roman

Publié le 24 Septembre 2026

Lucie Rico - Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?

Mémoire et langage

Point. Final. Le point qui termine tout.

Mais que fait-on quand la touche point ne répond plus sur le clavier ?

Comment terminer ?

C’est la question que se pose Jennifer alors qu’elle rédige le compte-rendu d’un plan de licenciement.

Puis, quelques larmes et les touches A et U se font également la malle.

Jennifer pourrait tout de suite voir un réparateur mais elle persiste, elle signe, avec les touches qui lui restent et de fastidieux copier-coller.

Mais pourquoi cet acharnement alors que tout semble s’acharner contre elle ?

Comment terminer ?

Mais ne faut-il pas au contraire commencer quelque chose ?

« Tu ne peux pas continuer comme ça », « et moi, suis-je récupérable ? ».

Les touches manquantes appuient sur une corde sensible que Jennifer finit par ressentir. Un flash apparaît : une scène de baiser du film Autant en emporte le vent, quelqu’un qui appuie sur la touche pause, et… et… et !... et ?

Et quoi ?

Ce « et » devient la conjonction d’incoordination. Mais où est donc Jennifer ? Qui appuie sur pause ? Qui lui retire les mots ? Qui lui a fait oublier un pan de son enfance ? Mais pourquoi du sang sur le pull jaune ?

Quand le langage se fait la malle, c’est la mémoire qui s’emballe et la quête devient nécessaire. Le langage suit cette quête comme lors d’une soirée chez une amie où Jennifer ne peut s’empêcher de ne poser que des phrases interrogatives à tout le monde.

« Pour me reconstituer moi-même, j’ai suivi la procédure réservée aux affaires criminelles ».

Il n’y a pas d’ataxie mais des pistes à suivre, à flairer pour achever la phrase, pour achever l’histoire. Elle reconstitue l’appartement du grand-père à Perpignan tel qu’il était au moment de la touche pause. Elle est aidée par des hommes qui, pour une fois, ont des positions d’alliés, et, au contraire, elle est empêchée par les femmes de la famille. Mais Jennifer est déterminée à « faire des vagues » pour reprendre la chanson d’Anne Sylvestre en exergue du roman.

C’est la première fois que je lis Lucie Rico. J’ai été attirée par ce titre assez mystérieux et drôle. J’ai ouvert ce roman et j’ai été embarquée dans cette histoire brillante, intelligente, bien menée. L’autrice parvient à aborder un sujet grave, la mémoire traumatique, tout en apportant de la légèreté, de l’humour et même un peu d’absurde. Lucie Rico est une équilibriste du verbe, du récit, du mélange des genres également : nous avons aussi bien affaire à un thriller psychologique qu’à une enquête policière, une réflexion sur le langage, des images cinématographiques. La référence à Pérec et à sa Disparition est évidente pour dire, par l’absence, l’indicible mais on ne peut pas réduire ce roman et son autrice à cet auteur ou à d’autres références car l’univers de Lucie Rico est d’une inventivité folle, a son langage propre, parfois en creux.

Une bien belle découverte qui me donne furieusement envie de plonger dans les précédents opus.

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Publié dans #Roman, #Féminisme

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Publié le 20 Septembre 2026

Cristian Fulaş - Iochka

Sans dire un mot, le vieil homme semblait raconter l’histoire du monde entier, il semblait dire que les mots sont inutiles, la pensée les rassemble au même instant et quoi que l’on puisse dire dans des formes savamment tournées, rien n’égale cette simplicité en grandeur et en piété.

Vies roumaines

Il suffit parfois de se rendre à un événement littéraire – le festival Atlantide en mars dernier, de venir écouter un auteur inconnu sur deux conférences, pour avoir l’irrésistible envie de découvrir son œuvre.

Ce jour de mars 2026, je suis ressortie de ce festival avec uniquement un livre acheté mais quel livre !

Quand on débute ce roman, on fait la rencontre avec Iochka, un homme presque centenaire qui sillonne ivre les routes de cette vallée roumaine des Carpates avec sa vieille voiture. Il fabrique du charbon de bois pour vivre. La grande particularité d’Iochka est qu’il est taiseux. Et là, le lecteur se dit, bon sang j’ai entre les mains un livre de 500 pages qui parle d’un taiseux, je ne suis pas sorti de l’auberge ! Mais, Cristian Fulaş est suffisamment fou et surtout talentueux pour réussir le pari de raconter la vie de cet homme, une « vie minuscule » comme dirait Pierre Michon, sur un siècle de grands bouleversements politiques. Et c’est le vieux Iochka, par le truchement de la mémoire qui nous fait le bilan de sa vie et de son pays par flash-backs.

