roman

Publié le 16 Février 2026

Gabriela Cabezón Cámara - Les griffes de la forêt

Métamorphose

En terminant ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la citation « La plume est plus forte que l’épée ». Il faudrait prendre la plume à la fois comme l’acte d’écrire mais aussi comme celle de l’oiseau, représentant d’une nature qui finit toujours par prendre le dessus, reprendre ses droits. Mais revenons plus précisément à ce nouvel ouvrage de Gabriela Cabezón Cámara, autrice dont j’ai dévoré tous les précédents livres traduits en français.

Dans Les griffes de la forêt, l’autrice utilise la figure historique populaire de Catalina de Erauso, la « nonne-soldat » qui a quitté son Espagne natale en devenant Antonio. Il se met au service de l’armée espagnole et devient ainsi un homme à la fois acteur et spectateur des violences, des atrocités de la colonisation du Nouveau Monde ; des terres et des peuples indigènes massacrés, à feu et à sang. Antonio finit cependant par déserter et s’enfuit avec deux petites filles indigènes, Michi et Mitakuña. Ils se réfugient dans la jungle qui va devenir le lieu d’une métamorphose, pour ne pas dire d’une transfiguration…

Ce n’est pas la première fois que Gabriela utilise des figures historiques, littéraires ou spirituelles : on peut citer le poème Martín Fierro de José Hernández pour Les aventures de China Iron, par exemple. Ce n’est pas non plus la première fois que l’on a un personnage avec une fluidité de genre. Cependant, la fluidité dépasse largement celle du genre dans ce roman car elle concerne finalement tout un chacun : toute personne bouge, évolue, est en train de devenir autre chose. On n’est jamais celle ou celui que l’on était dix ou vingt ans auparavant.

Antonio a changé d’identité mais il va continuer de changer au contact des petites filles, de la forêt et de sa faune et flore. Dans cette sorte d’arche de Noé, l’image du conquérant s’effrite. Il effectue une forme de purification dans la forêt : il se lave de ses péchés, de la violence inhérente à la colonisation. Il devient même un protecteur pour les fillettes à moins que ce ne soit elles qui le protègent. Elles sont en tout cas celles qui l’aident à se questionner, à évoluer, à l’image des Mba’érepa (Pourquoi) de Michi qui remettent en cause tout son schéma de pensée. L’écriture de lettres à sa tante restée en Espagne accompagne également Antonio dans son chemin. Les lettres permettent de poser ce qui a été et ce qui doit être défait. Antonio revient à la nudité de son existence d’homme (le roman fait référence à la nudité des corps dans la forêt) : il s’abandonne, il se dissout, il revient au tout.

J’ai une fois de plus été conquise par ce roman picaresque de Gabriela Cabezón Cámara qui a su combiner la critique coloniale, la résistance par le langage (avec la langue guarani, l’évocation du basque mais aussi les lettres à la tante) et le retour à une fusion avec la nature. C’est un livre sur la rédemption qui passe par l’altérité. Le tout est servi par une écriture organique, une prose luxuriante et baroque même si la narration non chronologique peut déstabiliser. Le cheminement d’Antonio tout comme celui de l’autrice montrent que dans le feu, il existe toujours un petit colibri qui tente de faire sa part pour lutter.

Toujours excellemment traduit de l’espagnol par Guillaume Contré.

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Publié le 13 Février 2026

Murata Kiyoko - Quand dansent les oiseaux

Irréductibles ama

C’est à l’occasion des funérailles de Haebaru Nao-san qu’Umiko quitte le continent – l’île de Kyûshû – pour se rendre sur l’archipel où vivent sa mère Io-san, quatre-vingt-douze ans et son amie Someko-san, quatre-vingt-huit ans. Les deux femmes sont des ama, ces plongeuses en apnée qui récupèrent des fruits de mer et coquillages, notamment des ormeaux. Malgré leur grand âge, elles mènent une vie à la fois simple et rude, en harmonie avec la nature mais aussi avec des rituels ancestraux comme les prières ou encore la danse des oiseaux censée éloigner les typhons.

