Publié le 26 Juillet 2026

Sigolène Vinson - La requine

Vivre ou survivre avec poème

« J’ai fait de mon mieux ».

Cette phrase est à la fin de la préface du traducteur d’une vieille édition des Oiseaux d’Aristophane.

« J’ai fait de mon mieux ».

Une phrase qui résonne beaucoup face à tout ce qui s’effondre, à toute la misère du monde. Face à ce monde en feu, en flammes, en haine.

Une phrase qui illustre aussi le cheminement de Sigolène Vinson, « morte parmi le mort, survivante parmi le survivant ».

Ce qui frappe à la lecture de cet ouvrage, qui cette fois-ci ne se cache pas derrière le mot roman, c’est tout ce qu’il rassemble et qui a été distillé ici et là dans tous ces précédents ouvrages. Un Petit Poucet qui a méthodiquement et inconsciemment semé ses cailloux, ses dents de requins fossilisées pour bâtir un rocher littéraire imposant, magnifique, onirique.

Une fois de plus, l’étang de Berre est l’un des personnages principaux du livre mais on a aussi à l’horizon le Djibouti que l'on avait vu dans Courir après les ombres. Le Djibouti de l’enfance mais aussi celui plus récent de 2018 qui remet l’autrice face à l’horreur. On passe du Carcharodon carcharias à des menaces bien humaines mais tout aussi effrayantes.

Du haut de son pan de falaise effondrée, que l’on retrouve sous le trait de Catherine Meurisse en couverture, Sigolène Vinson ne fait pas que regarder l’horizon, regarder son étang de Berre : elle regarde aussi en direction de qui a vécu et n’est plus. L’attentat de Charlie Hebdo, les procès, l’avion vers Paris avec Peter Cherif à quelques mètres d’elle. La vie est parfois d’une ironie assez cruelle.

Depuis Maritima qui mettait en scène pour la première fois l’étang de Berre, on comprend l’attachement de l’autrice pour cette lagune qui, si l’on n’est pas attentif, si l’on n’a pas le regard de Sigolène, n’a rien pour elle.

Il faut un certain regard, un beau regard, qui regarde au-delà de ce que les yeux peuvent voir, ces yeux où repasse le film humide du passé, un regard qui parfois aussi sauve de la mort sans que l’on sache pourquoi.

Il faut un certain regard pour aimer ce monde malade, menacé de toute part, par toute forme de violence et y déceler ce qui reste encore en vie, ce qui mérite encore que l'on pose les yeux dessus.

Dents fossiles. Energies fossiles. Humain fossile en survie et qui cherche ce qui permet encore de lutter. Car tant qu’il y a une part de vivant – même dans le mort – une part de beauté, une part de doute, une part d’envie, tout n’est pas perdu.

Quand tout meurt, il faut vivre, lutter pour le vivant, lutter pour son regard. Sigolène, à travers ce récit et d’ailleurs tous ses écrits, montre la voie pour continuer à vivre pour toujours, avec discours et avec velours.

Sigolène Vinson - La requine

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Publié dans #Ecologie

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Publié le 19 Juillet 2026

Jón Kalman Stefánsson - Corps célestes à la lisière du monde

Spánverjavigin

« La littérature transforme le monde, de qui fut comme ce qui sera. Ne cherchez donc pas ici des faits avérés, mais plutôt la vérité », dit l’auteur en exergue de son roman.

La quête de vérité commence en octobre 1615 quand le révérend Pétur écrit une lettre à une destinataire dont on connaît l’identité plus tard. Cette lettre, il ne la commence pas par hasard, elle fait suite à un événement terrible que l’on mettra du temps à découvrir. Avec effroi.

Pétur est installé depuis 1609 à Brúnisandur, dans les fjords de l’ouest islandais, après avoir étudié au Danemark et en Angleterre. Il vit avec la taciturne mais sage et dévouée servante Dóróthea, son chien et son chat. S’il est un religieux, il est aussi un homme cultivé, passionné par les sagas des temps anciens, les antiques Eddas et la poésie complexe des scaldes. Il fréquente d’ailleurs un naturaliste et savant autodidacte, Jón l’Erudit. On le voit dans sa vie quotidienne, en relation avec les habitants de sa paroisse. Il voit les joies, les peines, la dureté de la vie… l’amour aussi qui finit par le toucher.

Mais, Brúnisandur n’est pas un lieu hors du monde. Le « monde extérieur » est là et il le contamine. Ari Magnússon, le bailli, représentant de la couronne danoise, devient l’incarnation de la terreur. Un massacre se prépare contre des Espagnols qui ont échoué sur leurs côtes en voulant pêcher la baleine ; le Spánverjavigin que l’Islande a longtemps rejeté de son Histoire.

« L’oubli et le silence, notre lâcheté et notre torpeur sont les éternels alliés des tyrans de tous les temps ». Ces Espagnols deviennent des boucs émissaires comme tant d’autres gens avant eux et après eux.

« C’est pourquoi nous avons le devoir de tout dire.

Parce que nous tirons si peu de leçons du silence ».

Comment ne pas être d’accord avec Pétur quand on voit notre monde quatre siècles plus tard ?