Iochka, avant d’être ce vieillard taiseux et passablement alcoolique, en a connu des « belles » : l’enrôlement dans l’armée roumaine pendant la Seconde Guerre mondiale, la détention dans un camp soviétique avant de retrouver la Roumanie, dans un trou paumé mais qui connaît, malgré tout, les conséquences de la construction du socialisme et la dureté du régime de Ceauşescu. Iochka contribue ainsi avec toute sa communauté, de façon involontaire, à ce grand mouvement : construction d’une ligne de chemin de fer, d’un asile (qui semble davantage enfermer des opposants politiques que des fous) …

Dans cette vie très simple et rude, Iochka trouve le salut dans l’amour qu’il porte à la belle Ilona avec qui il a une connexion physique et émotionnelle rare. Ilona est décrite aussi bien comme une icône que comme une femme sûre de son corps et de ses envies.

L’amitié est aussi au cœur de ce roman, une amitié masculine entre quatre hommes que tout oppose mais que tout rassemble également : le contremaître du chantier, le pope, le médecin et Iochka. Ça s’engueule beaucoup, sur la religion, sur la politique, sur tout et n’importe quoi. Cependant, ils savent se retrouver autour d’une bouteille de palinča dont il ne vaut mieux pas connaître la teneur en alcool. Mais, surtout, ils savent faire bloc quand le pire arrive notamment la maladie et la mort. Ils sont soudés car ils sont sur le même bateau.

Cristian Fulaş a livré un roman à la construction maîtrisée, à l’écriture brillante, avec des personnages hauts en couleur et inoubliables tant ils marquent de leur empreinte. L’auteur nous les rend attachants, tant il a su nous embarquer avec eux pour ressentir leurs émotions.  L’humour n’est pas absent non plus et les joutes verbales entre le quatuor le montrent bien.

J’ai tout de même une remarque à faire. Ce roman est très masculin et pas uniquement parce qu’il évoque des amitiés masculines. Les deux femmes du roman sont un peu piégées dans les représentations mi-putes, mi-madones et le sexe masculin est – forcément – un énorme engin. Alors, c’est sans aucun doute du second degré, mais bon… il fallait bien que je trouve un petit point négatif pour contrebalancer un peu cette chronique dithyrambique. 😉

Cependant, vous l’avez compris, j’ai beaucoup aimé ce roman et je vous le recommande. Si je l’ai lu cet été, je trouve qu’il est parfait pour une lecture cet automne ou cet hiver, sous un plaid, avec un thé ou un café.

Je compte bien suivre la carrière littéraire de cet auteur singulier.

Traduit par Florica et Jean-Louis Courriol.

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Publié dans #Roman

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Publié le 17 Septembre 2026

Anaïs Llobet - Ceux qui nous frappent

Suicide forcé

16 décembre 2025. Dans la salle d’audience 403 du tribunal de Rennes comparaît Charles Lévin pour un motif peu courant : harcèlement moral sur conjoint ayant mené au suicide. Depuis le 30 juillet 2020, une loi adoptée par le Parlement permet de poursuivre une personne pour suicide forcé.

Pendant trois jours, de nombreuses personnes d’origines diverses – personnel judiciaire, journalistes, partie civile, témoins, expert, vigile... – vont se côtoyer durant cette audience visant à déterminer si Sara Messina, ancienne boxeuse et compagne de Charles Lévin, a été victime de ce dernier. Nouria, la mère de Sara, en est convaincue tout comme des amies de sa fille et leur avocate Maître Oriane Bellois. Charles Lévin, défendu par Maître Lise de Guermont et soutenu par son père Stanislas, se retrouve à devoir montrer le visage du parfait petit ami. La salle 403 devient symboliquement une salle de boxe où chacun lutte, attaque, défend.

Ces trois jours vont montrer le fossé entre la rigueur du droit et le réel qui prend bien souvent des chemins de traverse.

On doit statuer en fonction de son intime conviction mais les récits livrés par chacune des parties invitent sans cesse au doute.

Comment concilier l’inconciliable ? Est-ce qu’un texte de loi suffit à garantir et permettre la justice ?

Anaïs Llobet parvient avec brio à livrer les éléments à charge et à décharge, à construire les zones d’ombre et les mécanismes d’emprise, de manipulation tout en ayant suffisamment de recul pour ne pas livrer un roman à thèse.

L’autrice place la littérature là où le droit ne peut pas aller, dans l’arrière-boutique, dans tout ce qui entoure l’audience et interfère (ou pas) avec elle. Elle montre ainsi l’affaire dans toute sa complexité judiciaire mais aussi sociale et intime.

