Lucie Rico - Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?

Publié le 24 Septembre 2026

Lucie Rico - Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?

Mémoire et langage

Point. Final. Le point qui termine tout.

Mais que fait-on quand la touche point ne répond plus sur le clavier ?

Comment terminer ?

C’est la question que se pose Jennifer alors qu’elle rédige le compte-rendu d’un plan de licenciement.

Puis, quelques larmes et les touches A et U se font également la malle.

Jennifer pourrait tout de suite voir un réparateur mais elle persiste, elle signe, avec les touches qui lui restent et de fastidieux copier-coller.

Mais pourquoi cet acharnement alors que tout semble s’acharner contre elle ?

Comment terminer ?

Mais ne faut-il pas au contraire commencer quelque chose ?

« Tu ne peux pas continuer comme ça », « et moi, suis-je récupérable ? ».

Les touches manquantes appuient sur une corde sensible que Jennifer finit par ressentir. Un flash apparaît : une scène de baiser du film Autant en emporte le vent, quelqu’un qui appuie sur la touche pause, et… et… et !... et ?

Et quoi ?

Ce « et » devient la conjonction d’incoordination. Mais où est donc Jennifer ? Qui appuie sur pause ? Qui lui retire les mots ? Qui lui a fait oublier un pan de son enfance ? Mais pourquoi du sang sur le pull jaune ?

Quand le langage se fait la malle, c’est la mémoire qui s’emballe et la quête devient nécessaire. Le langage suit cette quête comme lors d’une soirée chez une amie où Jennifer ne peut s’empêcher de ne poser que des phrases interrogatives à tout le monde.

« Pour me reconstituer moi-même, j’ai suivi la procédure réservée aux affaires criminelles ».

Il n’y a pas d’ataxie mais des pistes à suivre, à flairer pour achever la phrase, pour achever l’histoire. Elle reconstitue l’appartement du grand-père à Perpignan tel qu’il était au moment de la touche pause. Elle est aidée par des hommes qui, pour une fois, ont des positions d’alliés, et, au contraire, elle est empêchée par les femmes de la famille. Mais Jennifer est déterminée à « faire des vagues » pour reprendre la chanson d’Anne Sylvestre en exergue du roman.

C’est la première fois que je lis Lucie Rico. J’ai été attirée par ce titre assez mystérieux et drôle. J’ai ouvert ce roman et j’ai été embarquée dans cette histoire brillante, intelligente, bien menée. L’autrice parvient à aborder un sujet grave, la mémoire traumatique, tout en apportant de la légèreté, de l’humour et même un peu d’absurde. Lucie Rico est une équilibriste du verbe, du récit, du mélange des genres également : nous avons aussi bien affaire à un thriller psychologique qu’à une enquête policière, une réflexion sur le langage, des images cinématographiques. La référence à Pérec et à sa Disparition est évidente pour dire, par l’absence, l’indicible mais on ne peut pas réduire ce roman et son autrice à cet auteur ou à d’autres références car l’univers de Lucie Rico est d’une inventivité folle, a son langage propre, parfois en creux.

Une bien belle découverte qui me donne furieusement envie de plonger dans les précédents opus.

Publié dans #Roman, #Féminisme

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