poesie

Publié le 31 Août 2025

Laura Vazquez - Les Forces

Une douleur s’est installée dans mon enfance et depuis ma naissance, puisque le monde ne va pas bien. Le monde ment. Et quand je dis le monde, je parle des humains…

Le côté obscur des forces

Le constat implacable de la narratrice : tout le monde ment. Pire que tout, tout le monde se ment à soi-même.

Même les espaces de liberté ne sont que des boîtes dans lesquelles on nous case, on se case. 

Nos vies sont régies par des forces centrifuges. Des forces qui nous collent à la paroi, limitent nos mouvements, nos pensées, même inconsciemment. Le monde capitaliste.

« La plupart des individus ont l’esprit d’alignement. Ce qu’ils considèrent comme une forme de révolte n’est qu’une déclinaison banale de cet alignement ».

Notre narratrice perçoit ces forces, parce qu’elle sait qu’elle est en dehors des normes qu’on voudrait lui imposer. Parce qu’elle est différente de ce qu’on attend d’elle. Et pourtant elle fait partie d’un tout.

Alors, que valent nos vies dans ce contexte d’alignement, quand les gens sont porteurs d’une « tare », celle du « sentiment d’incomplétude inhérent à l’existence, qui génère diverses formes de souffrance existentielle » ?

C’est ce que notre narratrice, sorte d’alter ego de l’autrice, cherche à savoir. Dans sa quête, elle va rencontrer toute une galerie de personnages hauts en couleur dans des lieux insolites : elle rencontre le groupe « mystère et vérité » tenu au fond d’un bar, elle rencontre les différentes SDUDUI – sectes diverses unies dans un immeuble... Sa quête lui permet d’avancer dans sa réflexion sur l’existence, avec l’aide précieuse de la philosophie mais aussi de la poésie.

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas aussi les accepter ?

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas prendre conscience des forces que l’on porte en nous, qui nous font avance, parfois à contre-courant ?

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas trouver sa place dans le ressac permanent, dans les flux contradictoires, dans le marasme constant ?

Loin de vouloir à tout prix s’extraire du monde qui l’entoure et la dévore, notre narratrice utilise le savoir comme une clé mais aussi un pouvoir et si on n’atteint pas ce savoir, le fait d’emprunter le chemin vers lui donne un sens, un cap, une colonne vertébrale.

Je ne pouvais pas commencer la rentrée littéraire sans évoquer ce roman que j’aime profondément. Je suis Laura Vazquez depuis plusieursannées maintenant – je l’ai découverte d’abord avec sa poésie et notamment La Main de la main – et je suis admirative de l’œuvre qu’elle est en train de construire. Livre après livre, elle affirme sa singularité, affiche sa « différence » dans le monde de la littérature avec une puissance incroyable.

Dans Les Forces, j’ai retrouvé tout ce que j’ai aimé dans ces précédents ouvrages : la quête du sens ; l’importance des mythes, de la littérature et de la philosophie, toute cette intertextualité ; les aphorismes, les décalages et cet humour bien particulier. Pour moi, Laura Vazquez a encore franchi un cap avec ce roman dont j’ai souligné d’innombrables passages. Un roman que je vais lire et relire, c’est une certitude. Quel bonheur quand une autrice vous transporte.

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Publié dans #Roman, #Poésie

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Publié le 19 Août 2025

Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir

À ma tristesse qui ne dort jamais
Je dédie la palpitation
De mes artères et le battement de mon cœur

Ombre et lumière au scalpel

La poésie de Han Kang est une poésie du spleen. Une poésie où l’obscurité et la lumière se côtoient, s’affrontent. Une poésie de l’interstice, de la cicatrice sur un corps qui souffre. Douleur physique, douleur de l’âme.

Le corps est omniprésent aussi bien par le titre d’une des parties de ce recueil (De Humani Corporis Fabrica, Sur le fonctionnement du corps humain d’André Vésale – 1543) que par tout le champ lexical employé au fil des poèmes. Le corps est disséqué, livré en morceaux. Il jaillit, il dégage une odeur, il est visqueux. Il est vivant tout en étant mort en quelque sorte. Et c’est tout ce jeu sur la dualité que l’on retrouve : ombre/lumière, vie/mort, aube/crépuscule, réalité/rêve.

