roman

Publié le 27 Octobre 2025

Shirley Jackson - La maison hantée

Aucun organisme vivant ne peut demeurer sain dans un état de réalité absolue

Hantise ou folie ?

Grand classique de la littérature néo-gothique et fantastique contemporaine, il était temps que je découvre cette Maison hantée (en anglais, The Haunting of Hill House), acclamée par le grand Stephen King.

Hill House est un manoir construit il y a près de quatre-vingt ans au moment du récit. Les premiers habitants de cette maison ont eu des destins particuliers, au point que la demeure est devenue persona non grata dans la région : « Les gens partent d’ici », « Ce n’est pas un endroit où on vient ». Seul le couple Dudley s’occupe de l’entretien de la maison mais les deux individus n’oublient pas de rentrer chez eux avant la tombée de la nuit.

Le docteur Montague, un anthropologue, veut séjourner quelques jours dans le manoir pour prouver l’existence d’éléments surnaturels. Pour l’aider dans sa tâche, il convie trois personnes ayant connu, d’une façon ou d’une autre, une expérience avec le paranormal. Nous avons Luke Sanderson, le jeune héritier de la maison, Theodora, une artiste et Eleanor, une jeune femme qui a soigné pendant de nombreuses années sa mère avant de s’installer chez sa sœur après le décès.

À leur arrivée, la maison semble normale même si une drôle de sensation les assaille. Cependant, progressivement, des phénomènes se produisent et vont surtout se concentrer sur Eleanor…

Autant vous le dire tout de suite, j’ai été un peu déçue par ce livre même si je lui trouve des qualités.

Shirley Jackson dresse son décor petit à petit en nous faisant découvrir ses personnages dans leur quotidien, leur banalité. On sent que le but est de nous rendre les personnages attachants, comme dans les romans de Stephen King. Le souci, c’est qu’il n’y en a pas un qui trouve vraiment grâce à mes yeux. Je n’ai pas réussi à avoir de l’émotion avec eux. Je n’ai pas non plus trouvé crédible la façon dont le docteur Montague a réussi à trouver ses comparses et à les convaincre de venir dans la maison.

Quand la femme du Dr Montague est arrivée, personnage imbuvable mais intéressant car elle est passionnée par le paranormal, j’espérais un peu du remue-ménage mais rien : ce personnage semble ne servir qu'à faire diversion.

Je reconnais malgré tout le talent de Shirley Jackson pour nous envelopper d’une atmosphère creepy.

La maison hantée ne porte pas bien son titre car on se rend vite compte que ce n’est pas la maison qui est hantée mais la maison qui hante… à moins que ce ne soit la folie qui s’empare de la jeune Eleanor, plus réceptive que les autres aux phénomènes et surtout dans un état psychologique fragile. Nous ne savons pas par moments si nous sommes face à la réalité ou face au délire de la maison et/ou du personnage et c’est pour moi le gros point fort du roman. Il n’empêche que l’on devine trop facilement et rapidement la fin.

Même si je suis un peu déçue, je ne suis pas mécontente d’avoir enfin découvert cette autrice et je compte bien la relire pour mieux découvrir son univers.

Traduit de l’anglais par Dominique Mols et révisé par Fabienne Duvigneau.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - octobre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - octobre 2025

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Publié le 20 Octobre 2025

Laurine Roux - Trois fois la colère

Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer.

Vengeance

Je n’avais pas relu Laurine Roux depuis Le sanctuaire mais, en quelques pages, j’ai eu l’impression de revenir à la maison, dans un cocon familier. Pourtant, ce n’est pas la douceur qui caractérise cette histoire sous la forme d’un conte moyenâgeux.

Nous sommes dans les confins des Hautes-Alpes, dans la contrée de Bure où règne le terrible Hugon, un sei/aigneur comme dans les contes de fées, un ogre. Une jeune fille débarque un jour et l’assassine, lui coupe la tête. Il s’agit de Miou, sa petite-fille. Pourquoi ce geste ? Pourquoi cette violence ?