Elle donne chair aux personnages, aux liens entre eux, là où règnent surtout les pièces à conviction, les témoignages, les réquisitoires et les plaidoiries. Le roman est tellement bien travaillé, tellement bien documenté et ainsi tellement passionnant qu’on ne le lâche pas. 

La littérature permet aussi d’aller au-delà de l’audience, vers d’autres voies possibles, pas forcément les plus morales mais, elles ont le mérite de permettre d’agir. Le roman montre ainsi que le boulot est bien loin d’être terminé sur les féminicides tant sur le plan juridique que social.

Une fois de plus, Anaïs Llobet s’est attaquée à un sujet social fort avec grand talent. C’est un plaisir sans cesse renouvelé de la lire

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Publié dans #Roman, #Féminisme

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Publié le 11 Septembre 2026

Julia Kerninon - La dernière des Wilberforce

Revenge

Quel plaisir de retrouver la plume de Julia Kerninon avec ce nouveau roman ! Si j’avais plutôt apprécié les deux précédents, je n’avais pas retrouvé la magie de mes premières lectures de l’autrice. Là, j’ai retrouvé ce que j’aime chez Julia Kerninon.

Tout commence un matin où Waldo Schnabel reçoit un appel de sa mère Diane pour le convier à une fête chez elle, sur une presqu’île. Cette invitation étonne Waldo car ses parents se tiennent à distance de lui depuis plusieurs années, depuis un jour d’été où leurs vies ont basculé.

L’invitation est ainsi l’occasion pour remonter le fil des années, sur cette presqu’île, au temps où, enfants, Waldo et son frère Adam passent leurs étés dans l’hôtel des Wilberforce. Ils développent rapidement des liens fusionnels avec les sœurs Wilberforce, Annabel et Olivia. Les mères, Diane Schnabel et Eva Wilberforce deviennent également très proches.

Mais, au fur et à mesure des années, et avec l’entrée dans l’adolescence, des tensions et des rivalités naissent. Jusqu’au jour du drame…

Julia Kerninon nous offre un roman passionnant, où tous les éléments sont distillés au fur et à mesure pour maintenir le lecteur en haleine. Nous sommes à la fois dans un drame familial mais également un thriller psychologique : plus on avance dans le récit, plus l’atmosphère s’alourdit, plus les non-dits s’installent, plus le ressentiment se fait présent. On retrouve les thèmes chers à l’autrice, notamment le rapport à la maternité mais aussi la violence sous toutes ses formes.

Alors oui, certaines choses sont un peu convenues, attendues mais, franchement, j’ai eu un très grand plaisir de lecture.

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Publié dans #Roman, #Féminisme

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Publié le 7 Septembre 2026

Arnaud Dudek - Le collectionneur d'adieux

… toi, tu presses pas des feuilles mais des souvenirs, des sentiments. C’est encore plus fort.

Milo est un adolescent comme les autres. Et peut-être aussi pas comme les autres.

Milo a entamé une collection.

Il ne s’agit ni de timbres, ni de cartes Pokémon, ni de pin’s, ni d’images Panini.

Non, ce qui intéresse Milo, ce sont les adieux.

Des adieux par dizaines. Par centaines. Peut-être même par milliers.

Assemblés, reliés, gravés, classés dans un cahier bleu.

Ça lui est venu comme ça, avec le départ de son frère aîné Enzo pour l’Espagne.

Il s’est mis à les traquer. Qu’ils soient grands ou petits.

Oui mais, « est-ce qu’un adieu, c’est toujours définitif ? »

Que cache cette collection et surtout que cache ce jeune ado qui la poursuit ?

Qu’est-ce qu’il poursuit, lui ?

En attendant de le savoir, il mène sa petite vie à Nancy comme sa petite collection d’adieux.

Avec de petits moments. Comme ceux passés avec sa cousine Farah, qui se rêve boxeuse professionnelle ou sa copine Léonie qui n’a cessé de déménager et semble à part, différente… un peu comme lui quoi.

Avec de grands moments. Ceux qui ne sont pas toujours joyeux et peuvent même être graves : « L’histoire est toujours la même : des étoiles naissent, d’autres disparaissent ». Que fait-on de ces adieux là ?

Et que fait-on quand le rêve le plus secret est de « devenir quelqu’un qu’on écouterait pour ses mots » ?

Une fois de plus, Arnaud Dudek nous offre un roman sensible sur les difficultés, les fragilités mais aussi les espoirs de l’adolescence. Au fil de ses romans, il montre à quel point il parvient à se glisser dans la peau de ces personnages dans cette période charnière où tout est possible mais où l'on dit aussi adieu à plein de choses et notamment à l’enfance.

