poesie

Publié le 4 Mai 2025

Sigolène Vinson - Le butor étoilé

Une vie juste et bonne

Rien ne presse. Surtout quand on recherche un animal disparu, le butor étoilé, dans la sansouïre.

Rien ne presse mais la jeune Dedou a disparu depuis cinq jours. Comme envolée. Tout presse pour la retrouver.

Dans ce monde battu par les vents, notre narratrice discrète, presque aussi absente que le butor, aimerait que quelqu’un l’embrasse. Elle écrit des lettres à son ancien amant. Mais ces lettres trouvent un autre destinataire : Damien, la cinquantaine, marié à Sylvie.

Dans ce monde battu par les vents, Damien peine à respirer. Il fait de l’apnée du sommeil. Mais, sa vie, elle aussi, manque de souffle. Les lettres deviennent sa bouffée d’air frais.

Entre le pays de l’hippocampe et le pays du loup, des vies se déploient. Humaines, non humaines. La frontière est souvent poreuse entre les deux. Les plus discrets, les non humains, ont les faveurs de notre narratrice. Elle se reconnaît en eux, dans leur silence, dans leur effacement. Ils ont une capacité d’écoute que n’ont pas forcément les humains. Ces derniers ne font preuve que de violence et d’une incapacité à comprendre le monde qui les entoure. 

Il s’agit pourtant de mener une « vie juste et bonne ». Il s’agit « de rêver des rêves ».

Quand le monde broie du noir, quand la peur s’installe, quand tout semble aller à vau-l’eau, il reste le rêve auquel on s’accroche dur comme fer.

Comme Esculape qui se transforme en serpent chez Ovide. Comme une guérison.

Quand le drame a tout renversé, il reste la poésie du vivant.

Elle permet de vivre l’insoutenable légèreté de l’être.

La légèreté d’être là, au monde, de vivre, de « raconter sa nudité » toute primitive.

D’effacer la culpabilité de la mort de la palourde.

D’effacer ce que cette métaphore revêt pour la narratrice.

Rien ne presse.

Même si la vie est éphémère, il convient de prendre le temps de perdre son temps.

Rien ne presse.

Les âmes disparues ne sont-elles pas toujours avec nous ?

Même si la peur, la violence et la mort sont là, il convient de prendre son temps pour raviver le vivant en soi et autour de soi.

Le butor étoilé se fait toujours attendre mais rien ne nous dit qu’il ne viendra jamais.

Le butor étoilé est l’espoir. Et on en a tellement besoin !

Merci Sigolène d’illuminer nos lectures.

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Publié dans #Roman, #Ecologie, #Poésie

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Publié le 9 Mars 2025

Adrienne Rich - Le rêve d'un langage commun

Pourriez-vous imaginer un monde exclusivement composé de femmes, m'a demandé le journaliste. Pouvez-vous imaginer
un monde où les femmes sont absentes. (Il croyait plaisanter.) Pourtant je dois imaginer
en même temps exactement, les deux. Car je vis dans les deux

Briser le silence

Il était temps d’offrir à Adrienne Rich la place qu’elle mérite en France. Ce n’est que depuis quelques années que nous la redécouvrons pour sa poésie après une poignée de traductions de ses essais féministes.

Adrienne Rich (1929-2012) est une poétesse, essayiste, féministe américaine. Elle baigne dans les milieux féministes et lesbiens new-yorkais à la fin des années 60. Elle côtoie ainsi d’autres figures majeures comme Audre Lorde (dont elle dédie un poème dans ce recueil), Alice Walker, Susan Sontag, Gloria Steinem etc. Dans les années 70, elle consacre son travail à l’hégémonie de l’hétérosexualité. Elle lutte également pour l’autodétermination de toutes les femmes, de toutes les origines sociales et raciales, de toutes les identifications. En 1974, elle obtient le National Book Award qu’elle partage avec Audre Lorde et Alice Walker.

Dans le recueil Le rêve d’un langage commun, commencé en 1974 et publié en 1978, Adrienne Rich explore le concept d’un langage commun à atteindre. Un langage qui ne nierait pas la parole des femmes, des minorités. Les femmes sont vraiment les protagonistes de ses poèmes, que ce soit des femmes connues comme Marie Curie, Audre Lorde, Paula Becker, sa compagne Michelle Cliff ou des anonymes, des femmes qui n’ont pas leur voix au chapitre. La révolution féministe passe par une révolution politique conditionnée aussi à une révolution du langage. Car le langage façonne notre monde.

