Publié le 29 Juin 2025
Comment basculer du silence au son d'un prénom plombé de secrets ? Autrement dit : quelle es la meilleure manière de lâcher une bombe ?
Silence atavique
Pour qui s’intéresse un tant soit peu aux questions féministes, on sait que de nombreuses femmes ont été internées contre leur gré, pour des motifs souvent futiles. Pour autant, cela n’a pas le même impact quand on le vit dans sa famille, dans sa chair.
Adèle Yon a tout juste vingt-cinq ans quand elle commence à s’intéresser à son arrière-grand-mère. Ce n’est pas vraiment un hasard. Sa grand-mère elle-même s’attendait à ce qu’elle évoque celle qu’on surnommait Betsy. Parce que toutes les femmes de la famille se demandent à un moment ou un autre comment est née la folie de Betsy. Et surtout, « vais-je moi aussi devenir folle ? »
Le premier mot jeté est « schizophrénie ». Mais comment en est-on arrivé là ?
Adèle Yon va faire bien plus que se poser les questions habituelles des femmes de la famille, elle va décider de mener son enquête. Habituée aux archives de par sa formation, elle va chercher des documents pour en savoir davantage sur Betsy et le traitement psychiatrique des femmes. Elle mène aussi des entretiens avec différents membres de la famille, de toutes les générations. Et cette enquête devient vite vertigineuse quand Adèle Yon découvre que la schizophrénie a bon dos...
C’est un ouvrage hybride que nous livre Adèle Yon : retranscriptions d’entretiens avec la famille, des mails, les lettres entre Betsy et son futur mari André, des photos, des archives, des liens avec des films comme Rebecca ou des livres comme Jane Eyre de Charlotte Brontë et son pendant La prisonnière des Sargasses de Jean Rhys. Une pluralité de documents, d’éléments pour raconter cette Betsy dont la vie, elle, a été grandement simplifiée après une lobotomie et un long séjour en HP de 1951 à 1967.
Le récit d’Adèle Yon montre le poids du silence dans la famille et la façon dont on silenciait les femmes à cette époque (les lobotomisés étaient majoritairement des femmes alors que les hommes étaient bien plus nombreux dans les HP). C’est aussi le règne du déni sur le sort d’Elisabeth et même davantage que le déni : l’acceptation de schémas de pensées patriarcaux aussi bien chez les hommes que les femmes. Au point de croire encore à la schizophrénie de la bisaïeule, au point de croire à l’hérédité : « Il y a un tempérament fragile dans cette famille, disait ma grand-mère… »
Avec cette enquête, Adèle Yon découvre qu’elle n’a pas eu héritage de la folie. En revanche, elle découvre qu’elle est en colère :
« Voilà, j’ai voulu panser la plaie par l’enquête et je me suis trouvée doublement en colère, écrasée par leurs voix pleines de silences, écrasées par leurs archives pleines de silence ».
Et nul doute que c’est ce silence qu’elle a reçu en héritage ainsi que la colère de son arrière-grand-mère, une colère qu’elle n’a pas pu exprimer. Adèle réhabilite Betsy, lui redonne la place qu’elle mérite.
Une voix, enfin. Et un vrai prénom : Elisabeth.
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