roman

Publié le 29 Mars 2026

Helen Zahavi - Dirty week-end

Sunday Bloody Sunday

« Voici l’histoire de Bella qui se réveilla un matin et s’aperçut qu’elle n’en pouvait plus ».

Dès l’incipit, nous savons que nous sommes à un point de bascule pour cette jeune femme. Rien ne sera plus comme avant.

Pourtant, Bella est une femme tout ce qu’il y a d’ordinaire. Elle vit à Brighton, cette ville côtière du sud de l’Angleterre, dans un appartement en sous-sol où seule une petite fenêtre dans la cuisine lui donne accès au monde extérieur. C’est fort peu et c’est pourtant suffisant pour se rendre compte, un jour d’été caniculaire, qu’un homme l’observe depuis l’immeuble d’en face. Oui, il l’observe et ne détourne pas son regard quand il la voit. Bella fait ce que toute femme ferait dans ce cas-là, elle ferme le rideau, elle tente de se faire oublier, elle qui n’a pourtant pas cherché la lumière. Mais pendant des semaines et même des mois, l’homme continue de l'épier puis lui téléphone avant une rencontre glaçante dans un parc ne laissant aucun doute sur ses intentions. Bella pourrait avoir peur. Bella pourrait s’enfuir. Et pourtant, Bella ne peut pas plier. Bella ne peut que rompre.

C’est lors d’un week-end qu’elle prend une décision radicale et violente : tuer tous les hommes qui lui veulent du mal… et Dieu sait qu’elle va en croiser un certain nombre…

Dans ce roman publié en 1991, tout comme le American Psycho de Bret Easton Ellis, Helen Zahavi livre un roman provocateur, à la plume cynique, à l’humour noir et aux scènes marquantes (âmes sensibles, s’abstenir). Elle n’hésite pas à prendre à partie le lecteur pour qu’il se mette à la place de Bella : « Vous la trouvez pathétique ? sa faiblesse vous rebute ? L’image de ses grands yeux fous de victime vous soulève l’estomac ? Ne la jugez pas. Ne la jugez pas sans avoir vécu cela ». J’ai personnellement beaucoup aimé le ton de ce livre qui va droit au but.

Si le roman semble peu crédible – il faut vraiment ne pas avoir de chance pour tomber sur autant de gars cinglés en l’espace d’un week-end – nous avons surtout affaire à une fable, à un conte. Tout est exagéré pour mieux faire ressortir les failles et surtout la violence, la cruauté des hommes et de toute une société. Si ces femmes subissent, c’est parce qu’elles sont considérées comme faibles : « Elle était trop gentille. Elle était tout simplement trop gentille. La gentillesse avait toujours causé sa perte. Quand vous êtes gentil, les gens profitent de vous. Ils vous frappent sur la bouche avec le talon de leur chaussure. Ils pensent qu’il ne leur arrivera rien, car ils savent que vous êtes gentil ».

Cette faiblesse supposée est un conditionnement. Le jour où elle n’est plus visible, le jour où le combat s’équilibre, la peur ne peut que s’installer chez les hommes.

Ce roman a évidemment déclenché les foudres à sa sortie. Dirty week-end a en effet fait l’objet d’une demande d'interdiction au Royaume-Uni pour immoralisme. Mais qu’est-ce qui est vraiment immoral ? Cette femme qui se venge des hommes qui la prennent pour un bout de viande ou le comportement de ces hommes qui amène à cette violence ?

Il est toujours intéressant de constater que l’on juge immorale une femme qui tue mais pas des hommes qui violent. Nous sommes pourtant face à deux crimes. La société n’aime surtout pas qu’on lui tend un miroir inversé.

Si ce type d’histoire ne vous rebute pas, n’hésitez pas à lire ce roman.

Traduit de l’anglais par Jean Esch.

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Publié dans #Roman, #Mars au féminin

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Publié le 24 Mars 2026

Jonas Sollberger - Viens Élie

Fuite en avant

Tout commence avec l’abattage d’un arbre par le père… et toute une forêt finit par prendre la place.