Laurine Roux nous ramène aux racines de ce qui devient une vengeance : le sort de trois enfants séparés à la naissance. L’une est élevée par Clarisse de Bure, la femme d’Hugon ; l’une reste avec sa mère Gala et le dernier est élevé dans le monastère bénédictin des Crots, dirigé par le prieur Guillaume. Trois destins différents mais unis par une tache de naissance puis la soif d’une justice.

Trois fois la colère est une histoire de vengeance mais surtout une histoire sur la transmission : que fait-on d’un héritage subi ? Comment mettre fin à une malédiction familiale ? Comment pousser à côté, en marge d’une filiation pesante, comme un drageon ?

Dans ce conte quasi mythologique, Laurine Roux a l’art de mêler la noirceur du récit avec une langue frétillante, sensorielle. L’autrice se balade en littérature : son écriture semble sans effort alors qu’il y en a forcément mais, ça ne se ressent pas tellement c’est fluide, tellement ça semble simple. Pour autant, la langue est précise, riche, poétique. La construction est remarquable et les personnages ne sont pas du tout manichéens. Miou, le bras vengeur, a un petit côté Arya dans Game of Thrones. Mais là où Arya énumère ceux qu’elle veut tuer, Miou énumère ceux qu’elle souhaite venger.

La Nature est un personnage : elle est effrayante à l’image de la forêt de Bénévent, forêt honnie, crainte. Elle est luxuriante, sensuelle, dangereuse. Elle a un corps, plusieurs même et fait corps avec les hommes que ces derniers le veulent ou non. Le récit a quatre grandes parties liées aux plantes : Racine, Branche, Sève, Drageon. Cette idée de corps craint, honni, maltraité a aussi son parallèle avec le corps des femmes.

Une magnifique lecture au point d’avoir regretté l’accélération sur la fin alors que je voulais encore rester avec les personnages. Une magnifique lecture qui m’a montré qu’il fallait que je lise de toute urgence les deux titres précédents pour combler mon retard (mais c’est bien aussi de garder de côté de très bons romans).

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Publié dans #Roman

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Publié le 17 Octobre 2025

Julia Sintzen - Sporen

Langage du silence

« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».

Mais avant que la bouche se taise, il y a un « Nee », un « Non » qui retentit. C’est le Non d’une femme, celui de Rinske qui fuit, qui tente d’échapper à la violence de son mari.

Non, elle ne retournera pas auprès de Wim.

Et pourtant… on retrouve Rinske et Wim dans leur vie de couple après la Seconde Guerre mondiale. Avant le non. Après le non. Dans le désordre chronologique. Dans le désordre de leur vie. Dans le désordre des mots. Des bribes. Des traces : « Sporen » en néerlandais.

Julia Sintzen nous livre des instantanés d’histoires qui forment un album familial où le langage ne semble plus avoir sa place. Pourtant, ce langage est justement au cœur de ce roman. Sur le fond comme et sur a forme. Au-delà de l’écriture fragmentaire et « déchronologique », la phrase est mouvante. Au début du livre, la prose coule à flot avec de longues phrases que seules des virgules viennent rythmer pour ne pas perdre le souffle, comme Rinske qui s’enfuit. Comme si ce déversoir était la conséquence d’une trop grande, d’une trop longue retenue. Mais, la phrase change par la suite selon l’histoire racontée, selon le contexte. Nous avons aussi le mélange de trois langues : le français, le néerlandais et le limbourgeois renforçant cette histoire de couple heurtée par la violence mais surtout par le silence, par l’absence de communication.

« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».

Comme un chêne, chaque personnage « grossit, son écorce durcit, il garde des écorchures, infimes, dans ses nervures ».  L’autrice livre par bribes ce que cachent ces silences, ce que cachent les êtres : les cauchemars de Wim après la guerre en Indonésie ou encore la perte d’un enfant.

On se retrouve face à un « kruiswoordpuzzel » (mots croisés) : « Rinske et Wim cherchent les mots, ils cherchent côte-à-côte, chacun ses mots, trouver les mots, ça se joue à la lettre près, les mots justes… ». Là où les mots peinent à être livrés, les impressions, les sensations, les souvenirs, les images mentales viennent en renfort.

« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».