Ces dualités, ce corps, ils ne sont pas inconnus pour les lecteurs des romans de Han Kang. Dans La Végétarienne, on avait le corps qui rejetait la viande, le corps féminin regardé par d’autres personnages, l’aspiration à devenir végétale. Dans Leçons de grec, nous avons la femme qui est devenue muette et l’homme qui devient aveugle.

Et c’est sans compter les deuils, innombrables dans tous ses livres. Parce qu’il n’y a pas que le corps intime qui fait œuvre chez Han Kang mais aussi le corps social massacré, traumatisé. Han Kang a évoqué les soulèvements sur l’île de Jeju en 1948 dans Impossibles adieux, elle est née à Gwangju qui a connu un massacre en 1980 qui est le sujet de Celui qui revient (je ne l’ai pas encore lu). Dans le recueil, ce corps social traumatisé est évoqué notamment dans la partie Hiver de l’autre côté du miroir qui évoque son voyage en Argentine.

Le corps intime et le corps social. Nous sommes des corps bien avant d’être des âmes, des esprits. Et même les esprits, les fantômes ont une matérialisation d’une façon ou d’une autre : dans la nature, dans les cauchemars, dans la fumée d’un bol de riz blanc…

Dans ces poèmes courts jusqu’à l’épure, Han Kang évoque ainsi la dimension tragique de la condition humaine. L’impuissance maternelle à protéger, l’angoisse de la douleur, le caractère éphémère de la vie. Et pourtant, dans les cicatrices, la lumière jaillit. Être un être humain, c’est un peu comme le flocon de neige, « Cette chose / Qui scintille / Tant qu’elle le peut ». C’est accepter que tout ce qui est vivant finira par se briser. Et là où la mort survient, la vie continue aussi.

Traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet.

Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir
Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir
Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir

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Publié le 15 Août 2025

Jean-Pierre Siméon - Stabat Mater Furiosa

La fureur de vivre

c’est une femme mais elle pourrait être toutes les femmes

elle pourrait être un chœur de femmes

elle est celle « qui refuse de comprendre »

sur cette scène de théâtre

dans « le pré carré d’ombre et de silence qui peut [nous] tenir lieu de parloir »

elle ne veut pas comprendre

« parce que comprendre c’est déjà accepter »

[…] « c’est trahir »

elle venait implorer mais elle n’implore pas

pour ne pas se soumettre

pour ne pas de mettre à genoux

pour ne pas

« ramasser les pommes de l’arbre de la guerre »

non elle est furieuse

non elle est la mère furieuse

elle reste debout, digne, dans sa colère

elle est debout et elle crache et elle interpelle

toi

toi l’homme de la guerre

homme de la guerre elle te regarde

regarde là

elle te dit regarde-moi

toi qui perpétues la mort

toi qui fais lui répéter « et l’on tue ici »

elle use de sa voix « si proche du silence

et qui n’a que l’obstination fragile du coquelicot

pour te mettre à la question »

toi qui engendre

« plus de victime sous le granit de l’histoire

que de feuilles aux forêts d’Amazonie »

elle est là et elle t’accuse et elle a raison

et pourtant face aux décombres

elle fait un songe

comme Martin Luther King

elle fait un songe

elle espère recommencer l’histoire avec

« l’obstination du cerisier qui fait déborder la lumière »

écoute-là

écoute sa prière

« dans la sueur du soir »

écoute encore et encore

écoute encore les bruits ici-bas

encore aujourd'hui

comme tant d’années auparavant

écoute sens vois ce qui

se passe ici et là et là-bas

écoute cette Stabat Mater Furiosa qui

n’a pas pris une ride

hélas !

____

« C’est la langue qui fait spectacle » dit Jean-Pierre Siméon, auteur de ce seul en scène incantatoire écrit en trois semaines en 1997 au Liban.

