les classiques c'est fantastique

Publié le 1 Décembre 2025

Yukio Mishima - Le Pavillon d'or

Destruction et Beauté

Pour ce roman publié en 1956, Yukio Mishima s’inspire d’un fait divers réel, celui de l’incendie du Pavillon d’or en 1950 par un jeune moine bouddhiste. Il aurait justifié son geste par la haine de la beauté. Très perturbé, ce moine aurait eu également des griefs contre le prieur et sa propre mère.

C’est à partir de ce matériau que Yukio Mishima construit son personnage de Mizoguchi et nous le fait entrer dans sa tête grâce à un récit à la première personne.

Mizoguchi est le fils d’un bonze zen. Bègue, il est également frappé de laideur selon lui (puisque nous n’avons que sa perception) ce qui nourrit sans doute un complexe et surtout un rapport particulier à la beauté. Son père considère le Pavillon d’or comme la quintessence de la beauté ce qui suscite la curiosité de son fils. Ami de longue date avec le prieur du Pavillon, le père de Mizoguchi réussit à le faire entrer comme novice. Une carrière semble tracée pour lui surtout après le décès du père : le prieur le prend sous son aile et sa mère le pousse à devenir le prochain successeur. Mais Mizoguchi est un être sans cesse en équilibre entre la raison et la folie, cet équilibre étant caractérisé par deux amitiés très différentes : celle avec Tsurukawa, un être bon et bienveillant et celle avec Kashiwagi qui l’entraîne sur une pente destructrice. De nombreux traumatismes s’ajoutent en plus de ses handicaps physiques et de sa difficulté de perception et de relations avec les femmes… Toutes ces ambivalences se cristallisent autour du Pavillon d’or vu comme un idéal de beauté – beauté qui a d’ailleurs su échapper aux bombardements pendant la guerre – une beauté si forte qu’elle rend jaloux Mizoguchi et lui fait prendre conscience qu’elle est un obstacle dans sa vie. Il ne voit alors plus qu’une solution : incendier le temple.

La Beauté est bien évidemment le thème principal de ce roman. La beauté comme un idéal à atteindre ou au contraire à rejeter, à éliminer quand celle-ci prend trop de place, rend jaloux, rejette. La beauté a ainsi une véritable portée esthétique dont le Pavillon est le symbole. Puisque cette beauté paralyse, oppresse, exclut, il faut la détruire ce qui paradoxalement rend l’objet visé plus beau, plus parfait dans sa destruction. Le geste d’annihilation devient ainsi une forme de sublimation. On ne peut s’empêcher de faire le lien entre le roman et la propre vie et mort de Yukio Mishima. La mise en scène de son suicide dépasse même les ambitions de sa fiction.

Le roman a aussi une portée philosophique basée sur le bouddhisme zen. Je n’ai pas forcément compris toutes les références de Mishima, peu habituée à ces concepts. J’ai noté cependant le parallèle entre l’histoire du roman et le kōan (anecdote, énigme bouddhiste zen) sur le chat de Nansen, un chat disputé par deux moines et découpé en deux. La décision radicale, la destruction et l’impossibilité du langage sont les points communs.

De Yukio Mishima, je n’avais lu que Confessions d’un masque  lors de la sortie de sa nouvelle traduction chez Gallimard. Pour ma nouvelle lecture de l’auteur en ce mois de novembre du challenge Les classiques c’est fantastique consacré à ses livres, j’ai jeté mon dévolu sur son roman le plus célèbre… et malgré sa richesse esthétique et philosophique et le talent indéniable de l'auteur, j’avoue n’avoir pas eu un grand plaisir de lecture. Il faut avouer que je ne l'ai pas lu non plus au bon moment. J’ai au moins la satisfaction d’avoir enfin lu ce « monument » de la littérature japonaise.

Traduit du japonais par Marc Mécréant.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - novembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - novembre 2025

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Publié le 27 Octobre 2025

Shirley Jackson - La maison hantée

Aucun organisme vivant ne peut demeurer sain dans un état de réalité absolue

Hantise ou folie ?