Même quand la bouche se tait, la main, elle, peut dire, peut laisser des « sporen ». C’est ce que fait à merveille Julia Sintzen dans ce premier roman saisissant par son audace mais aussi par sa maturité. L’autrice aurait récolté des histoires de sa propre famille pour tisser cette histoire.

Même quand les bouches s’éteignent, même quand les êtres s’éteignent, les traces sont là, se transmettent… trouvent le chemin des mots.

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Publié dans #Roman

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Publié le 5 Octobre 2025

Antoine Wauters - Haute-Folie

La folie ? C’est le pays des souffrances qui n’ont plus nulle part où aller.

Atavisme

Le narrateur prend la parole. Nous ne savons pas qui il est, nous ne le saurons qu’à la fin.

Le narrateur « s’apprête à briser le silence ». Il parle alors que « toute sa lignée s’est tue ».

Il va nous conter cette histoire et tant pis si on le croit ou non.

Haute-Folie. Un magnifique nom mais qui résonne comme une prophétie funeste.

Haute-Folie. Un lieu où Gaspard et Blanche voient leur ferme prendre feu à cause de la foudre.

Haute-Folie. Un lieu où tout est à reconstruire… et pourtant tout va être détruit.

L’incendie ne s’est pas contenté de réduire en cendres la ferme, il a tout cramé sur son passage, même les êtres.

Haute-Folie devient le lieu où la malédiction familiale prend forme : « Toute notre histoire tient dans son nom ».

Comment faire pour échapper à la folie qui n’est rien d’autre qu’une souffrance qu’on ne parvient pas à éteindre, qui couve là et attend la moindre brise pour s’attiser ?

Comment ne pas tomber dans la malédiction, la contourner ?

Comment ne pas refaire les mêmes erreurs et emprunter une autre trajectoire ?

Ce sont toutes ces questions que se pose Josef, le fils de Blanche et Gaspard.

Toute une vie à tenter d’échapper au malheur.

Toute une vie à tenter de trouver une manière de vivre autrement.

Toute une vie à consigner dans des cahiers de notes ses réflexions sur le monde, sur son sens, sur la place à occuper.

Mais surtout, toute une vie à se rendre compte que la vraie malédiction, c’est « ce silence, cette distance de soi à soi que d’autres vous imposent ».

C’est un vrai plaisir d’avoir renoué avec l’œuvre Antoine Wauters. Avec ce nouveau roman, je retrouve cette belleécriture lyrique, poétique tout en étant directe, sans fioritures. Sous la noirceur du récit se dégage une vraie lumière même si parfois la manière de raconter peut creuser une certaine distance entre le lecteur et les personnages.

Le roman se lit comme une tragédie grecque où le récit de la vie de Josef est ponctué par les pages en italiques du narrateur qui forme à lui tout seul une sorte de chœur.

Au-delà de la malédiction d’une lignée, nous sommes surtout plongés dans l’importance des liens intergénérationnels mais aussi sur le poids des lieux. Tout comme l’auteur, je crois profondément à ces lieux qui nous habitent, qui nous fascinent, qui nous hantent, qui nous transforment… pour le meilleur ou le pire. La philosophie prend aussi toute sa place dans les questionnements sur la quête de soi, sur le sens d’une vie. Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de terminer cette chronique avec cette citation de Ludwig Wittgenstein en exergue de ce roman :

La solution du problème que tu vois dans la vie, c’est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème.

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Publié dans #Roman

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Publié le 2 Octobre 2025

Claire de Duras - Ourika

De la lumière aux ténèbres

En ce mois de rentrée scolaire, nous devions lire une œuvre au programme du bac de français ou de l’agrégation de lettres pour Les classiques c’est fantastique. Les Œuvres romanesques de Claire de Duras étant au programme de l’agrégation, j’ai jeté mon dévolu sur la nouvelle Ourika publiée en 1823, à peine quelques années avant le décès de l’autrice.

Dans cette nouvelle longtemps oubliée (tout comme son autrice), inspirée de faits réels, Claire de Duras décide de faire d’Ourika non seulement la première héroïne noire de la littérature française mais aussi une héroïne qui prend elle-même la parole.

