Jack London - Martin Eden

Publié le 27 Avril 2026

Jack London - Martin Eden

Illusions perdues

Pour cette battle London/Hemingway du challenge Les classiques c’est fantastique de Moka Milla, mon cœur a penché vers London dont je préfère les écrits. De plus, j’avais très envie de relire Martin Eden lu depuis bien trop longtemps pour en avoir un souvenir bien précis.

Nous sommes au début du XXe siècle. Martin Eden, un jeune marin d’Oakland – situé en Californie – ne connaît que le travail qui rend les mains calleuses et la violence d’un monde où la connaissance n’a pas sa place. Le roman débute in media res avec un Martin invité dans une vaste demeure bourgeoise. Il a en effet sauvé d’une bagarre le jeune héritier du foyer et se retrouve ainsi convié au souper. C’est lors de cette soirée qu’il fait la rencontre de la jeune Ruth Morse. C’est le coup de foudre. Pour être digne de cette femme qu’il aime, il décide de corriger son langage et d’étudier. Il se forge ainsi une solide culture et découvre son attrait pour l’écriture. Rapidement, il souhaite devenir écrivain et multiplie ainsi les nouvelles et poèmes qu’il envoie à prix d’or à de nombreuses revues. Cependant, ses écrits ne trouvent pas preneurs et, tout en poursuivant le rêve de faire sa vie avec Ruth, Martin vit dans le dénuement le plus total et se retrouve à prendre des petits boulots alimentaires pour survivre. Pour autant, il croit en son rêve dur comme fer alors que tout le monde, notamment Ruth, l’encourage à abandonner cette lubie pour un vrai travail, pour une vraie situation. C’est alors que l’improbable arrive… et son lot de désillusions.

Ce roman est un uppercut, même en seconde lecture. L’écriture directe et vive de Jack London nous arrime au récit et nous fait ressentir profondément tout ce qui traverse le jeune Martin Eden. Lors de ma première lecture, j’étais triste pour lui. Aujourd’hui, j’ai ressenti une profonde colère qui n’aurait pas été attisée sans le style de l’auteur. On vit à fond la soif de connaissances. On vit à fond la quête de reconnaissance.

À travers ce roman, Jack London fait une critique du monde bourgeois. Martin Eden admire la culture des bourgeois qu’il côtoie mais il se rend compte que tout est superficiel : seuls comptent l’argent et la popularité, pas la culture ou le travail. Comment peut-on rester intègre dans un milieu que l’on a désiré mais qui est éloigné de ce que l’on imaginait ? C’est d’autant plus frustrant pour Martin qu’il connait ce que c’est d’être aliéné par le travail (la description du travail dans la blanchisserie est assez saisissante) et tout ce que ça apporte d’être dans un milieu où la culture, la connaissance ont leur place. Cependant, à travers le personnage de Bernard Higginbotham, le beau-frère de Martin, on voit également que les classes moyennes ne valent pas mieux.

L’aspect politique du roman est aussi important. Martin Eden, bien que d’un milieu modeste, rejette le principe de déterminisme social et épouse les valeurs de l’individualisme. Pour lui, seuls méritent d’être reconnus ceux qui se donnent les moyens. Il abhorre les idées socialistes, décriées dans le roman (alors que Jack London était lui-même un socialiste) : « Je suis réactionnaire, tellement réactionnaire que mes opinions ne peuvent que vous être incompréhensibles, à vous qui vivez dans le mensonge d’une organisation sociale truquée et dont la vue n’est pas assez perçante pour découvrir ce truquage. Vous faites semblant de croire à la suprématie du plus fort et aux lois du plus forts. Moi, j’y crois. Voilà la différence ».

Et c’est un peu le sel de ce roman : faire de Martin Eden un homme pas toujours aimable même si ses vœux sont louables, son courage indéniable et sa générosité grande. S’il crie à la fin du roman qu’il est toujours le même, en atteignant la connaissance, en luttant, il change : il devient critique de son milieu d’origine mais aussi du milieu qu’il ne parvient pas à atteindre. Englué dans ses projets et sa vision individualiste, il tombe de haut quand l’hypocrisie se révèle et il n’a plus les armes pour lutter.

Jack London livre un récit que l’on peut croire autobiographique mais qui ne l’est pas à proprement parler, tout en distillant ses idées, par contraste, par effet miroir. Il livre une photographie mais aussi son négatif. Et ça reste tellement d’actualité !

Traduit de l’anglais par Claude Cendrée.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - avril 2026

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M
Quelle bonne idée que de le relire ! Je le ferai un jour avec certitude et j'espère qu'il me touchera autant.<br /> C'est le cas pour toi vraisemblablement. Merci pour ta participation. Le bilan est (enfin) en ligne.
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C
J'ai lu ce roman au cours d'un challenge en 2020-21 et je viens juste de voir le film hier soir , une adaptation dans l'Italie au XX siècle que j'ai bien aimé.
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Curieux de transposer ça en Italie mais c'est en effet assez universel pour être adapté librement. Je n'ai bizarrement pas très envie de voir une adaptation, je ne sais pas pourquoi.
L
j'ai relu et été un peu déçue par cette lecture que j'avais tant adoré dans ma jeunesse . Il faut parfois en rester à ses souvenirs.
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C'est le problème des relectures, soit ça conforte (et renforce) la première impression, soit c'est la désillusion.
N
Bizarrement j'ai découvert Martin Eden très très tard dans ma vie de lectrice, j'avais lu Croc blanc et l'Appel de la forêt dans ma jeunesse et je pensais que Martin Eden était un roman d'aventures et de marine... Bref. J'ai adoré, bien sûr. Pour son aspect social, apprentissage et ce que ça dit sur l'écriture. Marquée à jamais par la toute dernière phrase.
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Collector cette dernière phrase. Je me rends compte que London a su écrire des livres assez divers tout en continuant à distiller ses valeurs.
F
J'avais adoré ce roman ! J'en ai même fait un de mes incontournables ! Tu me donnes presque envie de le relire.
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Je te comprends, il fait partie aussi de mes favoris !