Publié le 29 Mars 2026

Helen Zahavi - Dirty week-end

Sunday Bloody Sunday

« Voici l’histoire de Bella qui se réveilla un matin et s’aperçut qu’elle n’en pouvait plus ».

Dès l’incipit, nous savons que nous sommes à un point de bascule pour cette jeune femme. Rien ne sera plus comme avant.

Pourtant, Bella est une femme tout ce qu’il y a d’ordinaire. Elle vit à Brighton, cette ville côtière du sud de l’Angleterre, dans un appartement en sous-sol où seule une petite fenêtre dans la cuisine lui donne accès au monde extérieur. C’est fort peu et c’est pourtant suffisant pour se rendre compte, un jour d’été caniculaire, qu’un homme l’observe depuis l’immeuble d’en face. Oui, il l’observe et ne détourne pas son regard quand il la voit. Bella fait ce que toute femme ferait dans ce cas-là, elle ferme le rideau, elle tente de se faire oublier, elle qui n’a pourtant pas cherché la lumière. Mais pendant des semaines et même des mois, l’homme continue de l'épier puis lui téléphone avant une rencontre glaçante dans un parc ne laissant aucun doute sur ses intentions. Bella pourrait avoir peur. Bella pourrait s’enfuir. Et pourtant, Bella ne peut pas plier. Bella ne peut que rompre.

C’est lors d’un week-end qu’elle prend une décision radicale et violente : tuer tous les hommes qui lui veulent du mal… et Dieu sait qu’elle va en croiser un certain nombre…

Dans ce roman publié en 1991, tout comme le American Psycho de Bret Easton Ellis, Helen Zahavi livre un roman provocateur, à la plume cynique, à l’humour noir et aux scènes marquantes (âmes sensibles, s’abstenir). Elle n’hésite pas à prendre à partie le lecteur pour qu’il se mette à la place de Bella : « Vous la trouvez pathétique ? sa faiblesse vous rebute ? L’image de ses grands yeux fous de victime vous soulève l’estomac ? Ne la jugez pas. Ne la jugez pas sans avoir vécu cela ». J’ai personnellement beaucoup aimé le ton de ce livre qui va droit au but.

Si le roman semble peu crédible – il faut vraiment ne pas avoir de chance pour tomber sur autant de gars cinglés en l’espace d’un week-end – nous avons surtout affaire à une fable, à un conte. Tout est exagéré pour mieux faire ressortir les failles et surtout la violence, la cruauté des hommes et de toute une société. Si ces femmes subissent, c’est parce qu’elles sont considérées comme faibles : « Elle était trop gentille. Elle était tout simplement trop gentille. La gentillesse avait toujours causé sa perte. Quand vous êtes gentil, les gens profitent de vous. Ils vous frappent sur la bouche avec le talon de leur chaussure. Ils pensent qu’il ne leur arrivera rien, car ils savent que vous êtes gentil ».

Cette faiblesse supposée est un conditionnement. Le jour où elle n’est plus visible, le jour où le combat s’équilibre, la peur ne peut que s’installer chez les hommes.

Ce roman a évidemment déclenché les foudres à sa sortie. Dirty week-end a en effet fait l’objet d’une demande d'interdiction au Royaume-Uni pour immoralisme. Mais qu’est-ce qui est vraiment immoral ? Cette femme qui se venge des hommes qui la prennent pour un bout de viande ou le comportement de ces hommes qui amène à cette violence ?

Il est toujours intéressant de constater que l’on juge immorale une femme qui tue mais pas des hommes qui violent. Nous sommes pourtant face à deux crimes. La société n’aime surtout pas qu’on lui tend un miroir inversé.

Si ce type d’histoire ne vous rebute pas, n’hésitez pas à lire ce roman.

Traduit de l’anglais par Jean Esch.

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Publié dans #Roman, #Mars au féminin

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Publié le 24 Mars 2026

Jonas Sollberger - Viens Élie

Fuite en avant

Tout commence avec l’abattage d’un arbre par le père… et toute une forêt finit par prendre la place.