Une fin de journée caniculaire. Élie sort son oiseau domestique Moïse pour lui faire prendre le frais dans la forêt. Alors que l’animal a toujours été très proche d’Élie, il prend son envol et ne revient pas. Pour Élie, Moïse s’est perdu. À aucun moment, il n’envisage que l’oiseau ait voulu reprendre sa liberté. Alors, Élie cherche Moïse, cherche… cherche… cherche encore. Malgré le soleil qui décline doucement mais sûrement. Malgré la demande du père de l’aider à rentrer le bois. Malgré la sœur et la mère qui viennent à sa rencontre pour l’inciter à rentrer. Malgré le souper qui attend. Et surtout malgré le recrutement militaire qui l’attend le lendemain.

Il cherche, il cherche, il cherche et les phrases s’accumulent, se suivent, sans ponctuation (hormis pour les dialogues). La langue semble chercher en même temps qu’Élie. Elle se fait répétitive, lancinante, presque incantatoire. Elle épouse la quête d’Élie. Mais est-ce vraiment une quête ? Élie n’est-il pas en train de fuir en cherchant Moïse, ce guide qui va lui faire défaut pour traverser cette mer d’incertitudes qui s’ouvre devant lui ? En s’enfonçant encore plus dans cette forêt qui devient un personnage, Élie fait remonter des souvenirs de son enfance comme les sorties avec sa sœur et sa mère à la Clairière du Noyer. Et le son des cloches du village qui vient ponctuer ce récit sans ponctuation, qui joue un peu le « Remember ! » de L’Horloge de Baudelaire, ce « Temps [qui] est un joueur avide / Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi ». En fuyant dans la forêt, Élie semble fuir l’entrée dans le monde adulte annoncée par le recrutement militaire. L’oiseau Moïse peut être vu comme l’innocence qui s’envole pour s’enfoncer dans l’obscurité du monde des adultes, cette forêt sombre et effrayante des contes de fées où chaque arbre peut être abattu. 

Viens Élie est une histoire de fuite dans un monde qui a de quoi faire peur.

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Publié dans #Roman

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Publié le 18 Mars 2026

Hélène Laurain - Tambora

Cataclysme

L’autrice ouvre son livre en comparant ses filles à des mégalopoles : elles grandissent, s’étalent, se construisent, font parfois peur par leur démesure, par ce mélange de silence nocturne et de grouillement diurne. Elles sont des êtres qui vont devenir autonomes.

Et pourtant, que de chantiers pour en arriver là ! Que de terrains engloutis en un clin d’œil !

Du passé, presque une tabula rasa. « Mais, il y a des traces ».

« Je me souviens de rien car je me souviens de tout ».

Les traces sont là pour rappeler les chantiers, les obstacles. Comme la fausse-couche qui aspire l’espoir, le silence autour, la culpabilité. Comment faire le deuil de ce qui n’a pas pu advenir ? Et ce terme – fausse couche – « Rien de faux pourtant. Rien n’a jamais été plus vrai ».

Et puis, il y a aussi la Grande et la Petite, celles qui sont advenues et chamboulent tout. Un quotidien comme un raz-de-marée, une éruption volcanique, un cataclysme… un Tambora, ce volcan qui a chamboulé le monde en 1815.

Et pourtant, comment décrire ces traces du quotidien ?

« […] ces phases, elles laissent des traces. Mais il est très difficile de retrouver les souvenirs ponctuels, insignifiants du quotidien ensemble […]. J’aimerais rendre la texture du quotidien ».

Une certitude cependant : « Ce que je veux pour mes filles, pour moi et mes semblables, ce sont des fictions-paniers, comme les définit Ursula K. Le Guin » qui est en exergue du livre.

En finir avec la fiction-épée, avec la fiction sur un individu. Promouvoir une fiction sur du banal, sur des territoires comme ces filles-mégalopoles. Montrer que ces fictions ont une force, un pouvoir. La maternité comme cataclysme dans une vie, dans un corps.

Pour parvenir à ce but, Hélène Laurain livre un roman hybride qui mélange prose, poésie, fiction et documentaire. L’autrice a l’art de mélanger l’intime et le collectif, d’unir autour d’un récit à la fois banal et extraordinaire, celui d’une femme qui donne la vie et porte parfois la mort ; d’une femme traversée par l’obscurité du monde, par les brèches de lumière du quotidien ; d’une femme à la fois une et multiple.