L’écriture d’Arnaud Dudek est toujours aussi fluide et élégante. Il sait parfaitement se saisir du langage adolescent et rendre son Milo très attachant. Tout sonne juste et on sent que l’auteur parvient non seulement à observer avec acuité le monde qui l’entoure mais aussi les souvenirs qu’il a enfouis en lui, comme un entomologiste. Car on imagine bien Arnaud Dudek avec son petit cahier bleu dans sa tête d’adulte et peut-être même d’adolescent.

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Publié dans #Roman

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Publié le 2 Septembre 2026

Jean-Baptiste Del Amo - Une éclaircie

Habiter le monde après l’effraction

Comment habiter le monde après l’effraction ?

C’est la question que se pose Jean-Baptiste Del Amo quand la maladie fait irruption dans sa vie, au moment où il s’installe dans une nouvelle demeure, la maison des cerfs, avec son compagnon.

Comment habiter ce corps qui trahit, qui diminue, qui donne le sentiment d’être dissocié, fragmenté – sans compter la douleur ?

Quelques mois après le diagnostic, dans une période de répit fragile qui l’angoisse, on lui propose de participer à la collection « Ma nuit au musée ». Immédiatement, il pense aux Pinturas negras de Goya exposées au musée du Prado.

Comment ne pas voir un lien, un dialogue même sur la perception du monde modifiée par la maladie entre l’auteur et le peintre, malade lui aussi au moment de la création des peintures noires ?

Dans Une éclaircie, dans le ciel orageux de la maladie, Jean-Baptiste Del Amo livre un récit intime, introspectif à la seconde personne du singulier, comme pour tenter de mettre à distance, comme pour conjurer le sort. Un récit « fragmenté et kaléidoscopique » à l’image de l’expérience de la maladie.

Comment la maladie change la focale. Comment elle nourrit de nouvelles expériences. Comment elle oblige aussi à lutter. Comment elle rapproche aussi des individus dans des lieux et des temps différents, réunis malgré tout par l’art et ce combat. L’écriture, plus enrobée habituellement dans ses romans, épouse davantage la sobriété ici, comme pour dire les choses avec honnêteté, avec rigueur.

Un bien bel opus dans cette collection qui recèle beaucoup de pépites

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Publié dans #Roman, #Art

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Publié le 26 Août 2026

Thélyson Orélien - C'était ça ou mourir

L’homme qui rit

« Je vous jure, ce jour-là, j’ai ri ».

Il rit un matin à Carrefour-Feuilles, en Haïti. Il rit quand les gangs tirent en rafales. Il rit quand l’incendie ravage le quartier et notamment sa maison. Il rit quand il se dépêche d’emporter un diplôme, un carnet, une photo et un slip propre.

Il rit. Alors qu’il sait qu’il doit fuir sans savoir où aller.

Il rit et le lecteur est scotché par cette scène d’ouverture courte mais incroyable, forte. On pourrait se croire au cinéma tellement ça semble soudain, tellement ça semble irréel. Et c’est sans doute pourquoi Jonas Dorléon, ce professeur d’histoire-géographie rit aussi : l’absurdité d’une situation pourtant bien réelle.

À compter de ce jour, Jonas est sur la route de l’exil. Il avale les kilomètres. Il avale des couleuvres. Il ravale sa fierté pour survivre. Il est en sursis, il en a conscience. Il les voit, les corps, les morts au fur et à mesure de son périple, cet Ulysse haïtien qui ne retrouvera jamais son Ithaque. Dans un bus, dans la jungle du Darién…

Devenir un migrant, c’est faire face à la soustraction des choses et de soi-même : « Parce que c’est ça le vrai voyage d’un migrant : ce n’est pas le trajet, c’est le retranchement, la dépossession, la lente érosion de soi ». Il y a cependant ce qui s’ajoute, la transformation de l’homme pour sa survie : déjouer les pièges, ruser, faire ce qu’on ne ferait pas en temps normal parce que la situation est désespérée.

Enfin, il y a ce qu’on ne peut pas enlever, qui constitue l’homme que Jonas est : un homme plein de rires, de douceur, de tendresse, d’ironie. Le rire est la politesse du désespoir après tout.

Jonas devient ainsi un « clown migratoire » parce que c’est tout de même un sacré cirque, la route de la migration. Et puis, il y a ce clown à la tête des Etats-Unis, qui n’a rien de drôle, qui balance son ICE pour surveiller la frontière (quand ce n’est pas pour tuer à l’intérieur du pays). La déshumanisation qui fait que le migrant n’est qu’un nombre (7423B pour Jonas) et que la frontière n’est même plus un mur mais une application à télécharger.