Une fin de journée caniculaire. Élie sort son oiseau domestique Moïse pour lui faire prendre le frais dans la forêt. Alors que l’animal a toujours été très proche d’Élie, il prend son envol et ne revient pas. Pour Élie, Moïse s’est perdu. À aucun moment, il n’envisage que l’oiseau ait voulu reprendre sa liberté. Alors, Élie cherche Moïse, cherche… cherche… cherche encore. Malgré le soleil qui décline doucement mais sûrement. Malgré la demande du père de l’aider à rentrer le bois. Malgré la sœur et la mère qui viennent à sa rencontre pour l’inciter à rentrer. Malgré le souper qui attend. Et surtout malgré le recrutement militaire qui l’attend le lendemain.

Il cherche, il cherche, il cherche et les phrases s’accumulent, se suivent, sans ponctuation (hormis pour les dialogues). La langue semble chercher en même temps qu’Élie. Elle se fait répétitive, lancinante, presque incantatoire. Elle épouse la quête d’Élie. Mais est-ce vraiment une quête ? Élie n’est-il pas en train de fuir en cherchant Moïse, ce guide qui va lui faire défaut pour traverser cette mer d’incertitudes qui s’ouvre devant lui ? En s’enfonçant encore plus dans cette forêt qui devient un personnage, Élie fait remonter des souvenirs de son enfance comme les sorties avec sa sœur et sa mère à la Clairière du Noyer. Et le son des cloches du village qui vient ponctuer ce récit sans ponctuation, qui joue un peu le « Remember ! » de L’Horloge de Baudelaire, ce « Temps [qui] est un joueur avide / Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi ». En fuyant dans la forêt, Élie semble fuir l’entrée dans le monde adulte annoncée par le recrutement militaire. L’oiseau Moïse peut être vu comme l’innocence qui s’envole pour s’enfoncer dans l’obscurité du monde des adultes, cette forêt sombre et effrayante des contes de fées où chaque arbre peut être abattu. 

Viens Élie est une histoire de fuite dans un monde qui a de quoi faire peur.

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Publié dans #Roman

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Publié le 18 Mars 2026

Hélène Laurain - Tambora

Cataclysme

L’autrice ouvre son livre en comparant ses filles à des mégalopoles : elles grandissent, s’étalent, se construisent, font parfois peur par leur démesure, par ce mélange de silence nocturne et de grouillement diurne. Elles sont des êtres qui vont devenir autonomes.

Et pourtant, que de chantiers pour en arriver là ! Que de terrains engloutis en un clin d’œil !

Du passé, presque une tabula rasa. « Mais, il y a des traces ».

« Je me souviens de rien car je me souviens de tout ».

Les traces sont là pour rappeler les chantiers, les obstacles. Comme la fausse-couche qui aspire l’espoir, le silence autour, la culpabilité. Comment faire le deuil de ce qui n’a pas pu advenir ? Et ce terme – fausse couche – « Rien de faux pourtant. Rien n’a jamais été plus vrai ».

Et puis, il y a aussi la Grande et la Petite, celles qui sont advenues et chamboulent tout. Un quotidien comme un raz-de-marée, une éruption volcanique, un cataclysme… un Tambora, ce volcan qui a chamboulé le monde en 1815.

Et pourtant, comment décrire ces traces du quotidien ?

« […] ces phases, elles laissent des traces. Mais il est très difficile de retrouver les souvenirs ponctuels, insignifiants du quotidien ensemble […]. J’aimerais rendre la texture du quotidien ».

Une certitude cependant : « Ce que je veux pour mes filles, pour moi et mes semblables, ce sont des fictions-paniers, comme les définit Ursula K. Le Guin » qui est en exergue du livre.

En finir avec la fiction-épée, avec la fiction sur un individu. Promouvoir une fiction sur du banal, sur des territoires comme ces filles-mégalopoles. Montrer que ces fictions ont une force, un pouvoir. La maternité comme cataclysme dans une vie, dans un corps.

Pour parvenir à ce but, Hélène Laurain livre un roman hybride qui mélange prose, poésie, fiction et documentaire. L’autrice a l’art de mélanger l’intime et le collectif, d’unir autour d’un récit à la fois banal et extraordinaire, celui d’une femme qui donne la vie et porte parfois la mort ; d’une femme traversée par l’obscurité du monde, par les brèches de lumière du quotidien ; d’une femme à la fois une et multiple.