Un long monologue dans une logique de dialogue où un « Je » féminin s’adresse à un « Toi » masculin et, par rebond, au spectateur qui devient un acteur involontaire.

La Stabat Mater n’a plus le sens religieux de la douleur mais celui de la fureur tout comme elle convoque également des références mythologiques (Eole, Myrrha) mais aussi plus contemporaines (Verdun, Auschwitz, Grozny, Beyrouth, Kaboul).

Un texte écrit par un homme né peu après la Seconde Guerre mondiale, marqué par la Shoah mais également marqué par ces années 90 où les conflits et horreurs s’enchaînent. Un texte écrit par un homme habité par « un sentiment violent, amer, déconcerté ».

« C’est la langue qui fait spectacle », dit le poète alors la langue est là pour porter deux mouvements en alternance : un mouvement passé de paix, de plénitude, à la langue pleine, traînante même si rythmée et un mouvement présent de chaos, de guerre, à la langue violente, saccadée, mitraillée.

« C’est la langue qui fait spectacle » et on aimerait parfois que le spectacle ne soit qu’une affaire de langue. Nous savons qu’il n’en est rien mais nous aussi, comme cette Stabat Mater, comme un autre avant elle, on aimerait faire un songe, un rêve

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Publié dans #Théâtre, #Poésie

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Publié le 16 Juillet 2025

Olivia Tapiero - Un carré de poussière

J’ai adopté différentes formes, différents visages. Oracle et victime, enquête et poussière, insecte et couteau, détective et parasite j’ai tourné sur place aux portes de la raison. Otage d’un écho lent je maganais les vieux chemins. J’avais choisi de bons morceaux pour me faire un corps, et vêtue de bribes je faisais confiance à la boue

Contre la raison

À l’école de la philosophie, la poétesse est tombée de haut. La connaissance rime avec violence. Notre culture n’est que violence. La femme n’est qu’une viande, qu’une chair vivante, qu’une proie.

« À présent percée, frappée de lumière j’avance, dans la poussière et contre la raison ».

Face à une civilisation qui abîme, la poétesse, telle une Pythie, veut faire tomber les masques et soulever la poussière, les particules, les débris. Elle veut remuer la boue.

Olivia Tapiero, en « technicienne d’une scène de crime », décide de mener l’enquête :

« Je vais rédiger un rapport à la hauteur des disparitions, où les ratures sont des fantômes qui parlent ».

Elle n’hésite pas à détourner les philosophes, à renverser la raison en caviardant des pages d’ouvrages comme La République de Platon ou Histoire des animaux d’Aristote. Retourner les armes contre l’oppresseur.

Et elle apprend à lutter à l’horizontal dans ce monde d’une grande verticalité. « La femme s’allonge et c’est à partir de cette horizontalité qu’elle saisit sa condition ».

Olivia Tapiero nous livre ainsi bien plus qu’un recueil de poésie, elle nous donne un essai poétique où elle déconstruit la connaissance, le langage rationnel. Elle construit contre la philosophie, contre la rationalité, contre la misogynie, contre la violence.

Un recueil certes exigeant mais ô combien stimulant.

Il y a les choses et la poussière des choses. Les structures se révèlent quand elles s’effondrent

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Publié dans #Poésie, #Féminisme

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Publié le 23 Juin 2025

Marie-Andrée Gill - Uashtenamu. Allumer quelque chose

C’est ça qui est ça

« Porter sur le monde un regard sans haine ».

Cette réplique du jeune Ashitaka dans Princesse Mononoké est en exergue de ce nouveau recueil de Marie-Andrée Gill.

Porter un regard sans haine.

Pas facile quand on voit le monde se dérouler sous nos yeux. Les guerres, les fascismes, le dérèglement climatique.

Ne pas porter un regard de haine est de plus en plus compliqué et pourtant de plus en plus nécessaire.

Mais, la poétesse, tel un mantra, répète :

« de tout mon cœur

je choisis de croire

que tout est parfait

parce que tout est ».