Umiko souhaite que sa mère quitte son île pour la rejoindre sur le continent mais il en est hors de question pour Io-san qui incite d’ailleurs sa fille à partir rapidement après les funérailles. Umiko va cependant rester plus longtemps que prévu et redécouvrir cette vie insulaire qu’elle a quittée, ses avantages et ses inconvénients. Le lecteur découvre lui aussi les difficultés pour gérer ces îles qui sont désertées, difficultés aussi bien financières que sécuritaires, sans compter les besoins primaires des habitants à satisfaire (comme le ravitaillement ou les soins médicaux). Le lecteur voit aussi l’attachement féroce des deux petites vieilles à leur « caillou », acceptant aussi bien les dons du ciel ou de la mer que les coups du sort comme leurs époux pêcheurs emportés par les flots, les typhons ou leur proche décès.

Une vraie réflexion sur la vie et ce que l’on en fait émerge sans pour autant que l’autrice nous assène des vérités. Le tout est servi par une écriture contemplative, poétique qui berce comme les vagues ou nous emporte comme le vol des oiseaux.

Traduit du japonais par Catherine Ancelot.

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Publié le 11 Janvier 2026

Sébastien Ménestrier - La petite zone avec de la lumière

La lumière des petits riens

Novembre 2018. Bastien sort d’un séjour en maison de repos. Nous ne savons pas exactement ce qui s’est passé et ce n’est pas tellement le sujet du livre. Ce qui compte pendant les cinq mois où nous le suivons, c’est son retour à la vie, son retour dans un monde qui ne tourne pas forcément rond. Ce sont cinq mois sur la reconstruction de soi, sur la beauté et la fragilité, « sur le fil », sur le ténu.

Bastien est AESH et s’occupe ainsi à l’école du jeune Thomas en situation difficile lui aussi. Il retrouve également sa mère Coco et sa sœur Anouk. Il renoue les liens avec son fils Nino qui vit avec sa mère Fanny. Le tout est rythmé par les manifestations des gilets jaunes.

C’est le quotidien banal après un passé compliqué et c’est ce retour à la banalité qui fait surgir la beauté, la lumière. Que vaut une lumière si elle est crue, permanente, aveuglante ? Pour vivre le beau, le lumineux, il faut réussir à les déceler dans l’obscurité du monde, dans la noirceur de nos âmes.

C’est un roman loin des injonctions performatives de notre société, qui montre la blessure, la fragilité, l’accident non comme des échecs mais comme des bifurcations.

Pour l’aider dans ce retour à la vie quotidienne, Bastien écrit : l’écriture est sa petite zone de lumière ; elle lui permet de se réapproprier le monde autour de lui, les personnes qui gravitent autour de lui. Ainsi, chaque mois raconté se termine par une de ses nouvelles écrites dans la chambre jaune.

Parlons justement de l’écriture de Sébastien Ménestrier : elle épouse parfaitement son sujet par sa limpidité, sa simplicité. Pas d’effets de manche, pas de démonstration. Le texte dit ce qu’il a à dire sans son économie, dans ses silences.

On pourrait reprocher au récit de mêler trop de sujets à la fois mais n’est-on pas justement débordés par tout, par ce monde fou ?

Une bien belle surprise que ce roman lu d’une traite au cours d’un trajet en TGV et relu plus tranquillement à la maison ensuite. Parce qu’il méritait que je lui accorde davantage de temps et d’attention. Parce que je voulais entendre de nouveau ce que Bastien déclare dans ce roman : « Je veux que les gens entendent ça, les petits riens ».

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Publié le 6 Janvier 2026

Marie-Hélène Lafon - Hors champ

Elle ne sait pas si tous les garçons deviennent comme ça mais elle a compris, elle a vu que certains garçons, quand ils sont fils de paysans, ne choisissent pas, ne choisissent rien.

