roman

Publié le 17 Octobre 2025

Julia Sintzen - Sporen

Langage du silence

« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».

Mais avant que la bouche se taise, il y a un « Nee », un « Non » qui retentit. C’est le Non d’une femme, celui de Rinske qui fuit, qui tente d’échapper à la violence de son mari.

Non, elle ne retournera pas auprès de Wim.

Et pourtant… on retrouve Rinske et Wim dans leur vie de couple après la Seconde Guerre mondiale. Avant le non. Après le non. Dans le désordre chronologique. Dans le désordre de leur vie. Dans le désordre des mots. Des bribes. Des traces : « Sporen » en néerlandais.

Julia Sintzen nous livre des instantanés d’histoires qui forment un album familial où le langage ne semble plus avoir sa place. Pourtant, ce langage est justement au cœur de ce roman. Sur le fond comme et sur a forme. Au-delà de l’écriture fragmentaire et « déchronologique », la phrase est mouvante. Au début du livre, la prose coule à flot avec de longues phrases que seules des virgules viennent rythmer pour ne pas perdre le souffle, comme Rinske qui s’enfuit. Comme si ce déversoir était la conséquence d’une trop grande, d’une trop longue retenue. Mais, la phrase change par la suite selon l’histoire racontée, selon le contexte. Nous avons aussi le mélange de trois langues : le français, le néerlandais et le limbourgeois renforçant cette histoire de couple heurtée par la violence mais surtout par le silence, par l’absence de communication.

« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».

Comme un chêne, chaque personnage « grossit, son écorce durcit, il garde des écorchures, infimes, dans ses nervures ».  L’autrice livre par bribes ce que cachent ces silences, ce que cachent les êtres : les cauchemars de Wim après la guerre en Indonésie ou encore la perte d’un enfant.

On se retrouve face à un « kruiswoordpuzzel » (mots croisés) : « Rinske et Wim cherchent les mots, ils cherchent côte-à-côte, chacun ses mots, trouver les mots, ça se joue à la lettre près, les mots justes… ». Là où les mots peinent à être livrés, les impressions, les sensations, les souvenirs, les images mentales viennent en renfort.

« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».

Même quand la bouche se tait, la main, elle, peut dire, peut laisser des « sporen ». C’est ce que fait à merveille Julia Sintzen dans ce premier roman saisissant par son audace mais aussi par sa maturité. L’autrice aurait récolté des histoires de sa propre famille pour tisser cette histoire.

Même quand les bouches s’éteignent, même quand les êtres s’éteignent, les traces sont là, se transmettent… trouvent le chemin des mots.

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Publié le 5 Octobre 2025

Antoine Wauters - Haute-Folie

La folie ? C’est le pays des souffrances qui n’ont plus nulle part où aller.

Atavisme

Le narrateur prend la parole. Nous ne savons pas qui il est, nous ne le saurons qu’à la fin.

Le narrateur « s’apprête à briser le silence ». Il parle alors que « toute sa lignée s’est tue ».

Il va nous conter cette histoire et tant pis si on le croit ou non.

Haute-Folie. Un magnifique nom mais qui résonne comme une prophétie funeste.

Haute-Folie. Un lieu où Gaspard et Blanche voient leur ferme prendre feu à cause de la foudre.

Haute-Folie. Un lieu où tout est à reconstruire… et pourtant tout va être détruit.

L’incendie ne s’est pas contenté de réduire en cendres la ferme, il a tout cramé sur son passage, même les êtres.

Haute-Folie devient le lieu où la malédiction familiale prend forme : « Toute notre histoire tient dans son nom ».

Comment faire pour échapper à la folie qui n’est rien d’autre qu’une souffrance qu’on ne parvient pas à éteindre, qui couve là et attend la moindre brise pour s’attiser ?

Comment ne pas tomber dans la malédiction, la contourner ?

Comment ne pas refaire les mêmes erreurs et emprunter une autre trajectoire ?

Ce sont toutes ces questions que se pose Josef, le fils de Blanche et Gaspard.

Toute une vie à tenter d’échapper au malheur.

Toute une vie à tenter de trouver une manière de vivre autrement.

Toute une vie à consigner dans des cahiers de notes ses réflexions sur le monde, sur son sens, sur la place à occuper.