Grand classique de la littérature néo-gothique et fantastique contemporaine, il était temps que je découvre cette Maison hantée (en anglais, The Haunting of Hill House), acclamée par le grand Stephen King.

Hill House est un manoir construit il y a près de quatre-vingt ans au moment du récit. Les premiers habitants de cette maison ont eu des destins particuliers, au point que la demeure est devenue persona non grata dans la région : « Les gens partent d’ici », « Ce n’est pas un endroit où on vient ». Seul le couple Dudley s’occupe de l’entretien de la maison mais les deux individus n’oublient pas de rentrer chez eux avant la tombée de la nuit.

Le docteur Montague, un anthropologue, veut séjourner quelques jours dans le manoir pour prouver l’existence d’éléments surnaturels. Pour l’aider dans sa tâche, il convie trois personnes ayant connu, d’une façon ou d’une autre, une expérience avec le paranormal. Nous avons Luke Sanderson, le jeune héritier de la maison, Theodora, une artiste et Eleanor, une jeune femme qui a soigné pendant de nombreuses années sa mère avant de s’installer chez sa sœur après le décès.

À leur arrivée, la maison semble normale même si une drôle de sensation les assaille. Cependant, progressivement, des phénomènes se produisent et vont surtout se concentrer sur Eleanor…

Autant vous le dire tout de suite, j’ai été un peu déçue par ce livre même si je lui trouve des qualités.

Shirley Jackson dresse son décor petit à petit en nous faisant découvrir ses personnages dans leur quotidien, leur banalité. On sent que le but est de nous rendre les personnages attachants, comme dans les romans de Stephen King. Le souci, c’est qu’il n’y en a pas un qui trouve vraiment grâce à mes yeux. Je n’ai pas réussi à avoir de l’émotion avec eux. Je n’ai pas non plus trouvé crédible la façon dont le docteur Montague a réussi à trouver ses comparses et à les convaincre de venir dans la maison.

Quand la femme du Dr Montague est arrivée, personnage imbuvable mais intéressant car elle est passionnée par le paranormal, j’espérais un peu du remue-ménage mais rien : ce personnage semble ne servir qu'à faire diversion.

Je reconnais malgré tout le talent de Shirley Jackson pour nous envelopper d’une atmosphère creepy.

La maison hantée ne porte pas bien son titre car on se rend vite compte que ce n’est pas la maison qui est hantée mais la maison qui hante… à moins que ce ne soit la folie qui s’empare de la jeune Eleanor, plus réceptive que les autres aux phénomènes et surtout dans un état psychologique fragile. Nous ne savons pas par moments si nous sommes face à la réalité ou face au délire de la maison et/ou du personnage et c’est pour moi le gros point fort du roman. Il n’empêche que l’on devine trop facilement et rapidement la fin.

Même si je suis un peu déçue, je ne suis pas mécontente d’avoir enfin découvert cette autrice et je compte bien la relire pour mieux découvrir son univers.

Traduit de l’anglais par Dominique Mols et révisé par Fabienne Duvigneau.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - octobre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - octobre 2025

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Publié le 2 Octobre 2025

Claire de Duras - Ourika

De la lumière aux ténèbres

En ce mois de rentrée scolaire, nous devions lire une œuvre au programme du bac de français ou de l’agrégation de lettres pour Les classiques c’est fantastique. Les Œuvres romanesques de Claire de Duras étant au programme de l’agrégation, j’ai jeté mon dévolu sur la nouvelle Ourika publiée en 1823, à peine quelques années avant le décès de l’autrice.

Dans cette nouvelle longtemps oubliée (tout comme son autrice), inspirée de faits réels, Claire de Duras décide de faire d’Ourika non seulement la première héroïne noire de la littérature française mais aussi une héroïne qui prend elle-même la parole.

