Jakuta Alikavazovic - Au grand jamais

Publié le 7 Juin 2026

Jakuta Alikavazovic - Au grand jamais

Rendons son obscurité à la nuit

« L’histoire ne commence que grâce à cela : une femme disparaît ».

Alors l’histoire de ce roman commence par une femme qui disparaît : la mère de la narratrice.

Le décès et pourtant cette impression qu’elle avait déjà disparu bien avant.

Peut-être même depuis son arrivée en France, la fuite de la Yougoslavie de Tito dans les années 70.

Une chose est sûre pour la narratrice, la mère s’est effacée au moment où elle a cessé d’écrire, elle, la poétesse promise sans doute à un bel avenir littéraire si elle n’était pas partie, si elle n’avait pas décidé de tout stopper.

« Elle a fini de devenir une présence discrète, transparente à tous et à elle-même ».

Et pourtant, avec ce décès, naît l’obsession de la narratrice de comprendre : « à quoi renonce-t-on quand on renonce à la poésie ? »

Ceux qui suivent l’œuvre de Jakuta Alikavazovic savent que cette mère était déjà présente dans son œuvre : on pense à la mère d’Amélia dans « L’avancée de la nuit » mais, cette fois-ci, pas de récit à la troisième personne mais à une première personne assumée même si elle est très clairement autofictionnelle : « moi est de toute façon une idée bien étrange, une convention littéraire… »

Commence ainsi une quête des origines, une quête de ce silence maternel et même une enquête presque policière quand, sans cesse, reviennent les mots de la mère : « Il y a un don, dans cette famille ».

La narratrice cherche les indices et on a l’impression de retrouver aussi « Comme un ciel en nous », publié il y a quelques années à propos du père et qui tendait aussi vers l’enquête.

Une chose est sûre, Jakuta Alikavazovic a une œuvre d’une très grande cohérence où l’on vogue toujours dans les thèmes de la disparition, du mystère, de la place de l’art et de la littérature, de la mémoire mais, à chaque fois, sous un prisme différent.

Dans Au grand jamais, l’autrice livre un roman autant sur la mère, sur la relation mère-fille que sur l’Histoire politique européenne. On comprend, grâce à la présence du cousin Sacha (merveilleux prénom au passage puisque l’un de mes fils le porte 😊), que la disparition est une nécessité dans la famille et c’est peut-être là le don de la famille : une mère qui disparaît pour survivre et une fille qui brise le silence en retour. Redonner l’obscurité à la nuit mais aussi la lumière aux jours de cette famille, de cette histoire, de cette mémoire.

Donner du sens là où il semble ne pas y en avoir tout en acceptant aussi que tout ne peut pas faire sens et que le mystère, au moins partiellement, demeurera.

Il faudrait plusieurs lectures pour faire le tour de ce livre et encore ! Là aussi il faut accepter qu’une partie du mystère demeure.

Une chose est sûre, par son écriture virtuose (merci encore pour les anaphores, les points virgules et les tirets cadratins) et sa maîtrise incroyable de la narration, Jakuta Alikavazovic est l’une de nos plus grands écrivains.

Publié dans #Roman

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F
Je ne connaissais pas du tout cette autrice mais ton enthousiasme me la rend intrigante !
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Je la considère vraiment comme une autrice importante et c'est aussi une très bonne traductrice.
K
Mon commentaire n'a rien à voir, je te donne juste les coordonnées bloguesques de Nicole si tu veux te lancer dans Dostoïevski, à deux on se motive; https://www.motspourmots.fr/<br /> J'ai encore à lire Crime et châtiment, mais pas tout de suite!
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Ahhhh mais on se connaît bien Nicole et moi ;-)<br /> Oui, je suis partante pour Dostoïevski et d'ailleurs il me semble lui avoir écrit un commentaire dans ce sens... faites-moi signe s'il y a une lecture commune qui se profile.
N
Dommage que le thème de ce roman m'en éloigne car je lis l'autrice avec plaisir dans Libé le week-end et je la trouve toujours intéressante à l'oral. Mais les histoires de mères et de filles me font fuir.
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Vu les relations avec ma mère, ce n'est pas non plus ma tasse de thé lol. J'ai lu parce que c'est elle. Mais, j'ai attendu car cette rentrée d'août 2025 était fatigante avec les histoires de pères et mères.
I
Ah oui, quand même... Tu es plus qu'enthousiaste... Je ne sais pas pourquoi, je ne me sens pas très attirée par cette auteure, mais je tenterai sans doute tout de même de la découvrir avec ce titre lorsqu'il sortira en poche..
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Je comprends que ses livres n'attirent pas. Moi, je suis tombée amoureuse de son écriture.
L
Bonjour à Sacha ! et une lecture qui semble émouvnante.
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Merci ;-)<br /> Oui émouvante mais aussi stimulante.