Et c’est beau. Et c’est fort.

Et c’est la vie en somme.

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Publié dans #Roman

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Publié le 11 Mars 2026

Małgorzata Lebda - Vorace

De la voracité de la mort

Maj, village isolé dans les montagnes des Beskides. La narratrice revient vivre chez ses grands-parents, sa seule famille après le décès de ses parents et de sa tante. Accompagnée d’Ann qui semble être sa compagne, la narratrice vient s’occuper de sa grand-mère Róza très gravement malade. La maison est un peu à l’image de sa propriétaire, elle est dans un sale état et le grand-père, impuissant face à la maladie de son épouse, déploie toute son énergie à la rénover comme si retaper l’une pouvait guérir l’autre.

Aux abords du village, la beauté de la nature, et notamment de la faune, explose mais devient également menaçante, surtout quand les hommes s’y mêlent. La nuit, des phares viennent éblouir les trois femmes : il s’agit des camions qui emmènent les bêtes à l’abattoir. La mort, vorace, rôde ainsi partout.

Dans ce premier roman à tendance autobiographique, Małgorzata Lebda nous montre avec poésie toute la fragilité de l’existence. Si « le deuil est vorace », la vie l’est tout autant et c’est ce que l’autrice met en lumière avec cette histoire de solidarité féminine et transgénérationnelle, ce rituel des soins et de l’accompagnement, cette trinité féminine belle et forte. Les chapitres sont courts et montrent tout le savoir-faire de l’autrice depuis des années dans l’écriture poétique. La prose est évocatrice, parfois lyrique et incantatoire. L’autrice joue avec les silences, les répétitions, la contemplation, sur les métaphores souvent cachées et pourtant bien présentes.

Un très beau roman découvert grâce à mon amie Geneviève que je remercie chaleureusement.

Traduit du polonais par Lydia Waleryszak.

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Publié dans #Roman

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Publié le 6 Mars 2026

Aurélien Gautherie - L'Enfant du vent des Féroé

Narrations du large

En ouvrant ce roman, on découvre un lieu : Gjógv, un village de l’archipel des Féroé. Un village au nom imprononçable, qui n’a rien d’extraordinaire de prime abord et où soufflent les vents. Des vents qui réveillent les légendes et fouettent les hommes.

En ouvrant ce roman, on rencontre des habitants habitués à une vie rude. Surtout en ce début de XXème siècle où commence l’histoire. 1902. Jonas, sa femme Olga, sa sœur Elin et puis l’arrivée d’une enfant.

En ouvrant ce roman, on assiste à la naissance de la petite Anna. Elle ouvre à peine les yeux sur le monde qu’elle devra bientôt les fermer. Comme ce vieil homme, un pêcheur, qui lutte pour mourir le bon jour. Entre ces deux événements, cinquante années se sont écoulées. Cinquante années où la vie a tout balayé comme une tempête. Où le malheur a fait son nid.

De toute immensité.

De toute éternité.

En ouvrant ce roman, on ouvre la porte sur un monde où les hommes ont tendance à se taire alors que les lieux, les objets, eux, parlent. Ils ont voix au chapitre, ils donnent leur nom aux chapitres, ils chapitrent le roman. Ils le poétisent. Une polyphonie. Un chœur. Que peuvent bien dire un village, un bonnet ou des vents ? Tout ce que les hommes gardent en eux, en silence. 

En ouvrant ce roman, on rencontre l’Etranger, pas si étranger puisqu’il choisit d’être ici. Puisqu’il choisit de se raconter. De raconter les Hommes. D’écouter les vents. D’écrire. N’est-il pas lui aussi l’enfant du vent des Féroé ?

De toute immensité.

De toute éternité.