Fatum paysan

Le Cantal, près de la Santoire. Gilles, le frère. Claire, la sœur. Une nouvelle variation de destins comme Marie-Hélène Lafon sait si bien les raconter, leur donner vie.

Une variation en hors champ. Un terme que l’on peut prendre aussi bien pour ce qui est hors du champ, à l’image de la vie de Claire qui a quitté son Cantal natal pour devenir professeur à Paris et écrivain. Un terme que l’on peut prendre aussi pour ce qui est hors du cadre, pas visible, caché, invisibilisé même – parce que souvent considéré comme peu intéressant – à l’image de la vie de Gilles, resté près de la Santoire pour travailler à la ferme familiale, produire le saint-nectaire.

Là où la sœur a gagné en liberté en partant, le frère s’est aliéné en restant. Il n’avait pourtant pas le choix. Il est le fils. Celui qui doit reprendre l’exploitation familiale. Celui qui doit continuer coûte que coûte.

Nous avons un exemple de tradition patriarcale qui n’est pas en faveur de l’homme. Le privilège masculin se transforme en prison, en malédiction. Il n’y a qu’une solution pour tenir : ronger son frein, se renfermer, se taire, sortir la violence envers le père tout en restant à sa place, celle qu’on lui a assignée.

Le frère et la sœur, qui étaient proches enfants, s’éloignent aussi bien par la distance qui les sépare que par leurs vies dissemblables. Pourtant, on sent que le lien est là, malgré tout, derrière le fossé, derrière les silences, derrière les non-dits et surtout derrière les souffrances. Claire est partie mais elle garde ses réflexes de fille paysanne quand elle revient : l’ordre domestique, les relations avec le voisinage. Mais surtout, elle voit, elle sent, elle ressent ce qui se trame dans cette campagne dont elle est issue. Elle sent la solitude de Gilles, elle sent ce sentiment qu’il a d’être dépassé par un monde qui évolue trop vite pour lui, qui évolue sans lui. Il est dans une servitude pour ne pas dire un servage.

Pour nous rendre ces sentiments, cette relation familiale, Marie-Hélène Lafon alterne son regard entre le frère et la sœur et déploie toute la force, la rugosité et la simplicité de son écriture. Tout est à l’os, d’une grande justesse mais aussi d’une profonde pudeur. On est sur un fil tendu, sur le chemin de la dignité, sur le sentier d’une humanité retrouvée par les mots. Marie-Hélène Lafon fait encore mouche.

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Publié le 9 Décembre 2025

Emile Zola - Le Ventre de Paris

Les Rougon-Macquart #3

Nous quittons les quartiers haussmanniens, la spéculation et les Rougon/Saccard pour les Halles, la débauche de nourriture et les Macquart.

Pourtant, le personnage principal de ce Ventre de Paris n’est pas un homme de cette famille. Du moins pas directement.

Nous sommes en 1858. Un homme affamé arrive aux portes de Paris. Il est recueilli par Madame François, une maraîchère qui l’accompagne jusqu’aux Halles. Ce jeune homme, Florent, est sorti du bagne de Cayenne où il était prisonnier à la suite de son arrestation pendant le coup d’Etat de 1851 qui instaure le Second Empire de Napoléon III. Une fois dans le « ventre de Paris », il retrouve son frère Quenu devenu un charcutier bien installé avec sa femme Lisa… Macquart (fille aînée de l’horrible Antoine et sœur de Gervaise que l'on retrouve plus tard dans L’Assommoir).  

Si Florent est un « Maigre », Lisa et Quenu sont des « Gras », des bourgeois qui ont eu la chance de toucher l’héritage du charcutier Gradelle puis ont eu l’intelligence de le faire fructifier.

Grâce à son frère, Florent obtient un poste d’inspecteur aux Halles mais que vient faire un Maigre chez les Gras ? Il suscite rapidement l’animosité des commerçants qui le trouvent suspect.