Et c’est beau. Et c’est fort.

Et c’est la vie en somme.

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Publié dans #Roman

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Publié le 11 Mars 2026

Małgorzata Lebda - Vorace

De la voracité de la mort

Maj, village isolé dans les montagnes des Beskides. La narratrice revient vivre chez ses grands-parents, sa seule famille après le décès de ses parents et de sa tante. Accompagnée d’Ann qui semble être sa compagne, la narratrice vient s’occuper de sa grand-mère Róza très gravement malade. La maison est un peu à l’image de sa propriétaire, elle est dans un sale état et le grand-père, impuissant face à la maladie de son épouse, déploie toute son énergie à la rénover comme si retaper l’une pouvait guérir l’autre.

Aux abords du village, la beauté de la nature, et notamment de la faune, explose mais devient également menaçante, surtout quand les hommes s’y mêlent. La nuit, des phares viennent éblouir les trois femmes : il s’agit des camions qui emmènent les bêtes à l’abattoir. La mort, vorace, rôde ainsi partout.

Dans ce premier roman à tendance autobiographique, Małgorzata Lebda nous montre avec poésie toute la fragilité de l’existence. Si « le deuil est vorace », la vie l’est tout autant et c’est ce que l’autrice met en lumière avec cette histoire de solidarité féminine et transgénérationnelle, ce rituel des soins et de l’accompagnement, cette trinité féminine belle et forte. Les chapitres sont courts et montrent tout le savoir-faire de l’autrice depuis des années dans l’écriture poétique. La prose est évocatrice, parfois lyrique et incantatoire. L’autrice joue avec les silences, les répétitions, la contemplation, sur les métaphores souvent cachées et pourtant bien présentes.

Un très beau roman découvert grâce à mon amie Geneviève que je remercie chaleureusement.

Traduit du polonais par Lydia Waleryszak.

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Publié dans #Roman

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Publié le 6 Mars 2026

Aurélien Gautherie - L'Enfant du vent des Féroé

Narrations du large

En ouvrant ce roman, on découvre un lieu : Gjógv, un village de l’archipel des Féroé. Un village au nom imprononçable, qui n’a rien d’extraordinaire de prime abord et où soufflent les vents. Des vents qui réveillent les légendes et fouettent les hommes.

En ouvrant ce roman, on rencontre des habitants habitués à une vie rude. Surtout en ce début de XXème siècle où commence l’histoire. 1902. Jonas, sa femme Olga, sa sœur Elin et puis l’arrivée d’une enfant.

En ouvrant ce roman, on assiste à la naissance de la petite Anna. Elle ouvre à peine les yeux sur le monde qu’elle devra bientôt les fermer. Comme ce vieil homme, un pêcheur, qui lutte pour mourir le bon jour. Entre ces deux événements, cinquante années se sont écoulées. Cinquante années où la vie a tout balayé comme une tempête. Où le malheur a fait son nid.

De toute immensité.

De toute éternité.

En ouvrant ce roman, on ouvre la porte sur un monde où les hommes ont tendance à se taire alors que les lieux, les objets, eux, parlent. Ils ont voix au chapitre, ils donnent leur nom aux chapitres, ils chapitrent le roman. Ils le poétisent. Une polyphonie. Un chœur. Que peuvent bien dire un village, un bonnet ou des vents ? Tout ce que les hommes gardent en eux, en silence. 

En ouvrant ce roman, on rencontre l’Etranger, pas si étranger puisqu’il choisit d’être ici. Puisqu’il choisit de se raconter. De raconter les Hommes. D’écouter les vents. D’écrire. N’est-il pas lui aussi l’enfant du vent des Féroé ?

De toute immensité.

De toute éternité.

Dans ce premier roman superbement maîtrisé, Aurélien Gautherie ne raconte pas uniquement un drame comme tant d’autres, il nous fait voyager entre la prose et le vers libre. Entre la tragédie et la beauté. Entre la nature et les hommes. Entre le temps et la fin inéluctable. D’une plume fluide et sensible, il invite à une réflexion sur le deuil, la mémoire, la paternité, les lieux ou les êtres qui nous habitent. Il nous montre à quel point tout est relié. Pour ce faire, il convoque des images fortes, il fait la place aux silences, aux non-dits, à l’économie des mots, à la métaphore. Il convoque la puissance évocatrice de Saint-John Perse. Et malgré la dureté des moments, on y puise une force, un apaisement, un bercement.