Dans un couvent, un médecin rend visite à une vieille femme qui décide de lui raconter son histoire avant de mourir. Nous suivons ainsi une jeune enfant ramenée du Sénégal par le gouverneur, le chevalier de B. Elle est confiée aux bons soins de sa tante, la maréchale de B., qui l’éduque comme n’importe quelle petite fille de sa société.  Elle hérite ainsi des codes, de la culture de cette société où elle est heureuse et où elle n’a pas vraiment conscience de sa couleur d’autant plus que tout le monde lui porte de l’intérêt.

Pourtant, le soir d’un bal en son honneur, elle surprend derrière un paravent la conversation entre sa bienfaitrice et la marquise. La foudre s’abat sur elle, tout son monde s’écroule, elle prend conscience que son destin est brisé car elle n’a pas la bonne couleur de peau. Cette révélation, couplée à un chagrin d’amour terrible pour Charles, le petit fils de Madame de B., la décille et lui permet ainsi de voir que le monde dans lequel elle évolue avec innocence est en fait hypocrite, plein de préjugés…

Ourika est bien plus qu’un roman d’apprentissage. Cette nouvelle porte en elle toutes les convictions, tous les engagements de l’autrice. Née dans une famille martiniquaise, d’un père luttant contre l’esclavage et mort guillotiné, Claire de Duras évoque à travers le destin d’Ourika le désenchantement et la désillusion provoquées par une Révolution Française qui n’a pas réussi à gommer les inégalités et un Empire qui a remis l’esclavage. L’autrice dénonce aussi l’hypocrisie du milieu aristocratique de son temps, imprégnée du mythe du « bon sauvage ».

Outre les aspects historiques et engagés, Ourika est littérairement à la croisée de l’héritage des Lumières mais aussi de l’avènement du Romantisme : promotion de l’individu en tant qu’être singulier, fait d’émotions et de sentiments exprimés de façon lyrique. Claire de Duras était proche de Chateaubriand qui l’a encouragée à écrire.

Enfin, il ne faut pas omettre l’aspect tragédie grecque avec cette héroïne prise aux forces du destin, vouée à la solitude et à la mort. C’est dans cette dimension que Claire de Duras se confond avec son héroïne, elle-même aux prises avec la maladie (la tuberculose) et la solitude (son mari l’a épousée par intérêt et la trompe sans cesse). Et on rejoint ainsi la citation de Lord Byron en exergue : « This is to be alone, this, this is solitude ».

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

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Publié le 29 Septembre 2025

Jacques Roubaud - Quelque chose noir

La mort est la pluralité obligatoire.

Nonvie

Poète membre de l’Oulipo, Jacques Roubaud publie en 1986 un recueil bien différent de ses précédents : Quelque chose noir. Il est dédié à sa femme Alix Cléo décédée trois ans auparavant à seulement trente-et-un ans.

Alix Cléo était une photographe canadienne, arrivée en France dans les années 70 pour faire une thèse sur le philosophe Wittgenstein. Elle épousa Jacques Roubaud en 1980. Elle était également l’autrice d’une séquence de dix-sept photos, intitulée Si quelque chose noir qui a donc inspiré directement le titre de ce recueil-hommage.

Jacques Roubaud a fait publier le journal d’Alix Cléo au Seuil en janvier 1984, retranscrit avec des ajouts de photographies.

Sans doute cette plongée dans l’œuvre et les écrits d’Alix a conduit Jacques Roubaud à une intériorisation des mots de son épouse et la venue de ce recueil tant habité par la mort, la noirceur mais aussi par l'œuvre de sa femme. Il faut dire que le travail d’Alix Cléo était lui aussi très habité par l’esthétique mortuaire avec une importance des nus, des gisants.