Dans Uashtenamᵁ, Marie-Andrée Gill nous livre une poésie des petits instants, de nos petites vies bien ordinaires, qui ne pèsent pas bien lourd face à ce qui nous entoure.

Mais ce n’est justement pas ce qui nous entoure : nous formons un tout. Ce n’est pas un entourage, c’est un maillage, des relations, une connexion… ou pantoute !

« c’est peut-être ça le réel

là où il n’y a pas de frontières

entre soi et le reste ».

La poétesse nous invite à poser un regard horizontal sur les choses face la grande verticalité que l’on nous oppose sans cesse. Qui nous oppose.

On côtoie ainsi dans ce recueil la beauté des couchers de soleil, le pick-up de l’oncle décédé en héritage, la naissance d’une nièce, les enfants qui grandissent et deviennent autonomes, les mots échangés avec Danaé..

Changer la focale. Accepter ce qui est sans pour autant se résigner.

Réveiller une conscience. Voir ce qui ne va pas mais être capable de voir ce qui va. L’émerveillement, la gratitude comme moteurs.

C’est une nouvelle forme d’engagement, une philosophie, une spiritualité. De l’apaisement.

C’est allumer quelque chose qui n’est pas forcément définissable d’où son « c’est ça qui est ça ».

Des choses pas définissables peut-être mais pour lesquels on appose malgré tout des mots.

Parce que c’est important.

Parce que « les mots sont capables de modifier la chimie des cerveaux et le battement des cœurs », comme le dit l’écrivaine Leanne Betasamosake Simpson citée par la poétesse.

Tout va peut-être mal mais il y a de quoi se réjouir.

C’est dans cet équilibre que nos vies si ordinaires sont extraordinaires.

Miraculeuses même.

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Publié le 9 Juin 2025

Thomas Flahaut - Bleu Laguna

quand je pense à la Zone elle est au printemps
son printemps de ruine
éternelle

Enfant de la Zone

Dans la préface de ce recueil, Fanny Taillandier dit :

« La poésie : ça parle ou pas ; ça touche, ou pas.

Et là ça touche ».

C’est exactement ce que j’ai ressenti à la lecture des poèmes de Thomas Flahaut. Touchée.

Et ce sentiment de faire communauté avec le poète.

Parce que moi aussi je suis une enfant de la Zone.

Ma Zone n’a pas un paysage montagnard, elle n’est pas dans le Doubs.

Ma Zone est proche de celle de Fanny Taillandier, elle se situe en banlieue parisienne.

Mon père ne travaillait pas chez Peugeot mais dans la métallurgie. Mon père n’avait pas une Laguna mais une Mégane et il aimait lui aussi drifter pour faire rire mes frères et moi.

Mais, nos Zones nous rapprochent, rapprochent la lectrice de l’auteur par la force des mots et ce qu’ils réveillent.

Un réveil brutal car on aimerait parfois oublier que l’on vient de la Zone.

« si je crache par terre c’est parce que j’ai

la haine du sol ».

Mais, quoi qu’il arrive, pour lui, comme pour moi :

« je pue le pays

où que j’aille

le pays me suit comme un nuage ».

On a beau faire ce que l’on veut, côtoyer les « gens dans les librairies », se déguiser, la Zone est toujours là.

Alors, comme elle suit à la trace, autant en faire quelque chose, autant en faire de la fiction ou de la poésie.

Thomas Flahaut dresse une livre-paysage, des poèmes-cartes, une moto-géographie pour raconter ce lieu qui lui colle à la peau et qui pourtant change sans cesse au point de ne plus ressembler au lieu de l’enfance :

« tous les lieux que tu as un jour aimés ou haïs

deviendront un jour suivant des Basic-Fit »

***

« j’ai vu

la Zone s’étaler comme

la tache de moisi près du lave-vaisselle

le sais qu’avant les Hypermarchés il y avait

le terrain vague

tout ça je l’ai vu ».

