les classiques c'est fantastique

Publié le 26 Mai 2025

Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme

Pour ce dernier challenge « Les classiques c’est fantastique » de la saison 5, nous étions conviés à aller piocher dans les thèmes des précédentes saisons. J’ai choisi celui « Bord de mer ou grand large » de la saison 3 (vous connaissez mon amour de la mer). Et comme beaucoup des participants de l’époque, je me suis tournée vers Pêcheur d’Islande de Pierre Loti.

Ce roman, avant même de l’ouvrir, on sait. On sait que tout va mal se passer. Comment cette histoire pourrait-elle bien se passer alors qu’il est question de la mer, de la pêche ? Les histoires de mer, tout comme les histoires d’amour finissent mal. En général.

Pêcheur d’Islande est une histoire d’amour entre Yann, pêcheur à bord de la Marie puis de la Léopoldine (je remarque que c’est le prénom de la fille de Victor Hugo… au destin tragique…) et Gaud, la fille d’un riche commerçant de Paimpol qui a vécu auparavant à Paris.

Une histoire d’amour impossible entre deux être timides où la mer joue la maîtresse exigeante, possessive.

Pierre Loti nous permet de suivre ceux que l’on nommait les Islandais, ces pêcheurs qui, chaque année, se dirigeaient vers la mer du Nord pour pêcher et affronter de terribles tempêtes.

Au-delà de l’histoire d’amour, c’est toute une société et toute une économie bretonnes des pêcheurs et armateurs qui sont dépeintes.

Alors oui, c’est lyrique, très romancé. La réalité est édulcorée – nous sommes après tout dans un roman – mais, tout de même, l’auteur met en avant les difficultés des pêcheurs et de leur famille face à la mer qui les engloutit. Combien de morts dans chaque famille ? Combien de veuves et d’orphelins ?

La mort est ainsi omniprésente dans ce roman. Nous sommes presque dans un éloge funèbre permanent entre les décès au large et les attentes fébriles au port. Il ne faut pas oublier que Pierre Loti – Louis Marie Julien Viaud de son vrai nom – était lui aussi un officier de marine tout comme son frère Yann mort en mer.

Avec cette mort qui rôde, la foi, très importante en Bretagne, devient un refuge pour les familles.

J’ai été agréablement surprise par ce roman bien rythmé, bien écrit. Alors oui, le côté aventurier de la pêche est à relativiser face aux drames mais c’est un livre fort, un véritable témoignage de la vie de cette région de Paimpol à la fin du XIXe siècle (et au-delà).

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mai 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mai 2025

Mon choix de thème - saison 3

Mon choix de thème - saison 3

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Publié le 28 Avril 2025

Vladimir Nabokov - Lolita

Il n’y a pas de nymphette

J’ai longtemps tenu à distance ce livre. Je ne voulais pas me mettre dans la tête d’un pédophile. Je savais pourtant, bien avant de lire Vanessa Springora et Neige Sinno que Lolita n’était pas une apologie de la pédophilie mais une dénonciation forte. Pourtant, j’ai eu peur de me confronter à cette œuvre singulière.

Avant même la lecture, j’ai été rebutée par les couvertures des différentes éditions de Lolita. Celle que j’ai lue en est un exemple parmi d’autres.

Comment peut-on représenter des fillettes maquillées à outrance, avec des attitudes aguicheuses, bref des fillettes sexualisées ?

Comment pouvais-je oublier ce qu’est devenu le mot Lolita, justement une jeune fille aguicheuse, provocatrice, qui éveille les sens des hommes plus âgés ?

Comment en est-on arrivé là ?

Comment a-t-on pu détourner ce livre comme Humbert Humbert détourne cette jeune Dolorès ?

Car oui, il n’y a pas de Lolita. Il y a Dolorès Haze. Dolorès, la douleur en espagnol. Et elle a son compte de douleur, Dolorès/Dolly/Lolita/Lo.