Il faut dire que Florent, épuisé par ce milieu hostile, reprend progressivement des activités politiques…

J’ai beaucoup aimé ce volet qui me faisait de l’œil depuis un moment. La scène inaugurale de l’arrivée à Paris est tellement bien écrite, tellement immersive. Un petit bijou. Les descriptions des différents pavillons de nourriture sont d’un très grand réalisme. Je vous invite même à les lire juste avant les réveillons de fin d’année pour calmer vos ardeurs gargantuesques 😊

Emile Zola use et abuse de sa comparaison entre les Maigres et les Gras. Emile arrive avec ses gros sabots comme s’il avait peur que le lecteur ne comprenne pas que les Maigres sont les pauvres, ceux qui sont victimes de la société, qui aspirent à la République et à davantage de justice contre les Gras qui sont des bourgeois satisfaits du régime impérial qui leur permet de continuer à s’enrichir. Oui Emile, tu n’es pas très subtil dans ce tome.

Il n’empêche qu’on plonge vraiment dans ce récit qui montre toute l’ignominie humaine. Florent est au cœur d’un milieu violent où les commérages et l’hypocrisie font bon ménage. Les commerçants des Halles savent aussi bien se foutre sur la gueule que s’allier quand leurs intérêts sont en jeu. Florent devient un pion dans les querelles intestines, alimentées par des commères comme Mademoiselle Saget, jamais la dernière à répandre une rumeur. Florent est utilisé, sucé jusqu’à la moelle avant d’être jeté comme un vieil os dans la gueule des chiens.

« Quels gredins que les honnêtes gens » dit Claude Lantier (que l'on retrouvera dans L’Œuvre), sans doute le seul véritable ami de Florent avec Madame François.

Avec Le Ventre de Paris, Emile Zola préfigure en douceur ce qui donnera naissance à Germinal par exemple.

RDV prochainement pour La conquête de Plassans.

Emile Zola - Le Ventre de Paris

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Publié le 1 Décembre 2025

Yukio Mishima - Le Pavillon d'or

Destruction et Beauté

Pour ce roman publié en 1956, Yukio Mishima s’inspire d’un fait divers réel, celui de l’incendie du Pavillon d’or en 1950 par un jeune moine bouddhiste. Il aurait justifié son geste par la haine de la beauté. Très perturbé, ce moine aurait eu également des griefs contre le prieur et sa propre mère.

C’est à partir de ce matériau que Yukio Mishima construit son personnage de Mizoguchi et nous le fait entrer dans sa tête grâce à un récit à la première personne.

Mizoguchi est le fils d’un bonze zen. Bègue, il est également frappé de laideur selon lui (puisque nous n’avons que sa perception) ce qui nourrit sans doute un complexe et surtout un rapport particulier à la beauté. Son père considère le Pavillon d’or comme la quintessence de la beauté ce qui suscite la curiosité de son fils. Ami de longue date avec le prieur du Pavillon, le père de Mizoguchi réussit à le faire entrer comme novice. Une carrière semble tracée pour lui surtout après le décès du père : le prieur le prend sous son aile et sa mère le pousse à devenir le prochain successeur. Mais Mizoguchi est un être sans cesse en équilibre entre la raison et la folie, cet équilibre étant caractérisé par deux amitiés très différentes : celle avec Tsurukawa, un être bon et bienveillant et celle avec Kashiwagi qui l’entraîne sur une pente destructrice. De nombreux traumatismes s’ajoutent en plus de ses handicaps physiques et de sa difficulté de perception et de relations avec les femmes… Toutes ces ambivalences se cristallisent autour du Pavillon d’or vu comme un idéal de beauté – beauté qui a d’ailleurs su échapper aux bombardements pendant la guerre – une beauté si forte qu’elle rend jaloux Mizoguchi et lui fait prendre conscience qu’elle est un obstacle dans sa vie. Il ne voit alors plus qu’une solution : incendier le temple.