Où est la réalité, le souvenir, la fiction ? On navigue forcément entre deux eaux et c’est peut-être justement ce qui touche aussi dans ce recueil et que Fanny Taillandier dit bien mieux que je ne pourrais le faire : « l’émotion d’un monde qu’on ne pourra jamais vraiment décrire, mais qu’on écrira quand même ».

Thomas Flahaut - Bleu Laguna
Thomas Flahaut - Bleu Laguna

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Publié le 5 Juin 2025

Claire Dutrait - Vivre en arsenic

Catastrophe silencieuse

La vallée de l’Orbiel a été le site d’une exploitation d’or et d’arsenic de la fin du XIXe siècle jusqu’à la fermeture de la mine en 2004.

Malgré la fermeture, l’exploitation minière a laissé derrière elle une pollution importante à l’arsenic affectant aussi bien l’environnement que les corps des habitants. Les événements climatiques dont les inondations de 2018 ont engendré des ruissellements toxiques dans les zones de stockage.

Et pourtant, « Comment parler d’une catastrophe qui ne soit pas son nom ? »

L’autrice en se rendant sur place pour enquêter, ne voit rien au départ car tout est invisible et invisibilisé par l’inaction de l’Etat. Il lui faut passer par des experts, par des témoignages d’habitants pour palper ce qui était impalpable au premier abord : « Je sais mais je ne sens rien »

Claire Dutrait cherche à mettre la lumière cette catastrophe silencieuse, à capturer les « restes » de cette histoire minière avec des mots pour « tenter de dire quelque chose de cette manière très contemporaine de vivre avec des restes auxquels on n’a pas donné de nom, quelque chose de la texture du monde d’aujourd’hui ».

Le livre ne se présente ni comme un documentaire ni comme un simple récit d’enquête. C’est un livre hybride qui repose aussi bien sur des faits tangibles que sur une approche littéraire particulière. Elle créé par exemple un lien entre la vallée dégradée par l’arsenic et le destin tragique de Madame Bovary où elle invente le destin de sa fille Berthe. Elle fait également des ponts avec sa mère décédée tragiquement d’un cancer ou encore avec les témoignages des habitants. La poésie prend aussi toute sa place ainsi que le rêve.

Avec cette pluralité des points de vue et des approches, Claire Dutrait montre que les catastrophes ne se comprennent pas, ne se ressentent pas facilement si on n’adopte pas une pluralité de points de vue et d’approche.

Et ce texte-là qui avance avec des restes. Restes d’une enquête, restes de documentations, bribes de récits. Qu’est-ce qu’il fait sinon entrer en écho avec la geste minière, qui rassemble la légende extractiviste, l’épopée des mineurs et le mythe des alchimistes. Tous cherchent à donner sens et valeur à des restes qu’on croyait perdus. Tu vois bien qu’ici aussi le sens surgit entre les phrases. Et que toi-même tu exploites le filon, en quête de sens, en quête de valeurs qui nous diraient comment juger la mine et la catastrophe qu’elle a générée pour les générations des générations

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Publié dans #Essai, #Ecologie, #Poésie

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Publié le 11 Mai 2025

Irma Pelatan - Basculement-mère

Maternéité

Mon amie Charlotte m’a tendu le livre et elle m’a dit : « Il me fait penser à toi ».

Alors, je l’ai pris.

Et elle avait raison…

Je me suis retrouvée dans ce recueil comme je m’étais retrouvée dans son premier livre L’odeur du chlore.

Je me demande souvent pourquoi je suis autant fascinée par l’océan alors qu’il m’effraie également beaucoup.

Je me le demande mais, en fait, je le sais très bien. C’est un lieu qui correspond à ce que je suis.

L’océan est mon corps. Large, enveloppant, calme souvent mais parfois déchaîné. Mon corps est un ressac perpétuel.

L’eau est ainsi devenue un élément à la fois familier et craint. Comme nos corps de femmes. Comme nos âmes.

La maternité a rendu encore plus criant cette force attraction-répulsion de l’océan.

Irma Pelatan écrit dans l’eau. Parce que c’est l’espace qui convient le mieux pour parler du féminin, du corps, de l’âme.