Ce recueil est également un livre où l’amour est au centre. En effet, la section Vingt-et-un poèmes d'amour est au cœur du recueil. Elle y fait son coming-out et affirme la nécessité de reconnaître l’amour lesbien à la même place que l’amour hétérosexuel.

Cette section est précédée par Pouvoir où huit poèmes montrent l’importance de redéfinir la nature du pouvoir, un pouvoir où la femme serait incluse et non une victime.

Dans la dernière section – Pas ailleurs, mais ici – Adrienne Rich développe justement ce qui doit changer pour aboutir à un langage commun. Le silence doit éclater (on retrouve tout un champ lexical sur le silence dans ses poèmes) pour faire advenir le changement. Le dernier poème Etude transcendantale, qu’elle adresse à sa compagne, est un peu le résumé de sa pensée sur le sujet.

Très bien écrit en anglais, et bien retranscrit par les traductrices (le recueil est bilingue), tout en étant accessible, Le rêve d’un langage commun est une œuvre à la fois lyrique et politique. C’est une œuvre majeure du féminisme, des droits civils mais aussi de la poésie américaine.

A découvrir absolument !

Traduit par Shira Abramovich et Lénaïg Cariou

La femme qui chérissait sa souffrance est morte. Je suis sa descendante.

J'aime les cicatrices qu'elle m'a transmises, mais je veux continuer dorénavant avec toi à lutter contre la tentation de faire de la douleur une carrière

Adrienne Rich - Le rêve d'un langage commun

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Publié le 4 Mars 2025

Eléonore de Duve - Sophia

Par essence, Sophia meurt mais c’est la vie, en ce temps-là, caduque et insouciante, grasse de baisers ; au bord de je t’aime, qu’on se le tienne pour dit, il y aura toujours je t’aime

Fragments d’une étoile

Elle danse. Sophia danse. « À chair perdue ». « Ses deux bras fendus en colombe portent un étendard ».

Elle danse parmi les fusils. A-t-elle eu le temps de livrer un dernier sourire ?

Sophia. Une vie. À rebours. Quarante-sept fragments de sa vie. De sa mort à avant sa conception.

Une vie comme on remonte une rivière ou plutôt comme un ensemble sédimentaire : on saute de strate en strate, de chapitre en chapitre. Un mot du chapitre donne souvent naissance au chapitre suivant. Même au sein d’une même strate, les phrases sont aussi des fragments.

La continuité d’une vie à travers ses discontinuités. Le liant, c’est la poésie, la musique derrière les mots souvent empruntés à la botanique. Mots fulgurants pour vie-fulgurance. Une comète, une étoile. Elle brille fort avant le trou noir.

L’obsession du visage. Des visages. Des visages, souriants, pleurants : vivants puis massacrés.

La guerre qui fragmente les vies, les corps, les visages. Des visages qui restent cependant des visages quoi qu’on « face ». Des visages qui sont des pages. Des pages qu’Éléonore sort de la noirceur pour révéler la lumière, la beauté. Même dans l’horreur, même dans la disparition, quand fleurit la poussière.

Une autrice à découvrir. Je vais me jeter sur son premier roman.

Tuer est une idée qui, mise en pratique, ne fonctionne pas. Le visage, massacré, reste un visage : et restera l’idée de ce visage, qu’on voulait massacrer – subsiste la somme de tous. Ils survivent, encoignés dans l’esprit, notamment de ceux qui voulaient les tuer car : ils ambitionnaient de tuer ces visages, pour ce qu’ils sont, pour eux

Eléonore de Duve - Sophia

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Publié le 31 Janvier 2025

Jeanne Benameur - Nous vous parlons d’amour

Mais qui sommes-nous
pour oser venir vous parler d’amour
dans ce monde ?
peut-être nous trouvez-vous bien présomptueux
ou naïfs
ou simplement bêtas
comme si l’intelligence devait servir
qu’à mesurer les failles
détailler le chaos
révéler la haine

Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour ?

Ce nouveau recueil de Jeanne Benameur est inspiré par sa rencontre avec des comédiens. De cette rencontre et d’autres événements, collectifs ou plus personnels, Jeanne Benameur donne à chaque personnage une voix, une singularité mais aussi ce qui fait d’eux des être universels. Car derrière ce monde insensé, nous partageons encore l’amour comme valeur universelle.

Une poésie où les frontières ne sont que des « pointillés rouges sur nos cartes de géographie » que l'on peut franchir sans problème car les mots sont comme des oiseaux, « ça n’a aucune importance / les frontières les routes », même s’il faut prendre garde car on peut tirer sur des oiseaux.