Quelque chose noir est plus qu’un recueil, c’est comme le tirage sans cesse renouvelé d’une pellicule de photos, un « roman-photo » où la mort de l’aimée est évoquée de façon directe, implacable, froide, presque à distance et ce dès le premier poème: « Il y avait du sang lourd sous ta peau / dans ta main tombé au bout des doigts / je ne le voyais pas humain ». On sent que le poète souhaite raconter la vérité dans toute sa crudité. Nous ne sommes pas face à une élégie : tout n’est que douleur, violence, noirceur. Cependant, malgré tout, la référence à la présence d’Alix est constante, notamment à travers ses photographies.

Si le recueil est dans la tradition littéraire de la perte de l’être aimé, le mathématicien oulipien n’est jamais très loin.  Le recueil est structuré en neuf sections de neuf poèmes de neuf vers auxquels il faut ajouter un dernier poème Rien, datant de 1983. Cette contrainte poétique est peut-être une façon pour le poète de mettre de la distance avec ce sujet si intime.

Nous avons une multitude de recours stylistiques accentuant le lyrisme : l’utilisation du blanc, la fragmentation, la répétition, le rythme ternaire… Nous sommes dans le ressassement, dans le ressac des pensées et images du poète. Sans doute cette façon de procéder est aussi le moyen pour le poète de sortir de cette « aphasie » dont il a été victime avec le décès, cette phase de silence et d’impuissance poétique de plusieurs mois.

Ce recueil est d’une très grande richesse et c’est sans doute ce qui a motivé son inscription dans les programmes des agrégations de lettres 2026. Il semble également important, pour mesurer toute la force de ce recueil, de lire en parallèle le journal d’Alix Cléo et un autre ouvrage de Roubaud sorti également dans les mêmes eaux que Quelque chose noir, à savoir Le Grand Incendie de Londres. Je ne l’ai pas fait.

La meilleure façon de parler de ce recueil est tout simplement de le laisser parler lui-même, alors je tire ma révérence avec des extraits.

Lu dans le cadre du challenge « Les classiques c’est fantastique » organisé par Moka Milla dont le thème pour ce mois de septembre est « C’est au programme ! » : il fallait donc piocher nos lectures dans les œuvres de programmes de français au bac ou d’agrégation de lettres.

Jacques Roubaud - Quelque chose noir
Jacques Roubaud - Quelque chose noir
Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

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Publié le 25 Août 2025

Mariama Bâ - Une si longue lettre

Condition féminine au Sénégal

C’est en 1979, à cinquante ans, deux ans avant son décès, que Mariama Bâ signe son plus grand livre. Il est aujourd’hui considéré comme un roman majeur de la littérature africaine francophone.

Une si longue lettre est un récit tardif qui s’explique par le vécu de l’autrice. Elevée dans un milieu musulman sénégalais traditionnel, éduquée à la française, trois fois divorcée, mère de neuf enfants et engagée dans des associations sur les droits des femmes, Mariama Bâ a toute son expérience personnelle et celle des femmes de son entourage pour nourrir ce récit.

Ramatoulaye, la cinquantaine, écrit une série de lettres à son amie d’enfance Aïssatou qui vit maintenant aux Etats-Unis. Ces lettres commencent pendant la période de deuil suite au décès de son époux Modou. Les gens viennent chez elle, rendent hommage au défunt. Et pourtant, Modou ne vivait plus avec Ramatoulaye depuis des années et cette dernière n’est pas la seule veuve…

Dans ce récit épistolaire (à la première personne donc) instaurant une intimité avec le lecteur et même une sororité, Mariama Bâ dresse le quotidien, les conditions de vie des femmes sénégalaises sous les traits des deux amies mais aussi des femmes de leur entourage. Beaucoup d’éléments sont évoqués : la polygamie, la monoparentalité, le divorce, le système de castes, le poids de la religion, le lévirat (l’obligation d’un frère d’épouser la veuve d’un défunt), les relations amicales mais aussi conflictuelles entre femmes.

