poesie

Publié le 4 Mars 2025

Eléonore de Duve - Sophia

Par essence, Sophia meurt mais c’est la vie, en ce temps-là, caduque et insouciante, grasse de baisers ; au bord de je t’aime, qu’on se le tienne pour dit, il y aura toujours je t’aime

Fragments d’une étoile

Elle danse. Sophia danse. « À chair perdue ». « Ses deux bras fendus en colombe portent un étendard ».

Elle danse parmi les fusils. A-t-elle eu le temps de livrer un dernier sourire ?

Sophia. Une vie. À rebours. Quarante-sept fragments de sa vie. De sa mort à avant sa conception.

Une vie comme on remonte une rivière ou plutôt comme un ensemble sédimentaire : on saute de strate en strate, de chapitre en chapitre. Un mot du chapitre donne souvent naissance au chapitre suivant. Même au sein d’une même strate, les phrases sont aussi des fragments.

La continuité d’une vie à travers ses discontinuités. Le liant, c’est la poésie, la musique derrière les mots souvent empruntés à la botanique. Mots fulgurants pour vie-fulgurance. Une comète, une étoile. Elle brille fort avant le trou noir.

L’obsession du visage. Des visages. Des visages, souriants, pleurants : vivants puis massacrés.

La guerre qui fragmente les vies, les corps, les visages. Des visages qui restent cependant des visages quoi qu’on « face ». Des visages qui sont des pages. Des pages qu’Éléonore sort de la noirceur pour révéler la lumière, la beauté. Même dans l’horreur, même dans la disparition, quand fleurit la poussière.

Une autrice à découvrir. Je vais me jeter sur son premier roman.

Tuer est une idée qui, mise en pratique, ne fonctionne pas. Le visage, massacré, reste un visage : et restera l’idée de ce visage, qu’on voulait massacrer – subsiste la somme de tous. Ils survivent, encoignés dans l’esprit, notamment de ceux qui voulaient les tuer car : ils ambitionnaient de tuer ces visages, pour ce qu’ils sont, pour eux

Eléonore de Duve - Sophia

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Publié le 31 Janvier 2025

Jeanne Benameur - Nous vous parlons d’amour

Mais qui sommes-nous
pour oser venir vous parler d’amour
dans ce monde ?
peut-être nous trouvez-vous bien présomptueux
ou naïfs
ou simplement bêtas
comme si l’intelligence devait servir
qu’à mesurer les failles
détailler le chaos
révéler la haine

Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour ?

Ce nouveau recueil de Jeanne Benameur est inspiré par sa rencontre avec des comédiens. De cette rencontre et d’autres événements, collectifs ou plus personnels, Jeanne Benameur donne à chaque personnage une voix, une singularité mais aussi ce qui fait d’eux des être universels. Car derrière ce monde insensé, nous partageons encore l’amour comme valeur universelle.

Une poésie où les frontières ne sont que des « pointillés rouges sur nos cartes de géographie » que l'on peut franchir sans problème car les mots sont comme des oiseaux, « ça n’a aucune importance / les frontières les routes », même s’il faut prendre garde car on peut tirer sur des oiseaux.

Une poésie pour les êtres qui n’ont pas la bonne langue, même s’ils la maitrisent car ils n’ont pas les bons papiers. Et puis même s’ils les ont, ça ne suffit pas. « Ni noir ni arabe », dit un homme à la poétesse. Les barrières de nouveau qui se dressent. Tenter de tout faire pour les briser. Se rappeler que nous avons la même origine, le ventre de nos mères. Poser des mots.

Poser des mots sur les corps immobiles et dignes mais dont le deuil fait ployer la nuque comme ploie celle des êtres en guerre, en souffrance. La nuque des êtres effrayés, désespérés par ce monde aussi sombre et haut qu’une montagne.

Poser des mots pour garder vivant, dans nos poitrines, les beautés du monde, ces choses minuscules et pourtant si grandes.

Poser des mots pour attraper « des moments de grâce / ceux où la peur s’évanouit / des moments de grâce pour nous tous / même dans les lieux les plus sordides ». Poser de l’amour.

Poser de l’amour, à travers des regards, des gestes, des mots. Les poser comme une audace dans un monde où « l’espoir s’amenuise tellement ».

L’audace de donner et d’écouter, de sentir.

Faire humanité…

… et malgré tout avancer…

Où est le sauveur ?

En nous !

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Publié le 16 Janvier 2025

Florence Saint-Roch - Cartographies

un degré après l’autre
tu tiédis tu chauffes tu brûles
sûrement on s’approche
mais de quoi

Cri de la Terre

« Le climat fait ses œuvres ».

C’est le premier vers de ce recueil et il évoque aussi bien les poèmes de Florence Saint Roch que les illustrations produites par Nicolas Blondel.

Les poèmes évoquent le temps qui passe et le temps qu’il fait et leurs conséquences sur notre Terre qui s’étrécit à cause des humains.

Les œuvres utilisent des pages de livres laissées libres dans un jardin, patinées par le temps qui passe et le temps qu’il fait avant d’être travaillées et encrées.

« Le climat fait ses œuvres ».

Il patine car nous l’avons altéré. Il altère tout et nous patinons, glissons sur une pente « à la déclivité sans concession ».

« Les prédictions infatigablement répètent / le même scénario » et pourtant « à la longue l’urgence se fatigue ». On a largué les amarres, on vogue sur des rapides sur lesquels nous n’avons pas de prises.

« Quand le monde s’étrécira

il faudra faire avec les vestiges les reliefs

les lettres rescapées sur un radeau ».

Ne restent que les mots pour crier, faire crier la Terre. Des mots déchirés, déchirants. Ancrés, encrés comme on peut.

« on n’a pas d’autres choix

que d’écrire l’histoire

jusqu’à son terme

chercher comment bien finir

guetter un ultime rebondissement

peut-être ».

Et si cet ultime rebondissement était d’« éloigner notre part nocturne », « inventer des géographies / qui ne seraient pas hantées » ?

À quand de nouveaux cartographes ?

Florence Saint-Roch - Cartographies
Florence Saint-Roch - Cartographies

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Publié le 9 Janvier 2025

Roxana Hashemi - L'anniversaire de toutes les choses

Je regardais les choses immobiles
elles se couraient après
dans le désordre
[…]
on aurait dit
une fête
un anniversaire

Une poésie qui se vit comme une expérience.

Une poésie qu’on ne peut donc pas vraiment décrire, expliquer.

Une poésie à l’écriture simple et pourtant d’une grande profondeur, avec plusieurs couches.

Une poésie qui mérite le voyage dans le temps et la matière.

Une poésie comme « un mouvement général », composé de « choses immobiles ».

Une poésie comme un kaléidoscope : des poèmes-fragments colorés qui, en bougeant sous la lumière, produisent d’infinies combinaisons d’images. L’effet est renforcé par de multiples répétitions pour bien saisir les différents angles, pour cadencer la lecture.

Une poésie « carte de la vie » où le corps, souvent lui aussi fragmenté, donne justement du corps au texte, au mouvement général.

Une poésie de la dissection, comme si la poétesse regardait de l’extérieur, de façon détachée tout en étant au cœur des choses, des sensations, des impressions.

Une poésie du double, du temps, du chaos, du fracas.

Une poésie de l’évidence : celle de l’étrangeté de l’être, de la vie.

Une poésie comme « des ballons colorés […] immobiles dans les airs » pour reprendre la citation d’« Orlando » de Woolf, en exergue du recueil.

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