Mais surtout, toute une vie à se rendre compte que la vraie malédiction, c’est « ce silence, cette distance de soi à soi que d’autres vous imposent ».

C’est un vrai plaisir d’avoir renoué avec l’œuvre Antoine Wauters. Avec ce nouveau roman, je retrouve cette belleécriture lyrique, poétique tout en étant directe, sans fioritures. Sous la noirceur du récit se dégage une vraie lumière même si parfois la manière de raconter peut creuser une certaine distance entre le lecteur et les personnages.

Le roman se lit comme une tragédie grecque où le récit de la vie de Josef est ponctué par les pages en italiques du narrateur qui forme à lui tout seul une sorte de chœur.

Au-delà de la malédiction d’une lignée, nous sommes surtout plongés dans l’importance des liens intergénérationnels mais aussi sur le poids des lieux. Tout comme l’auteur, je crois profondément à ces lieux qui nous habitent, qui nous fascinent, qui nous hantent, qui nous transforment… pour le meilleur ou le pire. La philosophie prend aussi toute sa place dans les questionnements sur la quête de soi, sur le sens d’une vie. Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de terminer cette chronique avec cette citation de Ludwig Wittgenstein en exergue de ce roman :

La solution du problème que tu vois dans la vie, c’est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème.

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Publié le 2 Octobre 2025

Claire de Duras - Ourika

De la lumière aux ténèbres

En ce mois de rentrée scolaire, nous devions lire une œuvre au programme du bac de français ou de l’agrégation de lettres pour Les classiques c’est fantastique. Les Œuvres romanesques de Claire de Duras étant au programme de l’agrégation, j’ai jeté mon dévolu sur la nouvelle Ourika publiée en 1823, à peine quelques années avant le décès de l’autrice.

Dans cette nouvelle longtemps oubliée (tout comme son autrice), inspirée de faits réels, Claire de Duras décide de faire d’Ourika non seulement la première héroïne noire de la littérature française mais aussi une héroïne qui prend elle-même la parole.

Dans un couvent, un médecin rend visite à une vieille femme qui décide de lui raconter son histoire avant de mourir. Nous suivons ainsi une jeune enfant ramenée du Sénégal par le gouverneur, le chevalier de B. Elle est confiée aux bons soins de sa tante, la maréchale de B., qui l’éduque comme n’importe quelle petite fille de sa société.  Elle hérite ainsi des codes, de la culture de cette société où elle est heureuse et où elle n’a pas vraiment conscience de sa couleur d’autant plus que tout le monde lui porte de l’intérêt.

Pourtant, le soir d’un bal en son honneur, elle surprend derrière un paravent la conversation entre sa bienfaitrice et la marquise. La foudre s’abat sur elle, tout son monde s’écroule, elle prend conscience que son destin est brisé car elle n’a pas la bonne couleur de peau. Cette révélation, couplée à un chagrin d’amour terrible pour Charles, le petit fils de Madame de B., la décille et lui permet ainsi de voir que le monde dans lequel elle évolue avec innocence est en fait hypocrite, plein de préjugés…

Ourika est bien plus qu’un roman d’apprentissage. Cette nouvelle porte en elle toutes les convictions, tous les engagements de l’autrice. Née dans une famille martiniquaise, d’un père luttant contre l’esclavage et mort guillotiné, Claire de Duras évoque à travers le destin d’Ourika le désenchantement et la désillusion provoquées par une Révolution Française qui n’a pas réussi à gommer les inégalités et un Empire qui a remis l’esclavage. L’autrice dénonce aussi l’hypocrisie du milieu aristocratique de son temps, imprégnée du mythe du « bon sauvage ».

Outre les aspects historiques et engagés, Ourika est littérairement à la croisée de l’héritage des Lumières mais aussi de l’avènement du Romantisme : promotion de l’individu en tant qu’être singulier, fait d’émotions et de sentiments exprimés de façon lyrique. Claire de Duras était proche de Chateaubriand qui l’a encouragée à écrire.

Enfin, il ne faut pas omettre l’aspect tragédie grecque avec cette héroïne prise aux forces du destin, vouée à la solitude et à la mort. C’est dans cette dimension que Claire de Duras se confond avec son héroïne, elle-même aux prises avec la maladie (la tuberculose) et la solitude (son mari l’a épousée par intérêt et la trompe sans cesse). Et on rejoint ainsi la citation de Lord Byron en exergue : « This is to be alone, this, this is solitude ».