Dans un couvent, un médecin rend visite à une vieille femme qui décide de lui raconter son histoire avant de mourir. Nous suivons ainsi une jeune enfant ramenée du Sénégal par le gouverneur, le chevalier de B. Elle est confiée aux bons soins de sa tante, la maréchale de B., qui l’éduque comme n’importe quelle petite fille de sa société.  Elle hérite ainsi des codes, de la culture de cette société où elle est heureuse et où elle n’a pas vraiment conscience de sa couleur d’autant plus que tout le monde lui porte de l’intérêt.

Pourtant, le soir d’un bal en son honneur, elle surprend derrière un paravent la conversation entre sa bienfaitrice et la marquise. La foudre s’abat sur elle, tout son monde s’écroule, elle prend conscience que son destin est brisé car elle n’a pas la bonne couleur de peau. Cette révélation, couplée à un chagrin d’amour terrible pour Charles, le petit fils de Madame de B., la décille et lui permet ainsi de voir que le monde dans lequel elle évolue avec innocence est en fait hypocrite, plein de préjugés…

Ourika est bien plus qu’un roman d’apprentissage. Cette nouvelle porte en elle toutes les convictions, tous les engagements de l’autrice. Née dans une famille martiniquaise, d’un père luttant contre l’esclavage et mort guillotiné, Claire de Duras évoque à travers le destin d’Ourika le désenchantement et la désillusion provoquées par une Révolution Française qui n’a pas réussi à gommer les inégalités et un Empire qui a remis l’esclavage. L’autrice dénonce aussi l’hypocrisie du milieu aristocratique de son temps, imprégnée du mythe du « bon sauvage ».

Outre les aspects historiques et engagés, Ourika est littérairement à la croisée de l’héritage des Lumières mais aussi de l’avènement du Romantisme : promotion de l’individu en tant qu’être singulier, fait d’émotions et de sentiments exprimés de façon lyrique. Claire de Duras était proche de Chateaubriand qui l’a encouragée à écrire.

Enfin, il ne faut pas omettre l’aspect tragédie grecque avec cette héroïne prise aux forces du destin, vouée à la solitude et à la mort. C’est dans cette dimension que Claire de Duras se confond avec son héroïne, elle-même aux prises avec la maladie (la tuberculose) et la solitude (son mari l’a épousée par intérêt et la trompe sans cesse). Et on rejoint ainsi la citation de Lord Byron en exergue : « This is to be alone, this, this is solitude ».

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

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Publié le 17 Septembre 2025

Ariana Harwicz - Erreur de jugement

Tout perdre

Elle est argentine mais elle est installée en France, près de Sancerre. Elle est mariée, a deux fils. Nous la découvrons en plein dans la tourmente : accusée de violences sur son conjoint, on lui retire la garde des enfants. Elle n’a droit qu’à des visites dans un lieu surveillé, en présence de son mari. La situation la fait sombrer dans une forme de marginalité. Une seule chose l’obsède à présent : ses enfants, au point de les épier, de les suivre. Jusqu’au kidnapping. S’en suit une cavale en voiture émaillée de conversations téléphoniques entre les deux conjoints et de flash-back sur son arrivée en France, ses difficultés pour tomber enceinte et la cohabitation avec une belle-famille aussi envahissante que malsaine.

Jusqu’où peut aller cette fuite ?

C’est avec grand plaisir que j’ai renoué avec la plume d’Ariana Harwicz après son Crève, mon amour qui m’avait saisie. Tout comme dans ce précédent roman, la narratrice d’Erreur de jugement a une rage, une sauvagerie en elle. C’est son essence pour tenir, elle qui a tout quitté par amour et perd maintenant tout par amour. On sent qu’elle sombre de plus en plus dans une forme de folie égale à celle du monde qui l’entoure, de son entourage. Tout se mêle : colère, détresse, mal-être. Ses enfants sont ceux qui la maintiennent mais la conduisent aussi à la folie.

On suit en permanence les pensées de la narratrice et on découvre plusieurs facettes de ce personnage. On voit le sentiment de solitude, d’exclusion qu’elle a pu subir dans ce coin rural français où la belle-famille se révèle antisémite et xénophobe. Elle n’hésite pas à jouer avec le nom de famille Fournier pour le transformer en Fourniret. Cependant, on ne peut pas adhérer à tout ce qu’elle pense, à tous ses actes. C’est la force d’Ariana Harwicz d’offrir à son lecteur des personnages non manichéens, tellement complexes qu’on ne s’attache pas forcément à eux mais eux, sans nul doute, s’accrochent à nous, nous collent à la peau et nous mettent devant les yeux quelques réalités et frayeurs.