Avec ce roman, nous avons l’un des textes les plus exigeants de l’auteur, tant par sa langue qui atteint des sommets de raffinement et de poésie (rendue merveilleusement par son traducteur Eric Boury) que par sa construction ambitieuse, faite d’allers-retours et même de détours. C’est sans compter une galerie de personnages impressionnante : heureusement, la liste est fournie en fin de roman. Il faut donc un temps d’adaptation pour plonger véritablement dans le récit et en savourer toutes les pages.

On savait que Jón Kalman Stefánsson était un grand auteur mais ce dernier opus ne fait qu’enfoncer le clou. Le travail de documentation est aussi important car le récit mêle tout à la fois fiction et réalité historique avec cette quête de vérité. Il est dans la lignée des auteurs de sagas dont Pétur est si friand. Un roman indispensable à lire si vous êtes fans de l’auteur. Si vous le découvrez, je vous recommande de lire d’autres œuvres avant de savourer ce splendide roman.

Traduit de l’islandais par Eric Boury.

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Publié dans #Roman

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Publié le 12 Juillet 2026

Shih-Li Kow - Le Poids des os

Bone collector

Selon un vieux diseur de bonne aventure, des os lourds augureraient d’une bonne vie. Ne serait-ce pas plutôt le poids de l’héritage, de notre position dans la société qui augure ou non d’une bonne vie ?

Découverte il y a quelques années avec son excellent roman La somme de nos folies, j’ai pris grand plaisir à renouer avec Shih-Li Kow dans ce recueil de vingt-cinq nouvelles pouvant aller d’une page à une bonne dizaine. Ces nouvelles ne sont pas rattachées les unes aux autres et pourtant, un fil conducteur est bien présent, sans compter des personnages que l’on retrouve d’une nouvelle à une autre (ou du moins des homonymes).

En vrac : une femme sans papier qui prend sa douche dans une fontaine avant de se faire surprendre par un homme ; une mère décédée qui rend visite à sa fille ; une femme qui tente de faire jouer son assurance pour éviter la mort par noyade de sa fille ; un robot cuiseur qui cherche la parfaite recette du riz frit pour une famille endeuillée ; un couple âgé qui retrouve leur fils qui vit à Melbourne ; une jeune fille vendue par son père à un homme ; une peintre qui hérite d’un implant cérébral et tente de ne pas en devenir esclave…

À mi-chemin entre la dystopie et le réalisme, l’autrice brosse son seulement le portrait kaléidoscopique et doux-amer de la société malaisienne contemporaine mais livre aussi une vision ironique et un brin désabusé de notre monde globalisé à la dérive.

Les personnages sont souvent des personnes déplacées, immigrées ou vivant un peu en marge, en périphérie, victimes. Ils sont ces anonymes que personne ne remarque ou alors en mal et qui, pourtant, contribuent à la vie de la société.

Ces personnages me font tellement penser à un passage de la nouvelle, éponyme : « Son chemin vers la mort avait été un lent effacement, comme si le bilan de sa propre vie s’était réduit à une succession de soustractions ».

Ne la connaissant que par le biais du roman, je découvre une Shih-Li Kow qui maîtrise à merveille l’art de la nouvelle et de sa chute. Il faut dire qu’il en faut des nouvelles, des vies et des chutes pour tenter d’approcher au plus près toute la violence et la rapacité de notre monde.

Je vous recommande chaudement de lire ce recueil et plus largement cette incroyable autrice.

Traduit de l’anglais par Dominique Vitalyos.

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Publié dans #Nouvelles

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Publié le 7 Juillet 2026

Han Kang - Blanc

La blancheur qu’on croyait éternelle

Tout commence avec une liste de ce qui est blanc. Comme une intuition. Comme une évidence. Mais surtout comme le besoin « d’une pommade blanche pour l’appliquer sur [ses] plaies, d’une compresse blanche pour la recouvrir ».

Des mots griffonnés sur une page blanche comme autant d’interrogations, de réflexions, au moment même où Han Kang séjourne dans une ville européenne au lourd passé, Varsovie.

Très vite, les mots blancs amènent à la perte. Rien d’anormal pour une couleur qui symbolise en Asie le deuil.

Une couverture blanche. Qui enveloppe, qui emmaillote un nouveau-né, avant de devenir rapidement un linceul. Une sœur aînée qui n’a pas survécu. L’enseignement de la tristesse. L’expérience d’être née pour vivre à la place de. Et si tout avait été différent ?

Dans ces fragments d’une beauté pure, exquise, Han Kang compose un livre de méditation poétique sur ces thèmes qui ont une place capitale dans sa vie et son œuvre. Un art du Kintsugi littéraire où le blanc a valeur d’or pour recoller les morceaux. Pour maintenir la vie.

Si la mort, la perte sont le cœur du livre, il ne faut pas y voir un parti-pris fataliste, irrémédiable :

« Certains souvenirs ne se délitent pas avec le temps. Il en va de même de certaines douleurs. Il n’est pas vrai qu’elles contaminent et détruisent tout ».

La ville qui accueille Han Kang et ses mots blancs est d’ailleurs la preuve d’une résilience après la catastrophe, d’une reconstruction après la destruction.

Là où il y a de la tristesse, il y a de la joie. Là où il y a de l’incompréhension, il y a de la lumière. Là où il y a la mort, il y a la vie. Tout est en équilibre fragile et c’est cette fragilité qui donne de la force. Et de la beauté.

Traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot.

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Publié dans #Divers

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