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

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Publié le 17 Septembre 2025

Ariana Harwicz - Erreur de jugement

Tout perdre

Elle est argentine mais elle est installée en France, près de Sancerre. Elle est mariée, a deux fils. Nous la découvrons en plein dans la tourmente : accusée de violences sur son conjoint, on lui retire la garde des enfants. Elle n’a droit qu’à des visites dans un lieu surveillé, en présence de son mari. La situation la fait sombrer dans une forme de marginalité. Une seule chose l’obsède à présent : ses enfants, au point de les épier, de les suivre. Jusqu’au kidnapping. S’en suit une cavale en voiture émaillée de conversations téléphoniques entre les deux conjoints et de flash-back sur son arrivée en France, ses difficultés pour tomber enceinte et la cohabitation avec une belle-famille aussi envahissante que malsaine.

Jusqu’où peut aller cette fuite ?

C’est avec grand plaisir que j’ai renoué avec la plume d’Ariana Harwicz après son Crève, mon amour qui m’avait saisie. Tout comme dans ce précédent roman, la narratrice d’Erreur de jugement a une rage, une sauvagerie en elle. C’est son essence pour tenir, elle qui a tout quitté par amour et perd maintenant tout par amour. On sent qu’elle sombre de plus en plus dans une forme de folie égale à celle du monde qui l’entoure, de son entourage. Tout se mêle : colère, détresse, mal-être. Ses enfants sont ceux qui la maintiennent mais la conduisent aussi à la folie.

On suit en permanence les pensées de la narratrice et on découvre plusieurs facettes de ce personnage. On voit le sentiment de solitude, d’exclusion qu’elle a pu subir dans ce coin rural français où la belle-famille se révèle antisémite et xénophobe. Elle n’hésite pas à jouer avec le nom de famille Fournier pour le transformer en Fourniret. Cependant, on ne peut pas adhérer à tout ce qu’elle pense, à tous ses actes. C’est la force d’Ariana Harwicz d’offrir à son lecteur des personnages non manichéens, tellement complexes qu’on ne s’attache pas forcément à eux mais eux, sans nul doute, s’accrochent à nous, nous collent à la peau et nous mettent devant les yeux quelques réalités et frayeurs.

Il est clair que tout le monde ne pourra pas apprécier ce genre de livre mais c’est une expérience de lecture. Moi, j’adhère à fond dans cette cavale au rythme effréné qui soulève la fragilité et la bassesse des êtres humains.

Traduit de l’espagnol par Alexandra Carrasco.

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Publié le 14 Septembre 2025

Emile Zola - La Curée

Les Rougon-Macquart #2

J’avais lu La Curée au lycée et j’avais tellement détesté ma lecture !!! Il fallait vraiment que je me lance le défi de lire tous les RM dans l’ordre chronologique pour me frotter de nouveau à ce roman.

Et quelle surprise d’avoir cette fois-ci aimé ma lecture ! Ce roman s’apprécie sans aucun doute après quelques années au compteur.

Avec ce deuxième opus, nous quittons Plassans pour Paris dans les années 1850.

Aristide Rougon s’installe à Paris sans un sou mais avec l’espoir de faire fortune. Son frère aîné, Eugène, devenu ministre de Napoléon III, l’aide discrètement dans son ascension tout comme sa sœur Sidonie, une commerçante aux nombreuses relations et aux bras longs. Aristide Rougon devient Aristide Saccard, un nom où « on dirait que l’on compte les pièces de cent sous ».

Nommé à la mairie de Paris, Aristide va habilement spéculer sur cette capitale en plein travaux haussmanniens. Paris est ainsi découpée, dépecée par des chasseurs sans scrupule avides d’argent et de pouvoir (d’où le titre de Curée).

Toujours en quête d’argent frais, Aristide épouse en secondes noces la jeune Renée Béraud du Châtel. Cette femme dans une situation délicate est la détentrice d’une belle fortune et de belles propriétés. Oisive et capricieuse, Renée s’ennuie et va finir par succomber au charme de Maxime Saccard, son beau-fils. Zola nous rejoue ainsi le mythe de Phèdre d’ailleurs explicitement évoqué dans le roman. Paris n’est ainsi pas la seule à être sacrifiée par l’avidité des hommes… Renée aussi.