Irma Pelatan écrit dans l’eau pour donner naissance :

À une enfant

À une mère

À un recueil.

Elle donne naissance alors que tout semblait mort :

« Amies, c’est presque noyée que je vous écris ».

C’est pendant ce temps où elle bascule mère qu’elle convoque ses « sœurs » à « examiner cette contrainte qui pèse sur nos corps […] et, dans la flottaison, nous nous libérerons de ce qui, en nos corps, père ».

La Ophélie presque noyée devient ainsi Ariane, celle qui cherche la sortie du labyrinthe-corps qui emprisonne.

« Regagner l’intégrité de son corps, la délivrance.

Expulser les refus métabolisés, les peurs dites en gras ; la paix, enfin ».

En adoptant, Irma Pelatan fait l’expérience de la mère nullipare qui vit la « maternité-chimère » où le « nous dont tu fais partie », le « tᾱtou » polynésien, a toute sa place :

« L’océan aboli, a surgi le nous ».

Et ce besoin criant de ne pas transmettre le « fatal fatum des femmes de ma famille ». Comment ne pas la comprendre alors que je vis la même chose : ne pas transmettre mes peurs, mes fragilités, mes compulsions (convulsions ?) de vie à mes enfants et notamment ma fille ?

« Soyons monstres, soyons chimères, sœurs ! »

Dans ce recueil comme un ressac, le cri du ralliement à un nous féminin pour toutes, à ce que la poétesse nomme la « maternéité ».

Nul besoin d’être mère pour entrer dans la maternéité, elle englobe toutes les femmes. C’est un « espace de projection, un potentiel qui est comme un basculement, une sidération. L’éventualité de la vie ».

Et donner naissance, c’est d’abord se donner naissance à soi-même. Et savoir que les autres femmes vivent la même chose :

« Ces états-limites que quelques-unes connaissent bornent un continuum, que nous partageons toutes.

Une grande poésie impure ».

Rassembler, faire la paix, sortir des eaux pour être enfin sereines et souveraines.

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Publié le 4 Mai 2025

Sigolène Vinson - Le butor étoilé

Une vie juste et bonne

Rien ne presse. Surtout quand on recherche un animal disparu, le butor étoilé, dans la sansouïre.

Rien ne presse mais la jeune Dedou a disparu depuis cinq jours. Comme envolée. Tout presse pour la retrouver.

Dans ce monde battu par les vents, notre narratrice discrète, presque aussi absente que le butor, aimerait que quelqu’un l’embrasse. Elle écrit des lettres à son ancien amant. Mais ces lettres trouvent un autre destinataire : Damien, la cinquantaine, marié à Sylvie.

Dans ce monde battu par les vents, Damien peine à respirer. Il fait de l’apnée du sommeil. Mais, sa vie, elle aussi, manque de souffle. Les lettres deviennent sa bouffée d’air frais.

Entre le pays de l’hippocampe et le pays du loup, des vies se déploient. Humaines, non humaines. La frontière est souvent poreuse entre les deux. Les plus discrets, les non humains, ont les faveurs de notre narratrice. Elle se reconnaît en eux, dans leur silence, dans leur effacement. Ils ont une capacité d’écoute que n’ont pas forcément les humains. Ces derniers ne font preuve que de violence et d’une incapacité à comprendre le monde qui les entoure. 

Il s’agit pourtant de mener une « vie juste et bonne ». Il s’agit « de rêver des rêves ».

Quand le monde broie du noir, quand la peur s’installe, quand tout semble aller à vau-l’eau, il reste le rêve auquel on s’accroche dur comme fer.

Comme Esculape qui se transforme en serpent chez Ovide. Comme une guérison.

Quand le drame a tout renversé, il reste la poésie du vivant.

Elle permet de vivre l’insoutenable légèreté de l’être.

La légèreté d’être là, au monde, de vivre, de « raconter sa nudité » toute primitive.

D’effacer la culpabilité de la mort de la palourde.