La Beauté est bien évidemment le thème principal de ce roman. La beauté comme un idéal à atteindre ou au contraire à rejeter, à éliminer quand celle-ci prend trop de place, rend jaloux, rejette. La beauté a ainsi une véritable portée esthétique dont le Pavillon est le symbole. Puisque cette beauté paralyse, oppresse, exclut, il faut la détruire ce qui paradoxalement rend l’objet visé plus beau, plus parfait dans sa destruction. Le geste d’annihilation devient ainsi une forme de sublimation. On ne peut s’empêcher de faire le lien entre le roman et la propre vie et mort de Yukio Mishima. La mise en scène de son suicide dépasse même les ambitions de sa fiction.

Le roman a aussi une portée philosophique basée sur le bouddhisme zen. Je n’ai pas forcément compris toutes les références de Mishima, peu habituée à ces concepts. J’ai noté cependant le parallèle entre l’histoire du roman et le kōan (anecdote, énigme bouddhiste zen) sur le chat de Nansen, un chat disputé par deux moines et découpé en deux. La décision radicale, la destruction et l’impossibilité du langage sont les points communs.

De Yukio Mishima, je n’avais lu que Confessions d’un masque  lors de la sortie de sa nouvelle traduction chez Gallimard. Pour ma nouvelle lecture de l’auteur en ce mois de novembre du challenge Les classiques c’est fantastique consacré à ses livres, j’ai jeté mon dévolu sur son roman le plus célèbre… et malgré sa richesse esthétique et philosophique et le talent indéniable de l'auteur, j’avoue n’avoir pas eu un grand plaisir de lecture. Il faut avouer que je ne l'ai pas lu non plus au bon moment. J’ai au moins la satisfaction d’avoir enfin lu ce « monument » de la littérature japonaise.

Traduit du japonais par Marc Mécréant.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - novembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - novembre 2025

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Publié le 16 Novembre 2025

Sylvie Le Bihan - L'ami Louis

Amitiés et engagements

Quel bonheur de retrouver Sylvie Le Bihan dans ce roman qui, comme Les Sacrifiés, célèbre la foi en la littérature, la force de l’engagement et le bonheur de l’amitié.

Après Federico García Lorca (qui n’est pas loin mais nous en reparlerons), Sylvie nous embarque aux côtés de Louis Guilloux, auteur du roman Le Sang Noir, qui a loupé de peu le Goncourt avant d’obtenir le prix Renaudot en 1949. Depuis son décès en 1980, il faut avouer que cet auteur est quelque peu tombé en désuétude avant de connaître une reverdie récente avec la reparution chez Folio de plusieurs de ses romans dont Coco Perdu préfacé par Annie Ernaux.

Pour nous faire parvenir à Guilloux, originaire de Saint-Brieuc tout comme elle, l’autrice ouvre une porte fictionnelle. Nous suivons ainsi Elisabeth Daguin, une jeune française travaillant en Angleterre pour le Booker Prize. En 1976, Bernard Pivot lui propose de travailler pour son émission Apostrophes. Elle se retrouve rapidement à préparer une émission spéciale sur Albert Camus. C’est en effectuant ses recherches et grâce à quelques relations qu’Elisabeth découvre que l’auteur Louis Guilloux était un très grand ami de Camus. Malgré leur différence d’âge, les deux amis étaient non seulement réunis par l’amour de la littérature, le respect mutuel de leurs productions littéraires mais aussi par leurs origines modestes.

Sylvie Le Bihan nous permet de découvrir Guilloux à travers ses écrits mais surtout ses engagements divers et variés notamment auprès des réfugiés espagnols accueillis à Saint Brieuc (et nous refaisons le pont avec Federico García Lorca). Comme dans ses précédents romans, Sylvie a l’art de mêler habilement le travail documentaire à sa fiction. Tout coule de source, tout est fluide, on ne sent pas du tout les archives et pourtant elles sont bien là pour apporter cette épaisseur que la fiction vient ensuite sublimer.