Avec cet opus, nous entrons de plain-pied dans cette branche des Rougon, cette lignée légitime mais tout aussi répugnante que celle des Macquart.

C’est le roman de la luxure, de la cupidité, des excès, des vices où se mêlent argent, pouvoir, inceste. C’est le symbole de la débauche d’une bourgeoisie et d’une aristocratie clinquantes. Zola accentue cet aspect par la description minutieuse des réceptions, des pièces de théâtre, des toilettes de Renée mais aussi par le lyrisme de la relation entre Renée et Maxime.

Mais surtout, ce qui rend la lecture si proche pour nous lecteurs du XXIe siècle, c’est que l’on a le sentiment que peu de choses ont changé. Nous sommes toujours dans la curée, à un niveau international cette fois-ci. Les chasseurs ont changé de visages mais les fusils sont les mêmes. Les victimes aussi.

À bientôt pour Le Ventre de Paris.

Emile Zola - La Curée

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Publié le 11 Septembre 2025

Guillaume Poix - Perpétuité

Administration pénitentiaire

Ce roman a été le dernier livre lu pour le prix du roman Fnac et c’est clairement le préféré de ma sélection. Une vraie découverte et je ne m’y attendais pas. Je ne connaissais pas l’auteur et vu que c’était mon second roman de la sélection à parler de prison (après celui de Didier Castino dont je parlerais plus tard), je n’étais pas attirée. En toute honnêteté, je n’aurais pas pensé l’acheter en librairie. Et pourtant, j’ai plongé complètement dans cette nuit au cœur de la maison d’arrêt, en compagnie de ses surveillants pénitentiaires et de leurs détenus.

La nuit, l’ambiance est particulière : les surveillants sont peu nombreux, les prisonniers ne peuvent pas sortir de leur cellule. Mais, les imprévus, les angoisses lors des rondes, les problèmes de santé sont là. Cette nuit-là vient s’ajouter l’arrivée d’un détenu dangereux transféré d’une autre prison. La tension est palpable.

L’auteur décrit parfaitement la psychologie de ses personnages qui ont chacun leur voix propre. Il montre bien toute l’humanité et l’inhumanité du lieu et de ses « habitants » d’un côté ou de l’autre des grilles.

Les surveillants forment un corps quand bien même ils sont tous différents et ne se parleraient sans doute pas en dehors du travail. Un corps malmené par l’institution, par le regard que l’on pose sur eux. Un corps pourtant indispensable où le relationnel est tout aussi important que le respect des règles de sécurité. J’ai aimé les moments de dialogue entre eux, notamment quand ils partagent les repas ensemble. C’est d’une justesse folle.

Les détenus sont humanisés sous la plume de Guillaume Poix. Ça peut paraître un peu con de le dire parce que ce sont des êtres humains mais ils sont bien souvent réduits à leur statut de détenus, aux faits qui les ont conduits derrière les barreaux. Pas dans ce roman. On a toute la palette des relations possibles entre les surveillants et les détenus. On sent que l’auteur a vécu en immersion dans une maison d’arrêt, a pu discuter, a pu observer, a pu retranscrire l’impalpable.

L’écriture est excellente, oscillant entre le chirurgical et la beauté. Un très beau style qui ne s’embarrasse pas de fioritures mais qui fait mouche. Un chapitre a particulièrement touché en plein cœur, celui consacré au détenu Bachir Al Aloui. Ce chapitre condense tout ce qui fait la force et la beauté de ce roman, c’est un véritable modèle d’écriture.

C’est pour ce genre de découvertes que j’aime participer au prix du roman Fnac. Sortir des sentiers battus. Rencontrer une histoire, des personnages, un auteur.

Alors, n’hésitez pas à découvrir vous aussi ce roman.

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Publié dans #Roman

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Publié le 7 Septembre 2025

Marie Charrel - Nous sommes faits d'orage

Nous sommes la puissance, et pourtant un souffle peut nous détruire.

Outrenoir

Il existe un lieu mystérieux et reculé, perché dans les montagnes albanaises, proche de la mer Adriatique. C’est un lieu si mystérieux et reculé qu’on le nomme le village sans nom.