Dolorès, douze ans, croise le chemin de Humbert Humbert un jour de 1947, chez elle, alors qu’elle est dans le patio avec sa mère Charlotte. Elle croise le chemin d’un européen qui, après son divorce, s’installe aux Etats-Unis où il devient professeur d’université.

Humbert Humbert est un homme proche de la quarantaine. Il est élégant, beau (selon lui car tout est de son point de vue). Il est courtois, bien élevé et très érudit. Un beau parti. Mais Humbert Humbert cache aux gens sa passion perverse pour une catégorie de petites filles qu’il nomme les nymphettes. Ces petites filles qui ont quelque chose qui l’attire dans leurs gestes, dans leur attitude.

Pourtant, il n’y a pas de nymphette comme il n’y a pas de Lolita. Ces petites filles sont comme toutes les autres petites filles. La différence, c’est le regard pervers que pose Humbert Humbert sur elles. Nous sommes dans le cerveau d’un malade qui cherche à justifier ses points de vue et ses actions aux lecteurs, piégés dans sa tête.

Oui, Humbert Humbert use de son talent de manipulateur pour tenter de mettre le lecteur dans sa poche. Mais il a plus fort que lui : l’auteur, Vladimir Nabokov qui, avec talent, va défaire Humbert Humbert et le ramener à sa place, celle d’un criminel.

Ce qui change tout dans ce roman qui aurait pu être scabreux et ignoble, c’est que Nabokov n’oublie pas de faire de son narrateur un homme qui révulse. Il se joue de lui avec son style grandiloquant, son style lyrique qui finit même par devenir humoristique.

Si la première partie est un peu l’âge d’or d’Humbert Humbert, celle où il se présente sous son meilleur jour, la seconde partie qui débute après le premier viol de Lolita est non seulement la descente aux enfers de la fillette mais aussi celle de son bourreau.

Comment en est-on arrivé là quand on lit ces mots de la bouche même de Lolita : « le mot juste est inceste » ; « je devrais appeler la police et leur dire que tu m’as violée » ?

Et j’oublie que beaucoup n’ont pas lu ce livre, se sont contentés des « on dit que », ont juste vu l’adaptation de Stanley Kubrick.

Et j’oublie que beaucoup ont lu le livre mais on voulut y voir ce qu’ils voulaient… ce qui en dit long sur la sexualisation des enfants dans nos sociétés dont on paie encore le prix fort aujourd’hui.

Une chose est sûre, j’ai enfin lu Lolita et malgré le sujet, ce fut une révélation. J’ai lu un grand livre d’un grand auteur que je souhaite lire de nouveau. Je n’ai aucun regret de l’avoir ouvert si tardivement. Il faut parfois laisser du temps au temps. Et puis si on devait lire toutes les grandes œuvres rapidement, on s’ennuierait le reste de notre vie.

Je suis donc ravie d’avoir enfin fait cette découverte dans le cadre du challenge « Les classiques c’est fantastique » organisé par Moka Milla consacré en ce mois d’avril à la littérature du XXe siècle.

Traduit de l’anglais par Maurice Couturier.

Vladimir Nabokov parlant de "Lolita" en 1975 dans "Apostrophes"

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - avril 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - avril 2025

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Publié le 31 Mars 2025

Toni Morrison - L'œil le plus bleu

Tranquille comme c’était, il ne poussa pas de marguerites à l’automne 1941. À l’époque, nous avons pensé que c’était parce que Pecola allait avoir le bébé de son père, que les marguerites ne poussaient pas

Enfance volée

Ces premières lignes qui suivent deux pages d’une sorte de comptine ou de ritournelle, annonce frontalement la couleur. Nous allons plonger dans le sordide, la noirceur.