Dans ce premier roman superbement maîtrisé, Aurélien Gautherie ne raconte pas uniquement un drame comme tant d’autres, il nous fait voyager entre la prose et le vers libre. Entre la tragédie et la beauté. Entre la nature et les hommes. Entre le temps et la fin inéluctable. D’une plume fluide et sensible, il invite à une réflexion sur le deuil, la mémoire, la paternité, les lieux ou les êtres qui nous habitent. Il nous montre à quel point tout est relié. Pour ce faire, il convoque des images fortes, il fait la place aux silences, aux non-dits, à l’économie des mots, à la métaphore. Il convoque la puissance évocatrice de Saint-John Perse. Et malgré la dureté des moments, on y puise une force, un apaisement, un bercement.

Un premier roman dont on ne lâche pas la lecture et que l’on quitte à regret.

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Publié dans #Roman

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Publié le 1 Mars 2026

Adèle Rosenfeld - L'extinction des vaches de mer

In memoriam

1741. L’explorateur danois Vitus Béring débarque (et meurt très rapidement) sur l’île qui portera son nom, dans le Kamtchatka, péninsule de l’Extrême-Orient russe. L’expédition comprend aussi la présence du naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. Ce scientifique est représentatif de sa communauté qui se lance dans une compétition acharnée en Europe pour cataloguer toutes les espèces de plantes et d’animaux du globe. Il découvre dans les eaux glacées du Pacifique Nord une nouvelle espèce de sirénien, la vache de mer auquel il donnera lui aussi son nom : la rhytine de Steller. À peine découverte, cette nouvelle espèce est chassée. Ce qui peut s’apparenter à une survie pour l’équipage atteinte par la malnutrition, devient une véritable extermination dans les années qui suivent. La vache de mer est tuée pour son lait, sa peau et surtout sa graisse : c’est la « ruée vers l’or gras », au point que l’espèce s’éteint en 1768, soit à peine vingt-sept ans après sa découverte : triste record !

C’est ainsi cette découverte, cette chasse qu’Adèle Rosenfeld nous invite à suivre.

On voit la façon dont les hommes imposent leur nom, leur soif de conquête au point de tout détruire. J’ai remarqué un lien assez étroit entre ces hommes conquérants et les descriptions assez féminines de la vache de mer notamment les mamelles : « leur forme sont exactement comme chez la femme ». La domination est brillamment racontée, avec une érotisation de la rhytine de Steller et un côté très sensuel dans l’écriture.

Venons-en justement à l’écriture d’Adèle Rosenfeld. Ce qui saute aux yeux c’est sa voix singulière. L’écriture est finement ciselée, au vocabulaire riche sans tomber dans le pompeux – ce qui est un équilibre délicat. De plus, la narration est très sensorielle. Je n’ai jamais vu autant de phrases évoquant l’importance du son, de la voix et surtout de la prononciation, de l’articulation des mots comme : « … il sentit le mot rouler sur ses lèvres, le baiser qu’il se faisait à lui-même quand il faisait sonner le « b », le dépôt de bave qui rafraîchissait sa bouche quand il expirait pour la deuxième syllabe… » Même si je n’ai pas lu son premier roman, je sais (et on l’apprend de toute façon aussi dans ce livre) la surdité de l’autrice et donc on peut comprendre l’obsession du langage, du son et des silences.

En parlant d’obsession :

« D’ailleurs, on ne sait pas pourquoi une image se forme, ni pourquoi une obsession vous prend ».

Au bout de 120 pages, le roman bascule de façon assez abrupte sur une seconde partie qui ramène le lecteur vers les intentions d’écriture de l’autrice et un pan de son histoire familiale. Je trouve dommage de révéler ce qu’il en est donc je vous laisse le découvrir (ou le lire ailleurs). J’ai été assez surprise par ce « revirement » soudain qui peut sembler un peu artificiel alors que ce n’est pas le cas. Ces deux blocs ont de nombreux liens (la disparition, l’extinction, la mémoire, l’héritage, la domination…) mais je me suis interrogée sur cette séparation justement. N’aurait-il pas été plus fluide de voir la seconde histoire intégrée progressivement dans la première ? J'ai fini par me dire que si l’histoire personnelle avait été saupoudrée dans le récit des vaches de mer, il n'y aurait pas eu le même impact, la même force. 