Ce village semble hors du temps, hors des morsures et des soubresauts de l’Histoire.

Et pourtant, ce village peuplé de mythes, de légendes, héritier d’un vieux code médiéval – le Kanun – est rattrapé par les événements, par la violence des sentiments et des êtres. Il semblerait ainsi que la Kulshedra, cette créature semi-divine des pluies, de l’eau et des tempêtes, ait pris possession de ce lieu et de tous ses habitants.

Peut-on délivrer un lieu et ses occupants passés et présents d’une forme de malédiction, de cette conjonction de mauvaises étoiles ?

Que peut bien faire Sarah dans cette contrée qui lui semble si peu familière, elle qui a quitté l’Albanie à l’âge de six ans en compagnie de sa mère Ester pour l’Islande, la terre de feu et de glace ?

« Trouve Elora ». La demande de la mère à son décès. La demande qui s’accompagne d’une bicoque en héritage dans ce fameux village sans nom.

« Trouve Elora ». Un mantra, une quête, un défi. Un mystère aussi. Qui est Elora ? Pourquoi Sarah doit-elle la trouver ?

Elora devient le point d’ancrage de Sarah dans ce pays qu’elle ne connaît pas bien, dans cette Histoire qu’elle n’a pas vécue, dans ces légendes qu’elle découvre.

Et Marie Charrel plonge son lecteur dans différentes temporalités pour montrer toutes les facettes de ce territoire, de ces habitants, de cette dictature communiste d’Enver Hoxha qui fait des ravages tout comme la vendetta. On suit les parcours d’Ilir, Sokol et Dritan à Tirana dans les années 70 où ils sont étudiants et font des traductions pour servir le régime. L’amour les réunit et les détruit en même temps. On suit Elora en compagnie d’Agon et Durim au début des années 90 dans ce village sans nom qui voit un communisme moribond refaire surface pour « dompter le chiendent des sommets ». On suit la quête de Sarah en 2023 en compagnie de touristes et du guide Niko, un enfant des montagnes. On suit ainsi des femmes et des hommes trempés dans l’outrenoir, « cette matière née de l’ombre et de la lumière mêlées ».

Et Marie Charrel fait des ponts, érige la poésie comme un acte de résistance, de résilience aussi :

« Toujours, tu devras choisir et chérir les mots à la manière des cailloux de ton enfance ».

J’ai retrouvé le même plaisir de lecture que pour son précédent roman, Les Mangeurs de nuit »où la fiction a la part belle, merveilleuse même, pour raconter une réalité. Où la fiction se permet tout. Où la fiction montre qu’elle est souvent bien plus forte pour raconter des choses difficiles et la violence des âmes. Où la fiction est presque devenue un acte de résistance en littérature aujourd’hui…

Merci pour ce merveilleux moment de lecture.

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Publié dans #Roman

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Publié le 3 Septembre 2025

Nathacha Appanah - La nuit au coeur

Les mots pour dire

Il a fallu du temps à Nathacha Appanah. Il lui a fallu la patience : « La mémoire est un choix, la mémoire est un fantôme patient ». Il lui a fallu aussi un événement déclencheur – le meurtre horrible de Chahinez Daoud en mai 2021 à Mérignac – pour enfin oser s’attaquer à un sujet à la fois intime et si tristement collectif : le féminicide conjugal.

Il a fallu du temps pour que l’autrice convoque trois hommes, HC, MB et RD, dans une pièce imaginaire sans issue. Le seul endroit où elle peut les réunir et les livrer non pas à sa merci mais à la merci de l’histoire qu’ils ont engendré, à la merci des femmes qu’ils ont brisées. Pourtant, quand on les voyait dans leur vie, on ne pouvait imaginer…

Il a fallu du temps pour convoquer ces hommes mais aussi pour poser des mots sur ces femmes, avec la distance nécessaire. Or, quels mots peut-on mettre sur un sentiment de peur, de danger, de mort imminente ?

Nathacha Appanah se rend compte de l’impuissance des mots à décrire ce qui a été vécu.

Comment les mots peuvent-ils dire ce qui a été alors qu’ils sont aussi détournés, manipulés par les agresseurs, par les institutions, par une société ?

Comment les mots peuvent-ils dire ?

Ils ne peuvent sans doute pas tout dire mais ils peuvent approcher, toucher du doigt et redonner une voix à ces femmes.