Pecola Breedlove est une petite Noire de onze ans au début du roman. Elle est racontée à travers les yeux de son amie Claudia. Pecola se trouve laide parce qu’elle est noire. Elle aimerait avoir les yeux bleus comme Shirley Temple. Elle est persuadée que si elle avait les yeux bleus, sa vie changerait radicalement. Claudia n’est pas d’accord avec elle. Elle déteste ses poupées blanches et elle ne veut pas se conformer aux Blancs même si elle a conscience que les Métis sont mieux traités que les Noirs. Le racisme systémique dans cette Amérique des années 40 développe le colorisme dans la population noire, cette idée que plus on tend vers le blanc, mieux c’est.

Comment peut-on se construire dans un monde qui nous rejette ?

A travers le récit de Claudia, alterné par des chapitres par un autre narrateur qui met en lumière (ou en obscurité) la vie d’autres personnages, Toni Morrison montre comment le rejet conduit au rejet et la violence conduit à la violence sans pour autant trouver des excuses aux actes des protagonistes.

Claudia est le contrepoint, l’envers du miroir de Pecola. Là où Pecola ne connaît que la violence et se construit ainsi dans le rejet de sa personne, Claudia a la chance d’avoir une forme de stabilité familiale qui l’aide à se construire en tant que noire. Quand Frieda, la sœur de Claudia, subit une violence, la famille réagit là où Pecola est abandonnée, livrée à elle-même. La société laisse des traces sur les êtres mais ceux-ci peuvent aussi agir contre elle.

Ce premier roman n’est pas parmi mes préférés de l’autrice mais Toni Morrison pose les jalons de sa future œuvre, avec ses thèmes récurrents, le tout dans une langue crue, rugueuse qui claque le lecteur à chaque page.

Ce roman a été régulièrement censuré dans les bibliothèques scolaires et les médiathèques américaines. Ces dernières semaines, il fait partie avec Beloved  des romans censurés à grande échelle dans le pays.

Lisons donc Toni Morrison.

Traduit de l’anglais par Jean Guiloineau.

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mars 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mars 2025

Toni Morrison - L'œil le plus bleu

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Publié le 24 Février 2025

Alexandre Dumas fils - La dame aux camélias

Raison et sentiments 

Mars 1842. Notre narrateur se rend à une vente aux enchères dans l’appartement de la célèbre courtisane Marguerite Gautier. Il achète un exemplaire de Manon Lescaut de l’abbé Prévost.

Quelques jours plus tard, un homme, Armand Duval, se rend chez lui pour lui racheter coûte que coûte ce livre. Cette demande est l’occasion pour Armand de raconter son histoire d’amour avec Marguerite.

Nous entrons dans les splendeurs et misères de la vie de cette courtisane qui passe ses soirées au théâtre avec un bouquet de camélias de couleur blanche ou rouge selon sa disponibilité. Marguerite est une femme qui impressionne beaucoup les hommes tout en vivant à leurs crochets notamment ceux du Duc qui la gratifie avec largesse. Il n’empêche que le train de vie de la jeune femme peine à couvrir les dépenses. Cependant, derrière cette vie extravagante et faussement libre, Marguerite cache un lourd secret : son combat face à la tuberculose. L’épée de Damoclès au-dessus de sa tête lui donne envie de se jeter à corps perdu dans sa relation avec Armand et à rechercher une vie plus paisible, plus conventionnelle. Mais comment faire quand l’argent est le nerf de la guerre ? Quel sacrifice peut-on faire au nom de l’amour… et de la raison ?

Je n’avais encore jamais lu ce classique de la littérature qui est une réécriture de Manon Lescaut et a connu (et connaît toujours) un destin extraordinaire. Il a été aussi bien adapté au théâtre qu’à l’opéra avec La Traviata de Verdi, sans compter les adaptations cinématographiques et les inspirations libres comme Moulin Rouge de Baz Luhrmann (2001) avec Nicole Kidman. Nous pouvons citer Isabelle Huppert ou Isabelle Adjani dans le rôle de Marguerite.

Le roman a une origine autobiographique puisqu’Alexandre Dumas fils a pris pour modèle son ancienne maîtresse, la courtisane Marie Duplessis.