L’écriture de Mariama Bâ est claire, limpide, sans accents lyriques. Elle n’est pas non plus pamphlétaire. Elle est juste. Toute la réalité quotidienne de ces femmes est décrite simplement et c’est ce qui fait sans doute à la fois sa force et son succès auprès du grand public. Ce roman n’est pour autant pas simpliste. On sent l’engagement politique de son autrice mais aussi ses réflexions sur l’émancipation des femmes par l’éducation. Cependant, on n’oublie pas que Ramatoulaye et Aïssatou sont des femmes plutôt privilégiées, des femmes qui ont eu accès à l’éducation et qui ont épousé des hommes eux aussi très instruits. Et pourtant, le poids de la société patriarcale et de la religion est tout aussi fort que dans les populations plus modestes. Le combat des femmes doit se faire à tous les niveaux sans pour autant renoncer à ce qui lie une société. Ramatoulaye n’est pas une révolutionnaire, c’est une femme attachée aux traditions mais qui souhaite une évolution des mentalités, un changement dans le traitement des femmes. Ce souhait est malheureusement toujours d’actualité.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - août 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - août 2025

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Publié le 30 Juillet 2025

Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer

Classique fantastique en BD

Après Les dents de la mer, je reviens avec un autre classique fantastique insulaire adapté en graphique : le grandiose Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo sous le trait de Michel Durand.

Nous sommes sur l’île de Guernesey dans les années 1820. Gilliatt est un marin solitaire et peu apprécié par la communauté. Il est un véritable couteau suisse capable de tout avec ses mains qui travaillent sans relâche. Il est secrètement amoureux de Déruchette, la fille adoptive de Mess Lethierry, le propriétaire de La Durande, l’un des premiers navires à vapeur dirigé par le capitaine Clubin. La Durande, à la suite d’une machination de Clubin, échoue un jour sur l’écueil Douvres. Si le bateau peut se reconstruire, la machine à vapeur, elle, ne peut être remplacée. Mess Lethierry souhaite organiser un sauvetage de la machine tout en sachant que le prix à payer pour les éventuels volontaires est très élevé. C’est alors que Déruchette se propose d’épouser celui qui réussira à ramener la machine. Il n’en faut pas davantage pour que Gilliatt se décide à braver les dangers de la mer…

Quelle merveille cette adaptation en BD de ce grand classique de Victor Hugo ! Je suis autant saisie par la beauté des planches que par la façon dont Michel Durand a su condenser le récit en peu de pages et avec une place importante accordée au dessin.

Michel Durand s’est inspiré des techniques de gravures sur bois utilisées à l’époque : il offre ainsi un dessin hachuré sans contour d’une minutie incroyable. Le nombre d’heures passées sur chaque planche a dû être considérable. Malgré cette technique compliquée, on admire tous les détails notamment ceux sur la mer aussi bien déchaînée que calme.

Une belle adaptation, sensible, intelligente qui me donne maintenant envie de l’acheter après l’avoir empruntée à la bibliothèque.

Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer
Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer
Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer
Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

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Publié le 28 Juillet 2025

Peter Benchley - Les Dents de la mer

Carnassiers

Pour démarrer cette nouvelle saison des classiques fantastiques chez Moka Milla, nous devions lire un récit insulaire. Il ne m’en fallait pas plus pour jeter mon dévolu sur Les dents de la mer de Peter Benchley puisque l’histoire se déroule sur l’île fictive d’Amity.

Ceux qui me suivent savent que j’adore le film de Steven Spielberg. Je connais les répliques par cœur. Il fait partie des films qui ont compté pendant mon enfance.

Pour autant, je n’avais encore jamais lu le livre. L’année dernière, les éditions Gallmeister ont ressorti une nouvelle traduction pour les cinquante ans du livre. Et maintenant, nous fêtons les cinquante ans du film.

L’écriture de Jaws, c’est un peu l’histoire idéale de la réussite américaine. Et pourtant, Peter Benchley ne ménage pas la société américaine et sa quête perpétuelle d’argent.

Je ne vous fais pas l’affront d’un résumé, tout le monde connaît l’histoire même sans avoir vu le film.