Ils peuvent dire comment les mécanismes de manipulation se mettent en place, maintiennent les femmes dans une situation à la fois intenable et difficile à échapper quand le vide a été fait autour d'elles.

Ils peuvent dire comment la carapace que ces femmes se construisent dans ces conditions est parfois aussi leur seule arme, le seul territoire devenu familier.

Ils peuvent dire comment ces femmes ne sont pas que des victimes, elles sont des êtres qui ont eu des rêves, des convictions, des rires.

Ils peuvent dire aussi que l’on peut faire mourir plusieurs fois une femme : par le meurtre lui-même souvent effroyable, par le silence ou l’effacement de la victime (souvent associé au sentiment de honte), par la réduction au statut de victime, par la défense du bourreau qui salit la victime, par des institutions qui ne font pas leur travail.

Et parfois, quand les mots ne peuvent être dits, le silence n’est pas forcément un échec, une impuissance. Il peut être une forme de retour à une prise de pouvoir, un pouvoir de décision qui faisait défaut auparavant.

Mais, Nathacha a su malgré certains silences, trouver les mots pour livrer son histoire, et celles de ces femmes : « De lier ces deux femmes à ma vie, à croire qu’elles m’attendaient, tels des fantômes patients, de tricoter entre nous une sororité, de les tenir comme ça, à bout de bras, dans une sorte d’obscurité, de silence et d’impuissance de l’écriture ».

Ces femmes qui s’appelent Nathacha, Emma et Chahinez. Qui ont des prénoms. Qui ont des familles. Qui ont ou ont eu des vies. Qui sont.

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Publié dans #Roman, #Féminisme

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Publié le 31 Août 2025

Laura Vazquez - Les Forces

Une douleur s’est installée dans mon enfance et depuis ma naissance, puisque le monde ne va pas bien. Le monde ment. Et quand je dis le monde, je parle des humains…

Le côté obscur des forces

Le constat implacable de la narratrice : tout le monde ment. Pire que tout, tout le monde se ment à soi-même.

Même les espaces de liberté ne sont que des boîtes dans lesquelles on nous case, on se case. 

Nos vies sont régies par des forces centrifuges. Des forces qui nous collent à la paroi, limitent nos mouvements, nos pensées, même inconsciemment. Le monde capitaliste.

« La plupart des individus ont l’esprit d’alignement. Ce qu’ils considèrent comme une forme de révolte n’est qu’une déclinaison banale de cet alignement ».

Notre narratrice perçoit ces forces, parce qu’elle sait qu’elle est en dehors des normes qu’on voudrait lui imposer. Parce qu’elle est différente de ce qu’on attend d’elle. Et pourtant elle fait partie d’un tout.

Alors, que valent nos vies dans ce contexte d’alignement, quand les gens sont porteurs d’une « tare », celle du « sentiment d’incomplétude inhérent à l’existence, qui génère diverses formes de souffrance existentielle » ?

C’est ce que notre narratrice, sorte d’alter ego de l’autrice, cherche à savoir. Dans sa quête, elle va rencontrer toute une galerie de personnages hauts en couleur dans des lieux insolites : elle rencontre le groupe « mystère et vérité » tenu au fond d’un bar, elle rencontre les différentes SDUDUI – sectes diverses unies dans un immeuble... Sa quête lui permet d’avancer dans sa réflexion sur l’existence, avec l’aide précieuse de la philosophie mais aussi de la poésie.

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas aussi les accepter ?

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas prendre conscience des forces que l’on porte en nous, qui nous font avance, parfois à contre-courant ?

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas trouver sa place dans le ressac permanent, dans les flux contradictoires, dans le marasme constant ?

Loin de vouloir à tout prix s’extraire du monde qui l’entoure et la dévore, notre narratrice utilise le savoir comme une clé mais aussi un pouvoir et si on n’atteint pas ce savoir, le fait d’emprunter le chemin vers lui donne un sens, un cap, une colonne vertébrale.

Je ne pouvais pas commencer la rentrée littéraire sans évoquer ce roman que j’aime profondément. Je suis Laura Vazquez depuis plusieursannées maintenant – je l’ai découverte d’abord avec sa poésie et notamment La Main de la main – et je suis admirative de l’œuvre qu’elle est en train de construire. Livre après livre, elle affirme sa singularité, affiche sa « différence » dans le monde de la littérature avec une puissance incroyable.