D’effacer ce que cette métaphore revêt pour la narratrice.

Rien ne presse.

Même si la vie est éphémère, il convient de prendre le temps de perdre son temps.

Rien ne presse.

Les âmes disparues ne sont-elles pas toujours avec nous ?

Même si la peur, la violence et la mort sont là, il convient de prendre son temps pour raviver le vivant en soi et autour de soi.

Le butor étoilé se fait toujours attendre mais rien ne nous dit qu’il ne viendra jamais.

Le butor étoilé est l’espoir. Et on en a tellement besoin !

Merci Sigolène d’illuminer nos lectures.

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Publié dans #Roman, #Ecologie, #Poésie

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Publié le 9 Mars 2025

Adrienne Rich - Le rêve d'un langage commun

Pourriez-vous imaginer un monde exclusivement composé de femmes, m'a demandé le journaliste. Pouvez-vous imaginer
un monde où les femmes sont absentes. (Il croyait plaisanter.) Pourtant je dois imaginer
en même temps exactement, les deux. Car je vis dans les deux

Briser le silence

Il était temps d’offrir à Adrienne Rich la place qu’elle mérite en France. Ce n’est que depuis quelques années que nous la redécouvrons pour sa poésie après une poignée de traductions de ses essais féministes.

Adrienne Rich (1929-2012) est une poétesse, essayiste, féministe américaine. Elle baigne dans les milieux féministes et lesbiens new-yorkais à la fin des années 60. Elle côtoie ainsi d’autres figures majeures comme Audre Lorde (dont elle dédie un poème dans ce recueil), Alice Walker, Susan Sontag, Gloria Steinem etc. Dans les années 70, elle consacre son travail à l’hégémonie de l’hétérosexualité. Elle lutte également pour l’autodétermination de toutes les femmes, de toutes les origines sociales et raciales, de toutes les identifications. En 1974, elle obtient le National Book Award qu’elle partage avec Audre Lorde et Alice Walker.

Dans le recueil Le rêve d’un langage commun, commencé en 1974 et publié en 1978, Adrienne Rich explore le concept d’un langage commun à atteindre. Un langage qui ne nierait pas la parole des femmes, des minorités. Les femmes sont vraiment les protagonistes de ses poèmes, que ce soit des femmes connues comme Marie Curie, Audre Lorde, Paula Becker, sa compagne Michelle Cliff ou des anonymes, des femmes qui n’ont pas leur voix au chapitre. La révolution féministe passe par une révolution politique conditionnée aussi à une révolution du langage. Car le langage façonne notre monde.

Ce recueil est également un livre où l’amour est au centre. En effet, la section Vingt-et-un poèmes d'amour est au cœur du recueil. Elle y fait son coming-out et affirme la nécessité de reconnaître l’amour lesbien à la même place que l’amour hétérosexuel.

Cette section est précédée par Pouvoir où huit poèmes montrent l’importance de redéfinir la nature du pouvoir, un pouvoir où la femme serait incluse et non une victime.

Dans la dernière section – Pas ailleurs, mais ici – Adrienne Rich développe justement ce qui doit changer pour aboutir à un langage commun. Le silence doit éclater (on retrouve tout un champ lexical sur le silence dans ses poèmes) pour faire advenir le changement. Le dernier poème Etude transcendantale, qu’elle adresse à sa compagne, est un peu le résumé de sa pensée sur le sujet.

Très bien écrit en anglais, et bien retranscrit par les traductrices (le recueil est bilingue), tout en étant accessible, Le rêve d’un langage commun est une œuvre à la fois lyrique et politique. C’est une œuvre majeure du féminisme, des droits civils mais aussi de la poésie américaine.

A découvrir absolument !

Traduit par Shira Abramovich et Lénaïg Cariou

La femme qui chérissait sa souffrance est morte. Je suis sa descendante.

J'aime les cicatrices qu'elle m'a transmises, mais je veux continuer dorénavant avec toi à lutter contre la tentation de faire de la douleur une carrière

Adrienne Rich - Le rêve d'un langage commun

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