Autant le dire tout de suite, les différences entre le livre et le film sont nombreuses, tant sur la chronologie que sur les personnages mais surtout dans l’essence du récit.

Là où le film est un divertissement, une aventure, un film frisson magnifiquement réalisé avec cette musique simple mais efficace de John Williams, le livre parle surtout de l’avidité humaine, des tensions sociales mais aussi sexuelles. La traduction française « Les dents de la mer » va trop loin car il faudrait retirer son génitif. Les « mâchoires » sont diverses et variées et ce ne sont pas forcément celles du squale qui effraient le plus.

Sur l’île d’Amity, la saison touristique est capitale pour la population qui vit bien souvent des aides sociales en hiver. Une mauvaise saison peut précipiter de nombreuses familles sur la paille. En parallèle, de gros richards, mafieux pour certains, profitent de cette misère sociale et de l’afflux des touristes new-yorkais pour s’en mettre plein les poches. Si le requin est l’élément central de l’histoire, ce n’est pas tant pour lui-même que pour ce qu’il soulève de la société consumériste américaine des années 70. Et ça n’a pas pris une ride !

Pour autant, j'ai été dérangée par des clichés sexistes et même un peu racistes au début du roman. Je n'oublie pas cependant que Quint est un personnage misogyne dans le film là où il a d'ailleurs bien plus d'épaisseur que dans le roman.

Spielberg a surtout bien fait d'abandonner certains aspects de l'histoire qui n'apportent pas grand chose ou sont amenés maladroitement, comme l'adultère. Enfin, je n'ai pas su m'attacher à ces personnages assez antipathiques.

Le succès considérable du livre et surtout du film a eu des répercussions importantes dont l’auteur n’a pris conscience que des années plus tard. La peur du requin s’est développée et sa chasse également. Peter Benchley et son épouse Wendy ont fini par s’engager auprès d’associations pour sauver les océans et notamment sa faune. Il est à noter tout de même que « Jaws » a fait naître des vocations de scientifiques, de plongeurs. Deux faces d’une même pièce qui vaut de l’or.

Traduit de l’anglais américain par Alexis Nolent.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

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Publié le 26 Mai 2025

Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme

Pour ce dernier challenge « Les classiques c’est fantastique » de la saison 5, nous étions conviés à aller piocher dans les thèmes des précédentes saisons. J’ai choisi celui « Bord de mer ou grand large » de la saison 3 (vous connaissez mon amour de la mer). Et comme beaucoup des participants de l’époque, je me suis tournée vers Pêcheur d’Islande de Pierre Loti.

Ce roman, avant même de l’ouvrir, on sait. On sait que tout va mal se passer. Comment cette histoire pourrait-elle bien se passer alors qu’il est question de la mer, de la pêche ? Les histoires de mer, tout comme les histoires d’amour finissent mal. En général.

Pêcheur d’Islande est une histoire d’amour entre Yann, pêcheur à bord de la Marie puis de la Léopoldine (je remarque que c’est le prénom de la fille de Victor Hugo… au destin tragique…) et Gaud, la fille d’un riche commerçant de Paimpol qui a vécu auparavant à Paris.

Une histoire d’amour impossible entre deux être timides où la mer joue la maîtresse exigeante, possessive.

Pierre Loti nous permet de suivre ceux que l’on nommait les Islandais, ces pêcheurs qui, chaque année, se dirigeaient vers la mer du Nord pour pêcher et affronter de terribles tempêtes.

Au-delà de l’histoire d’amour, c’est toute une société et toute une économie bretonnes des pêcheurs et armateurs qui sont dépeintes.

Alors oui, c’est lyrique, très romancé. La réalité est édulcorée – nous sommes après tout dans un roman – mais, tout de même, l’auteur met en avant les difficultés des pêcheurs et de leur famille face à la mer qui les engloutit. Combien de morts dans chaque famille ? Combien de veuves et d’orphelins ?

