mégane et il aimait lui aussi drifter pour faire rire mes frères et moi.

Mais, nos Zones nous rapprochent, rapprochent la lectrice de l’auteur par la force des mots et ce qu’ils réveillent.

Un réveil brutal car on aimerait parfois oublier que l’on vient de la Zone.

« si je crache par terre c’est parce que j’ai

la haine du sol ».

Mais, quoi qu’il arrive, pour lui, comme pour moi :

« je pue le pays

où que j’aille

le pays me suit comme un nuage ».

On a beau faire ce que l’on veut, côtoyer les « gens dans les librairies », se déguiser, la Zone est toujours là.

Alors, comme elle suit à la trace, autant en faire quelque chose, autant en faire de la fiction ou de la poésie.

Thomas Flahaut dresse une livre-paysage, des poèmes-cartes, une moto-géographie pour raconter ce lieu qui lui colle à la peau et qui pourtant change sans cesse au point de ne plus ressembler au lieu de l’enfance :

« tous les lieux que tu as un jour aimés ou haïs

deviendront un jour suivant des Basic-Fit »

***

« j’ai vu

la Zone s’étaler comme

la tache de moisi près du lave-vaisselle

le sais qu’avant les Hypermarchés il y avait

le terrain vague

tout ça je l’ai vu ».

Où est la réalité, le souvenir, la fiction ? On navigue forcément entre deux eaux et c’est peut-être justement ce qui touche aussi dans ce recueil et que Fanny Taillandier dit bien mieux que je ne pourrais le faire : « l’émotion d’un monde qu’on ne pourra jamais vraiment décrire, mais qu’on écrira quand même ».

Thomas Flahaut - Bleu Laguna
Thomas Flahaut - Bleu Laguna

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