Je suis donc ravie d’avoir découvert cette autrice dont ma sista me disait le plus grand bien et j’espère qu’elle continuera de creuser sa singularité (je pense qu’il y a des chances que ce soit le cas).

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Publié dans #Roman

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Publié le 26 Février 2026

Azar Nafisi - Lire Lolita à Téhéran

La fiction comme contre-pouvoir

Dans Lire Lolita à Téhéran, Azar Nafisi livre un témoignage de la vie des femmes en Iran après la révolution islamique de 1979. Elle montre aussi la force de la littérature face à l’oppression. Fille de l’ancien maire de Téhéran et de la première femme membre du parlement iranien, elle revient des États-Unis, où elle a fait ses études, avec l'espoir de participer au renouveau de son pays. Mais la réalité la rattrape : elle est expulsée de l'université dès 1981 pour son refus du voile, avant de démissionner définitivement d’un autre établissement en 1995 face à la censure. Elle quitte l’Iran en 1997. Son récit est non seulement celui d'une brillante universitaire, mais aussi celui d'une femme qui refuse de voir sa culture confisquée par l'idéologie.

Le livre s'articule autour d’un club de lecture secret, fondé après sa démission, qui réunit sept étudiantes qui se dévoilent – dans tous les sens du terme – pour lire des œuvres interdites par le régime. L’autrice alterne également avec des épisodes de sa vie de professeur avant sa démission, rythmée par les soubresauts politiques.

Chaque auteur lu par les jeunes femmes devient une arme pour comprendre leur condition. Avec Nabokov et son Lolita, elles découvrent que leur pays est un prédateur : il vole l'identité des femmes pour leur imposer un rôle. Fitzgerald, à travers Gatsby, leur montre comment les grands rêves de pureté révolutionnaire peuvent se transformer en tragédies destructrices. Henry James apprend la dignité et la résistance morale face aux conventions sociales oppressantes. Enfin, Jane Austen leur rappelle que la vérité est complexe et que l'on peut garder son jardin secret même sous un régime autoritaire.

À travers ce témoignage, Azar Nafisi décrit non seulement comment la littérature peut aider à s’évader de l’oppression mais elle donne aussi une voix à toutes ces jeunes femmes qui, en retirant leur voile dans ce salon, reprennent possession de leur corps et de leur pensée. En mêlant sa propre trajectoire à celle de ses étudiantes, Nafisi démontre que la littérature n'est pas accessoire, mais un rempart contre l’arbitraire.

Traduit de l'anglais par Marie-Hélène Dumas.

Je rêve souvent qu’un nouvel amendement a été ajouté à la Constitution, celui du libre accès à l’imagination. J’en suis arrivée à croire que la vraie démocratie n’existe pas sans la liberté d’imagination et le droit d’utiliser ses œuvres en l’absence de toute restriction. Pour avoir une vie pleine, chacun devrait pouvoir façonner et exprimer ses mondes, ses rêves, ses idées et ses aspirations devant les autres, participer constamment à un dialogue qui s’établirait entre domaines public et privé. Comment savoir autrement que nous avons existé, ressenti, désiré, haï et craint ?

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Publié dans #Roman

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Publié le 20 Février 2026

László Krasznahorkai - La mélancolie de la résistance

Désaccordés

Piou, quelle idée d’avoir ouvert ce roman en ce début d’année chargé où je peine à avoir la disponibilité mentale nécessaire pour une prose aussi dense et labyrinthique !

Ce roman du nouveau prix Nobel de Littérature a été adapté au cinéma par Béla Tarr sous le titre « Les Harmonies Werckmeister ».

L’histoire se déroule dans une petite ville de la province hongroise en plein hiver. Elle semble isolée, morne, sans vie. Nous ne savons pas en quelle année nous sommes mais nous supposons être proche de la chute du communisme. C’est Mme Pflaum qui nous conduit dans cette ville après un voyage en train déstabilisant, pour ne pas dire menaçant. Il semblerait que cette menace sourde l’accompagne jusque dans la ville et finit par se matérialiser avec l’arrivée d’un mystérieux cirque où l’on peut observer une baleine géante. Une masse de gens étranges converge en même temps que la baleine déclenchant une vague de violence inouïe dans la ville. Dans ce chaos, dans cette ambiance « fin de monde », cette destruction permet à Mme Eszter, femme opposée à Mme Pflaum, de prendre le contrôle de la ville.