La mort est ainsi omniprésente dans ce roman. Nous sommes presque dans un éloge funèbre permanent entre les décès au large et les attentes fébriles au port. Il ne faut pas oublier que Pierre Loti – Louis Marie Julien Viaud de son vrai nom – était lui aussi un officier de marine tout comme son frère Yann mort en mer.

Avec cette mort qui rôde, la foi, très importante en Bretagne, devient un refuge pour les familles.

J’ai été agréablement surprise par ce roman bien rythmé, bien écrit. Alors oui, le côté aventurier de la pêche est à relativiser face aux drames mais c’est un livre fort, un véritable témoignage de la vie de cette région de Paimpol à la fin du XIXe siècle (et au-delà).

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mai 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mai 2025

Mon choix de thème - saison 3

Mon choix de thème - saison 3

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Publié le 28 Avril 2025

Vladimir Nabokov - Lolita

Il n’y a pas de nymphette

J’ai longtemps tenu à distance ce livre. Je ne voulais pas me mettre dans la tête d’un pédophile. Je savais pourtant, bien avant de lire Vanessa Springora et Neige Sinno que Lolita n’était pas une apologie de la pédophilie mais une dénonciation forte. Pourtant, j’ai eu peur de me confronter à cette œuvre singulière.

Avant même la lecture, j’ai été rebutée par les couvertures des différentes éditions de Lolita. Celle que j’ai lue en est un exemple parmi d’autres.

Comment peut-on représenter des fillettes maquillées à outrance, avec des attitudes aguicheuses, bref des fillettes sexualisées ?

Comment pouvais-je oublier ce qu’est devenu le mot Lolita, justement une jeune fille aguicheuse, provocatrice, qui éveille les sens des hommes plus âgés ?

Comment en est-on arrivé là ?

Comment a-t-on pu détourner ce livre comme Humbert Humbert détourne cette jeune Dolorès ?

Car oui, il n’y a pas de Lolita. Il y a Dolorès Haze. Dolorès, la douleur en espagnol. Et elle a son compte de douleur, Dolorès/Dolly/Lolita/Lo.

Dolorès, douze ans, croise le chemin de Humbert Humbert un jour de 1947, chez elle, alors qu’elle est dans le patio avec sa mère Charlotte. Elle croise le chemin d’un européen qui, après son divorce, s’installe aux Etats-Unis où il devient professeur d’université.

Humbert Humbert est un homme proche de la quarantaine. Il est élégant, beau (selon lui car tout est de son point de vue). Il est courtois, bien élevé et très érudit. Un beau parti. Mais Humbert Humbert cache aux gens sa passion perverse pour une catégorie de petites filles qu’il nomme les nymphettes. Ces petites filles qui ont quelque chose qui l’attire dans leurs gestes, dans leur attitude.

Pourtant, il n’y a pas de nymphette comme il n’y a pas de Lolita. Ces petites filles sont comme toutes les autres petites filles. La différence, c’est le regard pervers que pose Humbert Humbert sur elles. Nous sommes dans le cerveau d’un malade qui cherche à justifier ses points de vue et ses actions aux lecteurs, piégés dans sa tête.

Oui, Humbert Humbert use de son talent de manipulateur pour tenter de mettre le lecteur dans sa poche. Mais il a plus fort que lui : l’auteur, Vladimir Nabokov qui, avec talent, va défaire Humbert Humbert et le ramener à sa place, celle d’un criminel.

Ce qui change tout dans ce roman qui aurait pu être scabreux et ignoble, c’est que Nabokov n’oublie pas de faire de son narrateur un homme qui révulse. Il se joue de lui avec son style grandiloquant, son style lyrique qui finit même par devenir humoristique.

Si la première partie est un peu l’âge d’or d’Humbert Humbert, celle où il se présente sous son meilleur jour, la seconde partie qui débute après le premier viol de Lolita est non seulement la descente aux enfers de la fillette mais aussi celle de son bourreau.