La dame aux camélias est une réflexion sur les conventions sociales et la moralité de cette époque. Il met l’accent sur la difficile condition des femmes tout en n’échappant pas au « male gaze » puisque tout est raconté du point de vue d’Armand. Cependant, la fin du roman révèle le journal intime de Marguerite, permettant d’avoir enfin accès à son intimité, à ses réflexions et à ses valeurs. Il s’en dégage une sincérité qui touche au cœur du lecteur surtout quand on comprend les motivations de la jeune femme vis-à-vis d’Armand.

L’amour que Marguerite lui porte change son rapport au monde. La valeur qu’elle confère aux choses évolue. Ce « revirement » est renforcé par la maladie qui la ronge. Elle passe d’une courtisane aux mœurs légères à une femme qui veut croire au bonheur et est prête à renoncer à l’argent là où tout était marchandisation. Mais, dans un monde aussi étriqué, les sentiments ne font pas bon ménage avec la raison et surtout la pression sociale.

J’ai grandement apprécié ma lecture. Le roman s’inscrit certes dans une tradition de la femme amoureuse sacrificielle mais il permet de nombreux points de vue et réinterprétations aussi bien féministes que patriarcales. Ce n’est pas pour rien que cette œuvre continue d’inspirer.

Lu dans le cadre du challenge « Les classiques c’est fantastique » consacré en ce mois de février aux « Filles de joie ».

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - février 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - février 2025

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Publié le 27 Janvier 2025

Virginia Woolf - Flush

Une biographie qui a du chien 

C’est en lisant la chronique de Nicolemotspourmots que j’ai acheté ce livre qui a pourtant dormi plusieurs mois dans ma bibliothèque.

Le thème de ce mois de janvier pour le challenge « Les classiques c’est fantastique » était « les animaux, ces héros » ce qui m’a permis de le sortir et de le lire. Merci Moka Milla et Pages Versicolores !

Nouvelle assez méconnue, publiée en 1933, « Flush » est la biographie fictive du chien de la poétesse Elizabeth Barrett Browning. Pour autant, Virginia Woolf puise dans la correspondance entre la poétesse et Robert Browning pour structurer son récit.

Flush est un jeune épagneul cocker qui naît dans la campagne chez Miss Mitford. Cette dernière, pour remonter le moral de son amie Elizabeth Barrett, alitée dans sa chambre londonienne, décide de lui donner l’animal.

D’une vie en plein air à la campagne, Flush doit d’habituer à une vie recluse en ville et apprivoiser sa nouvelle maîtresse. Autant dire que sa vie est bouleversée.

Nous assistons à la naissance des liens entre Flush et sa maîtresse. Flush ne comprend pas vraiment le langage humain mais il a de l’instinct et finit par savoir comment se comporter même quand des choses l’énervent… ou des gens, comme le fameux Robert Browning dont Elizabeth tombe amoureuse.

Les années passent et réservent des surprises menant de Whitechapel à l’Italie.

Cette nouvelle, assez méconnue, est un petit bijou de finesse. Le récit est exquis, so british, so Virginia Woolf. L’humour est omniprésent et la satire a toute sa place. Parce que derrière l’histoire de Flush, c’est toute une critique de la société victorienne que livre l’autrice : les différences entre les humains et non-humains, entre les femmes et les hommes, entre les riches et les pauvres. C’est très habilement mené et avec parfois des accents shakespeariens.

Le plus bluffant est la façon dont Virginia Woolf réussit à rendre naturel le suivi de l’histoire à travers les yeux de Flush. Il ne comprend pas toujours ce que les humains font. Lui, il aime, inconditionnellement et finit même par s’émanciper quand les Browning s’installent en Italie. Emancipation qui va de pair avec celle de sa maîtresse, enfin libérée du joug de son père et d’une société victorienne qui meurt comme sa reine.

Traduit de l’anglais par Catherine Bernard.

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - janvier 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - janvier 2025

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