Adèle Rosenfeld - L'extinction des vaches de mer
Publié le 1 Mars 2026
In memoriam
1741. L’explorateur danois Vitus Béring débarque (et meurt très rapidement) sur l’île qui portera son nom, dans le Kamtchatka, péninsule de l’Extrême-Orient russe. L’expédition comprend aussi la présence du naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. Ce scientifique est représentatif de sa communauté qui se lance dans une compétition acharnée en Europe pour cataloguer toutes les espèces de plantes et d’animaux du globe. Il découvre dans les eaux glacées du Pacifique Nord une nouvelle espèce de sirénien, la vache de mer auquel il donnera lui aussi son nom : la rhytine de Steller. À peine découverte, cette nouvelle espèce est chassée. Ce qui peut s’apparenter à une survie pour l’équipage atteinte par la malnutrition, devient une véritable extermination dans les années qui suivent. La vache de mer est tuée pour son lait, sa peau et surtout sa graisse : c’est la « ruée vers l’or gras », au point que l’espèce s’éteint en 1768, soit à peine vingt-sept ans après sa découverte : triste record !
C’est ainsi cette découverte, cette chasse qu’Adèle Rosenfeld nous invite à suivre.
On voit la façon dont les hommes imposent leur nom, leur soif de conquête au point de tout détruire. J’ai remarqué un lien assez étroit entre ces hommes conquérants et les descriptions assez féminines de la vache de mer notamment les mamelles : « leur forme sont exactement comme chez la femme ». La domination est brillamment racontée, avec une érotisation de la rhytine de Steller et un côté très sensuel dans l’écriture.
Venons-en justement à l’écriture d’Adèle Rosenfeld. Ce qui saute aux yeux c’est sa voix singulière. L’écriture est finement ciselée, au vocabulaire riche sans tomber dans le pompeux – ce qui est un équilibre délicat. De plus, la narration est très sensorielle. Je n’ai jamais vu autant de phrases évoquant l’importance du son, de la voix et surtout de la prononciation, de l’articulation des mots comme : « … il sentit le mot rouler sur ses lèvres, le baiser qu’il se faisait à lui-même quand il faisait sonner le « b », le dépôt de bave qui rafraîchissait sa bouche quand il expirait pour la deuxième syllabe… » Même si je n’ai pas lu son premier roman, je sais (et on l’apprend de toute façon aussi dans ce livre) la surdité de l’autrice et donc on peut comprendre l’obsession du langage, du son et des silences.
En parlant d’obsession :
« D’ailleurs, on ne sait pas pourquoi une image se forme, ni pourquoi une obsession vous prend ».
Au bout de 120 pages, le roman bascule de façon assez abrupte sur une seconde partie qui ramène le lecteur vers les intentions d’écriture de l’autrice et un pan de son histoire familiale. Je trouve dommage de révéler ce qu’il en est donc je vous laisse le découvrir (ou le lire ailleurs). J’ai été assez surprise par ce « revirement » soudain qui peut sembler un peu artificiel alors que ce n’est pas le cas. Ces deux blocs ont de nombreux liens (la disparition, l’extinction, la mémoire, l’héritage, la domination…) mais je me suis interrogée sur cette séparation justement. N’aurait-il pas été plus fluide de voir la seconde histoire intégrée progressivement dans la première ? J'ai fini par me dire que si l’histoire personnelle avait été saupoudrée dans le récit des vaches de mer, il n'y aurait pas eu le même impact, la même force.
Je suis donc ravie d’avoir découvert cette autrice dont ma sista me disait le plus grand bien et j’espère qu’elle continuera de creuser sa singularité (je pense qu’il y a des chances que ce soit le cas).
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