Il est clair que tout le monde ne pourra pas apprécier ce genre de livre mais c’est une expérience de lecture. Moi, j’adhère à fond dans cette cavale au rythme effréné qui soulève la fragilité et la bassesse des êtres humains.

Traduit de l’espagnol par Alexandra Carrasco.

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Publié dans #Roman

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Publié le 14 Septembre 2025

Emile Zola - La Curée

Les Rougon-Macquart #2

J’avais lu La Curée au lycée et j’avais tellement détesté ma lecture !!! Il fallait vraiment que je me lance le défi de lire tous les RM dans l’ordre chronologique pour me frotter de nouveau à ce roman.

Et quelle surprise d’avoir cette fois-ci aimé ma lecture ! Ce roman s’apprécie sans aucun doute après quelques années au compteur.

Avec ce deuxième opus, nous quittons Plassans pour Paris dans les années 1850.

Aristide Rougon s’installe à Paris sans un sou mais avec l’espoir de faire fortune. Son frère aîné, Eugène, devenu ministre de Napoléon III, l’aide discrètement dans son ascension tout comme sa sœur Sidonie, une commerçante aux nombreuses relations et aux bras longs. Aristide Rougon devient Aristide Saccard, un nom où « on dirait que l’on compte les pièces de cent sous ».

Nommé à la mairie de Paris, Aristide va habilement spéculer sur cette capitale en plein travaux haussmanniens. Paris est ainsi découpée, dépecée par des chasseurs sans scrupule avides d’argent et de pouvoir (d’où le titre de Curée).

Toujours en quête d’argent frais, Aristide épouse en secondes noces la jeune Renée Béraud du Châtel. Cette femme dans une situation délicate est la détentrice d’une belle fortune et de belles propriétés. Oisive et capricieuse, Renée s’ennuie et va finir par succomber au charme de Maxime Saccard, son beau-fils. Zola nous rejoue ainsi le mythe de Phèdre d’ailleurs explicitement évoqué dans le roman. Paris n’est ainsi pas la seule à être sacrifiée par l’avidité des hommes… Renée aussi.

Avec cet opus, nous entrons de plain-pied dans cette branche des Rougon, cette lignée légitime mais tout aussi répugnante que celle des Macquart.

C’est le roman de la luxure, de la cupidité, des excès, des vices où se mêlent argent, pouvoir, inceste. C’est le symbole de la débauche d’une bourgeoisie et d’une aristocratie clinquantes. Zola accentue cet aspect par la description minutieuse des réceptions, des pièces de théâtre, des toilettes de Renée mais aussi par le lyrisme de la relation entre Renée et Maxime.

Mais surtout, ce qui rend la lecture si proche pour nous lecteurs du XXIe siècle, c’est que l’on a le sentiment que peu de choses ont changé. Nous sommes toujours dans la curée, à un niveau international cette fois-ci. Les chasseurs ont changé de visages mais les fusils sont les mêmes. Les victimes aussi.

À bientôt pour Le Ventre de Paris.

Emile Zola - La Curée

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Publié le 11 Septembre 2025

Guillaume Poix - Perpétuité

Administration pénitentiaire

Ce roman a été le dernier livre lu pour le prix du roman Fnac et c’est clairement le préféré de ma sélection. Une vraie découverte et je ne m’y attendais pas. Je ne connaissais pas l’auteur et vu que c’était mon second roman de la sélection à parler de prison (après celui de Didier Castino dont je parlerais plus tard), je n’étais pas attirée. En toute honnêteté, je n’aurais pas pensé l’acheter en librairie. Et pourtant, j’ai plongé complètement dans cette nuit au cœur de la maison d’arrêt, en compagnie de ses surveillants pénitentiaires et de leurs détenus.