En plus des deux femmes, nous suivons également deux hommes.

Valuska, le fils de Mme Pflaum, vit à la marge de la société. Il est obsédé par le mouvement des astres qu’il met régulièrement en scène avec les clients alcoolisés du bar « Péfeffer ». Il est le seul à comprendre rapidement la réalité du danger qui menace dans la ville avant d’en être lui-même une victime.

M. Eszter, un intellectuel passionné de musique, s’est retiré du monde et tente de prouver que les lois de l’harmonie musicale et donc de l’univers sont basées sur une erreur fondamentale. On en vient aux harmonies Werckmeister qui a donné son titre au film de Béla Tarr mais aussi à une des parties du roman. J’avoue que je ne connaissais pas et j’ai donc effectué quelques recherches pour ne pas me sentir perdue.

Un piano ne peut pas sonner parfaitement juste dans toutes les tonalités en raison d’un décalage mathématique naturel. Werckmeister a inventé un tempérament, c’est-à-dire une méthode qui consiste à tricher légèrement sur chaque note pour que l’erreur ne soit pas audible.

Pour M. Eszter, cette méthode est un mensonge grave. Si l’harmonie musicale est une illusion, alors l’ordre social l’est également. Il est en résistance face à ce « crime » et il n’hésite d’ailleurs pas à désaccorder son piano comme la ville semble se désaccorder de l'illusion. Par la violence, on retrouve ainsi un monde sans harmonie, chaotique ; un monde dans toute sa réalité mathématique, naturelle.

Pour épouser au plus près son projet, László Krasznahorkai structure son écriture de façon précise. Son style résiste à l’harmonie classique attendue habituellement en littérature. Les phrases sont monstres : longues, avec peu de points, avec beaucoup d’incises. Le lecteur est perdu au départ par ce rythme inhabituel, malmené avant d’être emporté dans ce flot comme la violence sur la ville. Les points de vue changent aussi régulièrement, on a du mal à détacher l’essentiel de l’accessoire et on ne sait parfois plus du tout où l’on va, s’il existait même un but, une direction au départ (ce qui ne semble parfois pas sûr). Une forme épuisante, qui pèse sur le lecteur comme une menace, qui martèle au point de brutaliser. La forme épouse ainsi le fond : une expérience de violence qui mène à une forme de totalitarisme et à un effondrement du lecteur comme des personnages.

Une expérience déstabilisante et assez fascinante mais qui n’était pas du tout ce qu’il me fallait au moment où j’ai ouvert le livre. Je ne sais pas si tous les romans de László Krasznahorkai sont dans la même veine. Si vous avez déjà lu l’auteur, je suis curieuse d’avoir votre sentiment et de savoir également si d’autres livres sont plus accessibles.

Impressionnant travail de traduction du hongrois par Joëlle Dufeuilly.

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Publié dans #Roman

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Publié le 16 Février 2026

Gabriela Cabezón Cámara - Les griffes de la forêt

Métamorphose

En terminant ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la citation « La plume est plus forte que l’épée ». Il faudrait prendre la plume à la fois comme l’acte d’écrire mais aussi comme celle de l’oiseau, représentant d’une nature qui finit toujours par prendre le dessus, reprendre ses droits. Mais revenons plus précisément à ce nouvel ouvrage de Gabriela Cabezón Cámara, autrice dont j’ai dévoré tous les précédents livres traduits en français.