Un premier roman dont on ne lâche pas la lecture et que l’on quitte à regret.

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Publié dans #Roman

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Publié le 1 Mars 2026

Adèle Rosenfeld - L'extinction des vaches de mer

In memoriam

1741. L’explorateur danois Vitus Béring débarque (et meurt très rapidement) sur l’île qui portera son nom, dans le Kamtchatka, péninsule de l’Extrême-Orient russe. L’expédition comprend aussi la présence du naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. Ce scientifique est représentatif de sa communauté qui se lance dans une compétition acharnée en Europe pour cataloguer toutes les espèces de plantes et d’animaux du globe. Il découvre dans les eaux glacées du Pacifique Nord une nouvelle espèce de sirénien, la vache de mer auquel il donnera lui aussi son nom : la rhytine de Steller. À peine découverte, cette nouvelle espèce est chassée. Ce qui peut s’apparenter à une survie pour l’équipage atteinte par la malnutrition, devient une véritable extermination dans les années qui suivent. La vache de mer est tuée pour son lait, sa peau et surtout sa graisse : c’est la « ruée vers l’or gras », au point que l’espèce s’éteint en 1768, soit à peine vingt-sept ans après sa découverte : triste record !

C’est ainsi cette découverte, cette chasse qu’Adèle Rosenfeld nous invite à suivre.

On voit la façon dont les hommes imposent leur nom, leur soif de conquête au point de tout détruire. J’ai remarqué un lien assez étroit entre ces hommes conquérants et les descriptions assez féminines de la vache de mer notamment les mamelles : « leur forme sont exactement comme chez la femme ». La domination est brillamment racontée, avec une érotisation de la rhytine de Steller et un côté très sensuel dans l’écriture.

Venons-en justement à l’écriture d’Adèle Rosenfeld. Ce qui saute aux yeux c’est sa voix singulière. L’écriture est finement ciselée, au vocabulaire riche sans tomber dans le pompeux – ce qui est un équilibre délicat. De plus, la narration est très sensorielle. Je n’ai jamais vu autant de phrases évoquant l’importance du son, de la voix et surtout de la prononciation, de l’articulation des mots comme : « … il sentit le mot rouler sur ses lèvres, le baiser qu’il se faisait à lui-même quand il faisait sonner le « b », le dépôt de bave qui rafraîchissait sa bouche quand il expirait pour la deuxième syllabe… » Même si je n’ai pas lu son premier roman, je sais (et on l’apprend de toute façon aussi dans ce livre) la surdité de l’autrice et donc on peut comprendre l’obsession du langage, du son et des silences.

En parlant d’obsession :

« D’ailleurs, on ne sait pas pourquoi une image se forme, ni pourquoi une obsession vous prend ».

Au bout de 120 pages, le roman bascule de façon assez abrupte sur une seconde partie qui ramène le lecteur vers les intentions d’écriture de l’autrice et un pan de son histoire familiale. Je trouve dommage de révéler ce qu’il en est donc je vous laisse le découvrir (ou le lire ailleurs). J’ai été assez surprise par ce « revirement » soudain qui peut sembler un peu artificiel alors que ce n’est pas le cas. Ces deux blocs ont de nombreux liens (la disparition, l’extinction, la mémoire, l’héritage, la domination…) mais je me suis interrogée sur cette séparation justement. N’aurait-il pas été plus fluide de voir la seconde histoire intégrée progressivement dans la première ? J'ai fini par me dire que si l’histoire personnelle avait été saupoudrée dans le récit des vaches de mer, il n'y aurait pas eu le même impact, la même force. 

Je suis donc ravie d’avoir découvert cette autrice dont ma sista me disait le plus grand bien et j’espère qu’elle continuera de creuser sa singularité (je pense qu’il y a des chances que ce soit le cas).

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Publié dans #Roman

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