Comment en est-on arrivé là quand on lit ces mots de la bouche même de Lolita : « le mot juste est inceste » ; « je devrais appeler la police et leur dire que tu m’as violée » ?

Et j’oublie que beaucoup n’ont pas lu ce livre, se sont contentés des « on dit que », ont juste vu l’adaptation de Stanley Kubrick.

Et j’oublie que beaucoup ont lu le livre mais on voulut y voir ce qu’ils voulaient… ce qui en dit long sur la sexualisation des enfants dans nos sociétés dont on paie encore le prix fort aujourd’hui.

Une chose est sûre, j’ai enfin lu Lolita et malgré le sujet, ce fut une révélation. J’ai lu un grand livre d’un grand auteur que je souhaite lire de nouveau. Je n’ai aucun regret de l’avoir ouvert si tardivement. Il faut parfois laisser du temps au temps. Et puis si on devait lire toutes les grandes œuvres rapidement, on s’ennuierait le reste de notre vie.

Je suis donc ravie d’avoir enfin fait cette découverte dans le cadre du challenge « Les classiques c’est fantastique » organisé par Moka Milla consacré en ce mois d’avril à la littérature du XXe siècle.

Traduit de l’anglais par Maurice Couturier.

Vladimir Nabokov parlant de "Lolita" en 1975 dans "Apostrophes"

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - avril 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - avril 2025

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Publié le 31 Mars 2025

Toni Morrison - L'œil le plus bleu

Tranquille comme c’était, il ne poussa pas de marguerites à l’automne 1941. À l’époque, nous avons pensé que c’était parce que Pecola allait avoir le bébé de son père, que les marguerites ne poussaient pas

Enfance volée

Ces premières lignes qui suivent deux pages d’une sorte de comptine ou de ritournelle, annonce frontalement la couleur. Nous allons plonger dans le sordide, la noirceur.

Pecola Breedlove est une petite Noire de onze ans au début du roman. Elle est racontée à travers les yeux de son amie Claudia. Pecola se trouve laide parce qu’elle est noire. Elle aimerait avoir les yeux bleus comme Shirley Temple. Elle est persuadée que si elle avait les yeux bleus, sa vie changerait radicalement. Claudia n’est pas d’accord avec elle. Elle déteste ses poupées blanches et elle ne veut pas se conformer aux Blancs même si elle a conscience que les Métis sont mieux traités que les Noirs. Le racisme systémique dans cette Amérique des années 40 développe le colorisme dans la population noire, cette idée que plus on tend vers le blanc, mieux c’est.

Comment peut-on se construire dans un monde qui nous rejette ?

A travers le récit de Claudia, alterné par des chapitres par un autre narrateur qui met en lumière (ou en obscurité) la vie d’autres personnages, Toni Morrison montre comment le rejet conduit au rejet et la violence conduit à la violence sans pour autant trouver des excuses aux actes des protagonistes.

Claudia est le contrepoint, l’envers du miroir de Pecola. Là où Pecola ne connaît que la violence et se construit ainsi dans le rejet de sa personne, Claudia a la chance d’avoir une forme de stabilité familiale qui l’aide à se construire en tant que noire. Quand Frieda, la sœur de Claudia, subit une violence, la famille réagit là où Pecola est abandonnée, livrée à elle-même. La société laisse des traces sur les êtres mais ceux-ci peuvent aussi agir contre elle.

Ce premier roman n’est pas parmi mes préférés de l’autrice mais Toni Morrison pose les jalons de sa future œuvre, avec ses thèmes récurrents, le tout dans une langue crue, rugueuse qui claque le lecteur à chaque page.

Ce roman a été régulièrement censuré dans les bibliothèques scolaires et les médiathèques américaines. Ces dernières semaines, il fait partie avec Beloved  des romans censurés à grande échelle dans le pays.

Lisons donc Toni Morrison.

Traduit de l’anglais par Jean Guiloineau.

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mars 2025

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