La nuit, l’ambiance est particulière : les surveillants sont peu nombreux, les prisonniers ne peuvent pas sortir de leur cellule. Mais, les imprévus, les angoisses lors des rondes, les problèmes de santé sont là. Cette nuit-là vient s’ajouter l’arrivée d’un détenu dangereux transféré d’une autre prison. La tension est palpable.

L’auteur décrit parfaitement la psychologie de ses personnages qui ont chacun leur voix propre. Il montre bien toute l’humanité et l’inhumanité du lieu et de ses « habitants » d’un côté ou de l’autre des grilles.

Les surveillants forment un corps quand bien même ils sont tous différents et ne se parleraient sans doute pas en dehors du travail. Un corps malmené par l’institution, par le regard que l’on pose sur eux. Un corps pourtant indispensable où le relationnel est tout aussi important que le respect des règles de sécurité. J’ai aimé les moments de dialogue entre eux, notamment quand ils partagent les repas ensemble. C’est d’une justesse folle.

Les détenus sont humanisés sous la plume de Guillaume Poix. Ça peut paraître un peu con de le dire parce que ce sont des êtres humains mais ils sont bien souvent réduits à leur statut de détenus, aux faits qui les ont conduits derrière les barreaux. Pas dans ce roman. On a toute la palette des relations possibles entre les surveillants et les détenus. On sent que l’auteur a vécu en immersion dans une maison d’arrêt, a pu discuter, a pu observer, a pu retranscrire l’impalpable.

L’écriture est excellente, oscillant entre le chirurgical et la beauté. Un très beau style qui ne s’embarrasse pas de fioritures mais qui fait mouche. Un chapitre a particulièrement touché en plein cœur, celui consacré au détenu Bachir Al Aloui. Ce chapitre condense tout ce qui fait la force et la beauté de ce roman, c’est un véritable modèle d’écriture.

C’est pour ce genre de découvertes que j’aime participer au prix du roman Fnac. Sortir des sentiers battus. Rencontrer une histoire, des personnages, un auteur.

Alors, n’hésitez pas à découvrir vous aussi ce roman.

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Publié dans #Roman

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Publié le 7 Septembre 2025

Marie Charrel - Nous sommes faits d'orage

Nous sommes la puissance, et pourtant un souffle peut nous détruire.

Outrenoir

Il existe un lieu mystérieux et reculé, perché dans les montagnes albanaises, proche de la mer Adriatique. C’est un lieu si mystérieux et reculé qu’on le nomme le village sans nom.

Ce village semble hors du temps, hors des morsures et des soubresauts de l’Histoire.

Et pourtant, ce village peuplé de mythes, de légendes, héritier d’un vieux code médiéval – le Kanun – est rattrapé par les événements, par la violence des sentiments et des êtres. Il semblerait ainsi que la Kulshedra, cette créature semi-divine des pluies, de l’eau et des tempêtes, ait pris possession de ce lieu et de tous ses habitants.

Peut-on délivrer un lieu et ses occupants passés et présents d’une forme de malédiction, de cette conjonction de mauvaises étoiles ?

Que peut bien faire Sarah dans cette contrée qui lui semble si peu familière, elle qui a quitté l’Albanie à l’âge de six ans en compagnie de sa mère Ester pour l’Islande, la terre de feu et de glace ?

« Trouve Elora ». La demande de la mère à son décès. La demande qui s’accompagne d’une bicoque en héritage dans ce fameux village sans nom.

« Trouve Elora ». Un mantra, une quête, un défi. Un mystère aussi. Qui est Elora ? Pourquoi Sarah doit-elle la trouver ?

Elora devient le point d’ancrage de Sarah dans ce pays qu’elle ne connaît pas bien, dans cette Histoire qu’elle n’a pas vécue, dans ces légendes qu’elle découvre.

Et Marie Charrel plonge son lecteur dans différentes temporalités pour montrer toutes les facettes de ce territoire, de ces habitants, de cette dictature communiste d’Enver Hoxha qui fait des ravages tout comme la vendetta. On suit les parcours d’Ilir, Sokol et Dritan à Tirana dans les années 70 où ils sont étudiants et font des traductions pour servir le régime. L’amour les réunit et les détruit en même temps. On suit Elora en compagnie d’Agon et Durim au début des années 90 dans ce village sans nom qui voit un communisme moribond refaire surface pour « dompter le chiendent des sommets ». On suit la quête de Sarah en 2023 en compagnie de touristes et du guide Niko, un enfant des montagnes. On suit ainsi des femmes et des hommes trempés dans l’outrenoir, « cette matière née de l’ombre et de la lumière mêlées ».