En un peu plus de 400 pages, l’autrice nous livre un roman à multiples facettes sur le monde de l’édition, les classes populaires, les secrets, l’écriture, les relations familiales, amicales ou amoureuses mais surtout, ce roman donne ses lettres de noblesse aux valeurs humanistes, ces valeurs qui n’ont plus la côte aujourd’hui dans ce monde où l’empathie disparaît, où la foi en l’humanité fout le camp. Ce roman est l’éloge de la simplicité, de la tendresse, ce qui n’exclut en rien la complexité et l’ambivalence des personnages et des situations exposées. Parce que notre monde est comme ça, même si on tente de nous faire croire le contraire.  

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Publié le 11 Novembre 2025

Olga Tokarczuk - E. E.

Raison et spiritisme

1908. Erna Elzner, une jeune fille effacée de quinze ans, noyée dans la fratrie d’une famille bourgeoise germano-polonaise de Breslau, s’évanouit à table. Ce qui pourrait s’apparenter à un simple malaise, se révèle plus mystérieux quand Erna affirme avoir entendu des voix et vu un fantôme. Sa mère, Madame Elzner, sorte d’Emma Bovary locale, y voit un moyen de sortir de son ennui quotidien d’épouse et de mère de famille nombreuse.

Erna se retrouve rapidement entourée de son médecin Löwe, du fonctionnaire Walter Frommer passionné d’ésotérisme et de l’étudiant en médecine Artur Schatzmann. Ainsi E. E. se retrouve entre les mains de ces hommes qui ne tiennent pas vraiment compte d’elle, qui la dissèquent comme un cobaye de laboratoire, au point de n’être nommée que par ses initiales dans les notes de Schatzmann. Le monde de la raison, majoritairement masculin, fait face au monde spirituel, ésotérique caractérisé surtout par des femmes, par des « hystériques », ce terme devenu populaire avec la propagation de la psychiatrie moderne. Cela rappelle d’ailleurs un peu Sur les ossements de morts.

Mais qui manipule qui ? Tout au long de son roman, l’autrice joue sur l’ambiguïté à déceler le vrai du faux, le réel du surnaturel, l’inconscient du conscient. Finalement, les êtres et notre monde échappent parfois à toute analyse, à toute logique, à toute interprétation. Une seule chose semble certaine : le règne du doute. Un doute qui se matérialise dans ce roman à travers non seulement les interrogations sur Erna mais également sur le sort de cette bourgeoisie qui va voir son monde traditionnel s’effondrer avec l’avènement de la Première Guerre mondiale.

S’il n’a pas la puissance de ceux que j’ai pu lire auparavant, j’ai tout de même été conquise par ce roman à l’atmosphère envoûtante, très dix-neuvièmiste. La citation du philosophe Berkeley le résume parfaitement : « Il est injustifié de distinguer le monde spirituel du monde matériel. Seules les personnes existent réellement ».

Traduit du polonais par Margot Carlier.

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Publié le 3 Novembre 2025

Pierre Boisson - Flamme, volcan, tempête

La part la plus rouge

Été 2022. Dans une bibliothèque oubliée, Pierre Boisson tombe sur le roman d’une autrice inconnue : Écarlate de Christine Pawlowska. L’autrice n’appartient pourtant pas à l’image que l’on se fait des autrices oubliées, celles des siècles passés ; c’est une contemporaine, son livre a été publié en 1974 à l’âge de vingt-deux ans, la même année que Les armoires vides, le premier roman d’Annie Ernaux. L’une est devenue Prix Nobel de littérature, l’autre a été oubliée.

« Que lui est-il arrivé pour écrire un livre pareil, et que s’est-il passé ensuite pour qu’on n’entende plus jamais parler d’elle ? »

Ébloui par ce texte d’une « violente nudité », Pierre Boisson décide d’enquêter pour tenter de comprendre, d’autant plus que le roman a connu un très beau succès critique et que son éditrice, Simone Gallimard, attendait avec impatience un nouveau manuscrit. On apprend très vite que l’autrice est morte en 1996 à seulement quarante-quatre ans.