Dans Les griffes de la forêt, l’autrice utilise la figure historique populaire de Catalina de Erauso, la « nonne-soldat » qui a quitté son Espagne natale en devenant Antonio. Il se met au service de l’armée espagnole et devient ainsi un homme à la fois acteur et spectateur des violences, des atrocités de la colonisation du Nouveau Monde ; des terres et des peuples indigènes massacrés, à feu et à sang. Antonio finit cependant par déserter et s’enfuit avec deux petites filles indigènes, Michi et Mitakuña. Ils se réfugient dans la jungle qui va devenir le lieu d’une métamorphose, pour ne pas dire d’une transfiguration…

Ce n’est pas la première fois que Gabriela utilise des figures historiques, littéraires ou spirituelles : on peut citer le poème Martín Fierro de José Hernández pour Les aventures de China Iron, par exemple. Ce n’est pas non plus la première fois que l’on a un personnage avec une fluidité de genre. Cependant, la fluidité dépasse largement celle du genre dans ce roman car elle concerne finalement tout un chacun : toute personne bouge, évolue, est en train de devenir autre chose. On n’est jamais celle ou celui que l’on était dix ou vingt ans auparavant.

Antonio a changé d’identité mais il va continuer de changer au contact des petites filles, de la forêt et de sa faune et flore. Dans cette sorte d’arche de Noé, l’image du conquérant s’effrite. Il effectue une forme de purification dans la forêt : il se lave de ses péchés, de la violence inhérente à la colonisation. Il devient même un protecteur pour les fillettes à moins que ce ne soit elles qui le protègent. Elles sont en tout cas celles qui l’aident à se questionner, à évoluer, à l’image des Mba’érepa (Pourquoi) de Michi qui remettent en cause tout son schéma de pensée. L’écriture de lettres à sa tante restée en Espagne accompagne également Antonio dans son chemin. Les lettres permettent de poser ce qui a été et ce qui doit être défait. Antonio revient à la nudité de son existence d’homme (le roman fait référence à la nudité des corps dans la forêt) : il s’abandonne, il se dissout, il revient au tout.

J’ai une fois de plus été conquise par ce roman picaresque de Gabriela Cabezón Cámara qui a su combiner la critique coloniale, la résistance par le langage (avec la langue guarani, l’évocation du basque mais aussi les lettres à la tante) et le retour à une fusion avec la nature. C’est un livre sur la rédemption qui passe par l’altérité. Le tout est servi par une écriture organique, une prose luxuriante et baroque même si la narration non chronologique peut déstabiliser. Le cheminement d’Antonio tout comme celui de l’autrice montrent que dans le feu, il existe toujours un petit colibri qui tente de faire sa part pour lutter.

Toujours excellemment traduit de l’espagnol par Guillaume Contré.

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Publié le 13 Février 2026

Murata Kiyoko - Quand dansent les oiseaux

Irréductibles ama

C’est à l’occasion des funérailles de Haebaru Nao-san qu’Umiko quitte le continent – l’île de Kyûshû – pour se rendre sur l’archipel où vivent sa mère Io-san, quatre-vingt-douze ans et son amie Someko-san, quatre-vingt-huit ans. Les deux femmes sont des ama, ces plongeuses en apnée qui récupèrent des fruits de mer et coquillages, notamment des ormeaux. Malgré leur grand âge, elles mènent une vie à la fois simple et rude, en harmonie avec la nature mais aussi avec des rituels ancestraux comme les prières ou encore la danse des oiseaux censée éloigner les typhons.

Umiko souhaite que sa mère quitte son île pour la rejoindre sur le continent mais il en est hors de question pour Io-san qui incite d’ailleurs sa fille à partir rapidement après les funérailles. Umiko va cependant rester plus longtemps que prévu et redécouvrir cette vie insulaire qu’elle a quittée, ses avantages et ses inconvénients. Le lecteur découvre lui aussi les difficultés pour gérer ces îles qui sont désertées, difficultés aussi bien financières que sécuritaires, sans compter les besoins primaires des habitants à satisfaire (comme le ravitaillement ou les soins médicaux). Le lecteur voit aussi l’attachement féroce des deux petites vieilles à leur « caillou », acceptant aussi bien les dons du ciel ou de la mer que les coups du sort comme leurs époux pêcheurs emportés par les flots, les typhons ou leur proche décès.

Une vraie réflexion sur la vie et ce que l’on en fait émerge sans pour autant que l’autrice nous assène des vérités. Le tout est servi par une écriture contemplative, poétique qui berce comme les vagues ou nous emporte comme le vol des oiseaux.

Traduit du japonais par Catherine Ancelot.

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Publié dans #Roman

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