Dans Les Forces, j’ai retrouvé tout ce que j’ai aimé dans ces précédents ouvrages : la quête du sens ; l’importance des mythes, de la littérature et de la philosophie, toute cette intertextualité ; les aphorismes, les décalages et cet humour bien particulier. Pour moi, Laura Vazquez a encore franchi un cap avec ce roman dont j’ai souligné d’innombrables passages. Un roman que je vais lire et relire, c’est une certitude. Quel bonheur quand une autrice vous transporte.

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Publié dans #Roman, #Poésie

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Publié le 29 Août 2025

Eléonore de Duve - Donato

Un jour, il faut une petite-fille lacunaire pour restaurer un aïeul usagé.

Ecrire une vie silencieuse

Donato est un vieil homme taiseux. Il vit en Belgique. Pourtant, comme son prénom l’indique, il n’est pas belge : il est italien, il vient des Pouilles, il vient de Cisternino. Donato a quitté son pays, ses paysages, ses langues, sa vie agricole pour le Pays noir, pour la mine, pour l’inconnu. La Belgique et l’Italie ont en effet mis en place une opération « des bras contre du charbon » en 1946. Des dizaines de milliers d’Italiens ont ainsi afflué au Pays noir.

« La vérité de ces lignes – l’unique vérité – est que j’ignore qui fut mon grand-père avant le couchant ». Donato n’a jamais rien dit, ne peut plus dire mais sa petite fille Clio veut le raconter. Avec un tel prénom, hérité de la muse de l’Histoire, fille de Mnémosyne – la Mémoire – Clio est chercheuse de métier.

Cependant, il n'y a rien à chercher dans la vie de Donato : il n’a jamais parlé et il ne peut plus parler maintenant, atteint d’une dégénérescence du système nerveux.

Il n’a jamais parlé et « c’est comme si donc il s’était d’emblée effacé, raturé. C’est la même chose que : il n’a jamais existé ». Donato est le silence absolu et il n'y a pas d'archives, pas de témoignages. Il ne reste rien de cette vie minuscule.

Alors, comme il n'y a rien à chercher dans la réalité de la vie de Donato, Clio s'emploie à chercher des possibilités dans l'écriture, aussi bien dans le récit que dans le langage. Il n'y a donc pas recherche de la vérité – sachant qu'elle de toute façon impossible à obtenir – mais recherche de vraisemblance. Alors on suit Donato dans ce que sa petite fille imagine de lui, en recoupant des éléments sans doute vus ou lus quelque part, et elle écrit en confessant au lecteur ses doutes, ses manques, ses tâtonnements, parfois à la première personne, parfois à la troisième. Comme si elle était elle-même une fiction, un paravent pour cacher celle qui tient vraiment la plume ?

L'écriture vient donc combler les vides, les absences. L'écriture vient donner une voix au silence. L'écriture vient donner chair à l'existence. Et cette langue, elle n’est pas du tout silencieuse, elle est pleine, elle est riche, elle est même châtiée.

Comme pour donner une langue noble à ce grand-père qui ne parlait pas, parlait sans doute mal le français, ne peut plus parler.

Comme pour donner des lettres de noblesse à cette vie banale, "inexistante", faite de riens. Comme pour donner à Donato, le mal nommé qui donnait pourtant si peu de lui.

Enchantée par ma découverte de Sophia il y a quelques mois, je me suis lancée cet été dans la lecture de son précédent livre et premier roman : Donato. Je n’ai pas été déçue même s’il m’a fallu un petit temps d’adaptation à ce récit pas forcément chronologique, au vocabulaire très précis. C’est beau, touchant et ça raconte tellement sur ce que peut être l’acte d’écriture.

Ce que c'est qu'une vie.

C'est la bataille quotidienne, et la déliquescence, et la flaque, la dépression façonnée par les faits économique, politique, juridique, journalistique, social.

En réalité, c'est une ritournelle.

C'est trouver les significations matérielles du courage, c'est-à-dire, selon le dictionnaire, la fermeté du cœur, la force de l'âme.

C'est anéantir : égalité, chance.

Et c'est le sens qui invariablement fuit.

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Publié dans #Roman

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