Une poésie pour les êtres qui n’ont pas la bonne langue, même s’ils la maitrisent car ils n’ont pas les bons papiers. Et puis même s’ils les ont, ça ne suffit pas. « Ni noir ni arabe », dit un homme à la poétesse. Les barrières de nouveau qui se dressent. Tenter de tout faire pour les briser. Se rappeler que nous avons la même origine, le ventre de nos mères. Poser des mots.

Poser des mots sur les corps immobiles et dignes mais dont le deuil fait ployer la nuque comme ploie celle des êtres en guerre, en souffrance. La nuque des êtres effrayés, désespérés par ce monde aussi sombre et haut qu’une montagne.

Poser des mots pour garder vivant, dans nos poitrines, les beautés du monde, ces choses minuscules et pourtant si grandes.

Poser des mots pour attraper « des moments de grâce / ceux où la peur s’évanouit / des moments de grâce pour nous tous / même dans les lieux les plus sordides ». Poser de l’amour.

Poser de l’amour, à travers des regards, des gestes, des mots. Les poser comme une audace dans un monde où « l’espoir s’amenuise tellement ».

L’audace de donner et d’écouter, de sentir.

Faire humanité…

… et malgré tout avancer…

Où est le sauveur ?

En nous !

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Publié dans #Poésie

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Publié le 16 Janvier 2025

Florence Saint-Roch - Cartographies

un degré après l’autre
tu tiédis tu chauffes tu brûles
sûrement on s’approche
mais de quoi

Cri de la Terre

« Le climat fait ses œuvres ».

C’est le premier vers de ce recueil et il évoque aussi bien les poèmes de Florence Saint Roch que les illustrations produites par Nicolas Blondel.

Les poèmes évoquent le temps qui passe et le temps qu’il fait et leurs conséquences sur notre Terre qui s’étrécit à cause des humains.

Les œuvres utilisent des pages de livres laissées libres dans un jardin, patinées par le temps qui passe et le temps qu’il fait avant d’être travaillées et encrées.

« Le climat fait ses œuvres ».

Il patine car nous l’avons altéré. Il altère tout et nous patinons, glissons sur une pente « à la déclivité sans concession ».

« Les prédictions infatigablement répètent / le même scénario » et pourtant « à la longue l’urgence se fatigue ». On a largué les amarres, on vogue sur des rapides sur lesquels nous n’avons pas de prises.

« Quand le monde s’étrécira

il faudra faire avec les vestiges les reliefs

les lettres rescapées sur un radeau ».

Ne restent que les mots pour crier, faire crier la Terre. Des mots déchirés, déchirants. Ancrés, encrés comme on peut.

« on n’a pas d’autres choix

que d’écrire l’histoire

jusqu’à son terme

chercher comment bien finir

guetter un ultime rebondissement

peut-être ».

Et si cet ultime rebondissement était d’« éloigner notre part nocturne », « inventer des géographies / qui ne seraient pas hantées » ?

À quand de nouveaux cartographes ?

Florence Saint-Roch - Cartographies
Florence Saint-Roch - Cartographies

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Publié le 9 Janvier 2025

Roxana Hashemi - L'anniversaire de toutes les choses

Je regardais les choses immobiles
elles se couraient après
dans le désordre
[…]
on aurait dit
une fête
un anniversaire

Une poésie qui se vit comme une expérience.

Une poésie qu’on ne peut donc pas vraiment décrire, expliquer.

Une poésie à l’écriture simple et pourtant d’une grande profondeur, avec plusieurs couches.

Une poésie qui mérite le voyage dans le temps et la matière.

Une poésie comme « un mouvement général », composé de « choses immobiles ».

Une poésie comme un kaléidoscope : des poèmes-fragments colorés qui, en bougeant sous la lumière, produisent d’infinies combinaisons d’images. L’effet est renforcé par de multiples répétitions pour bien saisir les différents angles, pour cadencer la lecture.

Une poésie « carte de la vie » où le corps, souvent lui aussi fragmenté, donne justement du corps au texte, au mouvement général.

Une poésie de la dissection, comme si la poétesse regardait de l’extérieur, de façon détachée tout en étant au cœur des choses, des sensations, des impressions.

Une poésie du double, du temps, du chaos, du fracas.

Une poésie de l’évidence : celle de l’étrangeté de l’être, de la vie.

Une poésie comme « des ballons colorés […] immobiles dans les airs » pour reprendre la citation d’« Orlando » de Woolf, en exergue du recueil.

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Publié dans #Poésie

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