Pierre Boisson a mené une enquête minutieuse qui a permis de révéler des événements importants de la vie de l’autrice mais aussi des absences, des manques. Les témoignages de son entourage et notamment de ses deux fils, Nicolas et Johan, ont été précieux pour appréhender cette femme complexe, sans cesse habitée par les flammes malgré les tempêtes dans son existence. Bien souvent, dans les destins brisés de femmes, les hommes ne sont jamais bien loin…

J’ai lu Écarlate avant de lire le livre de Pierre Boisson ; je voulais conserver une virginité face à ce texte, le lire pour ce qu’il est au départ, un objet littéraire. J’ai été frappée par sa très grande modernité : à peu de choses près, il aurait pu être écrit aujourd’hui.

J’y ai lu l’envie d’une jeune fille de ne pas entrer dans le monde des adultes, de ne pas être enfermé à un carcan, peu importe le prix à payer.

J’y ai lu aussi la violence, celle de la colère, celle qui peut s’expliquer par l’adolescence mais, on sent davantage. Ce n’est pas une posture. Ce n’est pas le sentiment exalté, lyrique et commun de n’importe quel jeune.

J’ai relu Écarlate après le livre de Pierre Boisson et tout s’est éclairé… et assombri. Ce livre nous regarde bien en face et, comme le dit Blandine Rinkel dans sa préface : « elle s’adresse à notre solitude et réveille, en secret, cette part indomptée qu’à sa façon, chacun porte en soi. Notre part la plus rouge ».

 

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Publié le 30 Octobre 2025

Lune Vuillemin - Martha ou jamais

Nuée ardente

Le pigeon migrateur ou tourte ou Ectopistes Migratorius était l’un des oiseaux les plus populeux d’Amérique du Nord au 19e siècle. En l’espace de quarante années de chasse intense, l’espèce a complètement disparu : le dernier individu était une femelle appelée Martha, morte au zoo de Cincinnati en 1914.

Au musée des Confluences à Lyon, un spécimen mâle est conservé et a inspiré Lune Vuillemin dans le cadre de la collection publiée chez Cambourakis qui invite au dialogue entre les écrivains et les objets du musée.

Tout débute à l’automne 1871 dans la région des Grands Lacs. Les tourtes migrent en nuée, en murmuration. Le ciel s’obscurcit littéralement face à la multitude des oiseaux. Ce qui peut ressembler à un fléau, à une plaie biblique devient une aubaine pour des Américains qui détectent le filon. Après la ruée vers l’or, place à la ruée vers le ciel : la chasse aux pigeons migrateurs. L’Homme devient la plaie, le fléau.

Martha Hawk voit ses frères se transformer en chasseurs. Avec sa cousine Susan, elle les suit dans leurs déplacements, ramasse les bêtes décimées et les cuisine.

Cependant, Martha et Susan prennent rapidement conscience de ce massacre ; il leur paraît « soudain inconcevable de se tenir là, sur une terre jonchée de corps inertes ». En cachette, elles résistent face à ce désastre et découvrent qu’elles ne sont pas seules. Mais, les années puis les décennies passent et les nuées de tourtes se trouent de plus en plus, s’éclaircissent. L’annihilation est en marche…

Martha ou jamais est un très beau court texte hybride (récit, extraits de journaux, journal intime, télégrammes…) où j’ai retrouvé la sensibilité et la poésie de Lune Vuillemin. Une fois de plus, elle interroge notre rapport au vivant, cette soif intarissable de l’Homme de tout posséder, exploiter, ruiner causant la perte des animaux mais aussi celle de notre humanité. Ce livre est un plaidoyer pour la cause animale mais aussi un bel hommage à la sororité à travers cette amitié et ce pacte entre ces deux femmes que rien n’arrête.

Lune Vuillemin - Martha ou jamais

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Publié dans #Roman, #Ecologie

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