Et Marie Charrel fait des ponts, érige la poésie comme un acte de résistance, de résilience aussi :

« Toujours, tu devras choisir et chérir les mots à la manière des cailloux de ton enfance ».

J’ai retrouvé le même plaisir de lecture que pour son précédent roman, Les Mangeurs de nuit »où la fiction a la part belle, merveilleuse même, pour raconter une réalité. Où la fiction se permet tout. Où la fiction montre qu’elle est souvent bien plus forte pour raconter des choses difficiles et la violence des âmes. Où la fiction est presque devenue un acte de résistance en littérature aujourd’hui…

Merci pour ce merveilleux moment de lecture.

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Publié dans #Roman

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Publié le 3 Septembre 2025

Nathacha Appanah - La nuit au coeur

Les mots pour dire

Il a fallu du temps à Nathacha Appanah. Il lui a fallu la patience : « La mémoire est un choix, la mémoire est un fantôme patient ». Il lui a fallu aussi un événement déclencheur – le meurtre horrible de Chahinez Daoud en mai 2021 à Mérignac – pour enfin oser s’attaquer à un sujet à la fois intime et si tristement collectif : le féminicide conjugal.

Il a fallu du temps pour que l’autrice convoque trois hommes, HC, MB et RD, dans une pièce imaginaire sans issue. Le seul endroit où elle peut les réunir et les livrer non pas à sa merci mais à la merci de l’histoire qu’ils ont engendré, à la merci des femmes qu’ils ont brisées. Pourtant, quand on les voyait dans leur vie, on ne pouvait imaginer…

Il a fallu du temps pour convoquer ces hommes mais aussi pour poser des mots sur ces femmes, avec la distance nécessaire. Or, quels mots peut-on mettre sur un sentiment de peur, de danger, de mort imminente ?

Nathacha Appanah se rend compte de l’impuissance des mots à décrire ce qui a été vécu.

Comment les mots peuvent-ils dire ce qui a été alors qu’ils sont aussi détournés, manipulés par les agresseurs, par les institutions, par une société ?

Comment les mots peuvent-ils dire ?

Ils ne peuvent sans doute pas tout dire mais ils peuvent approcher, toucher du doigt et redonner une voix à ces femmes.

Ils peuvent dire comment les mécanismes de manipulation se mettent en place, maintiennent les femmes dans une situation à la fois intenable et difficile à échapper quand le vide a été fait autour d'elles.

Ils peuvent dire comment la carapace que ces femmes se construisent dans ces conditions est parfois aussi leur seule arme, le seul territoire devenu familier.

Ils peuvent dire comment ces femmes ne sont pas que des victimes, elles sont des êtres qui ont eu des rêves, des convictions, des rires.

Ils peuvent dire aussi que l’on peut faire mourir plusieurs fois une femme : par le meurtre lui-même souvent effroyable, par le silence ou l’effacement de la victime (souvent associé au sentiment de honte), par la réduction au statut de victime, par la défense du bourreau qui salit la victime, par des institutions qui ne font pas leur travail.

Et parfois, quand les mots ne peuvent être dits, le silence n’est pas forcément un échec, une impuissance. Il peut être une forme de retour à une prise de pouvoir, un pouvoir de décision qui faisait défaut auparavant.

Mais, Nathacha a su malgré certains silences, trouver les mots pour livrer son histoire, et celles de ces femmes : « De lier ces deux femmes à ma vie, à croire qu’elles m’attendaient, tels des fantômes patients, de tricoter entre nous une sororité, de les tenir comme ça, à bout de bras, dans une sorte d’obscurité, de silence et d’impuissance de l’écriture ».

Ces femmes qui s’appelent Nathacha, Emma et Chahinez. Qui ont des prénoms. Qui ont des familles. Qui ont ou ont eu des vies. Qui sont.

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Publié dans #Roman, #Féminisme

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