Tout au long du récit, nous avons l’écriture de la peur. Pas celle de mourir mais celle que Jonas décrit si bien et que l’auteur, Thélyson Orélien, fait sienne : la vraie peur c’est « celle de disparaître sans trace, de s’éteindre sans témoin, d’être rayé du monde sans même laisser une rature ».

Avec C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien redonne un corps et une voix à ces migrants qui sont loin d’être des chiffres, ceux qu’on balance avec mépris et violence dans des joutes verbales politiques nauséabondes. À la brutalité de l’exil et des politiques migratoires, il oppose le rire salvateur, la langue de la douceur.

Il souffle à l’oreille du lecteur la langue de la dignité.

Une langue haute en couleur, pleine d’aphorismes, de passages qui font mouche.

Une langue qui n’est pas de bois comme celle de nos dirigeants.

Une langue humaniste, cet adjectif devenu un gros mot, conspué.

Une langue pour ne pas oublier.

Une langue.

Thélyson Orélien, lui-même parti d’Haïti pour le Canada après le séisme de 2010, offre un roman fracassant de beauté et de force et un personnage inoubliable qui parvient à rejoindre le Canada et espère un peu plus de chaleur aussi bien au niveau de la météo que des cœurs.

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Publié dans #Roman

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Publié le 24 Août 2026

Anne Godard - Nous aussi

La familia grande

Elle a tout pour elle, cette famille. Elle est issue de la haute bourgeoisie, elle est catholique, elle est bien éduquée, elle est lettrée, elle est parisienne, elle est propriétaire d’un immeuble dans les plus beaux quartiers, elle est unie.

Elle forme un bloc, cette famille. C’est l’entre-soi. Au point où c’est l’ère du « on » qui règne dans le récit. Ce « on », rare en littérature, où le singulier se fait pluriel, où l’individu se fond dans le collectif.

Elle est un organisme, cette famille. Vivant. Qui se multiplie, se reproduit à l’infini.

Jusqu’au jour où une cellule maligne vient contaminer ce corps familial, le rendre malade, le tuer à petit feu.

D’un coup, tout s’effondre comme un château de cartes. L’illusion familiale prend fin. Le rideau tombe sur le théâtre social. La comédie humaine tourne à la tragédie au beau milieu de la cour de l’immeuble. La tragédie révèle ce qui a été enfoui. Le déni. La cécité volontaire.

Le « on » est coupable mais quel « on » ? Le collectif ou l’individuel ? Et le récit bascule doucement vers le singulier, vers une voie féminine qui finit par assumer un « je » dans les dernières pages.

Avec Nous aussi, Anne Godard livre un roman percutant. Le sujet, grave, est de plus en plus évoqué dans les livres ces dernières années. Mais ce qui capte le lecteur ici, le ferre, c’est le procédé narratif choisi et le rythme de l’écriture, menés de main de maître par l’autrice et conférant à l’histoire une puissance incroyable.

Pierre par pierre, avec de courts chapitres, Anne Godard construit l’édifice familial dans toute sa splendeur pour mieux le démolir par la suite à coup de pioche puis de bulldozer.

Un roman magistral, un grand coup de cœur.

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Publié dans #Roman

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Publié le 21 Août 2026

Arundhati Roy - Le Dieu des petits riens

Le coût de la vie

« Tant de choses peuvent changer en l'espace d'une journée ».

Et tant de vies peuvent changer aussi en un claquement de doigts.

Années 90. Rahel Kochamma, jeune trentenaire, revient à Ayemenem, son village d’enfance dans le Kerala en Inde après des années d’absence. C’est l’occasion pour elle de renouer avec son frère jumeau Estha qu’elle n’a pas revu depuis un drame qui les a éloignés l’un de l’autre, il y a près de vingt-cinq ans. De nombreux flashbacks permettent de remonter le fil des événements, de leur vie auprès de leur mère Ammu, de leur grand-mère Mammachi, de leur oncle Chacko ou encore la grande-tante Baby Kochamma. Ils permettent surtout de plonger le lecteur dans la complexité de la société indienne et de ses maux. Je ne peux pas en dire davantage sans déflorer l’intrigue et ce serait vraiment dommage (d’ailleurs, ne lisez surtout pas la quatrième de couverture !!!).

Je voulais lire Arundhati Roy depuis un moment et la sortie récente de son dernier roman, Mon refuge et mon orage, a remis cette envie au goût du jour. Et j’ai très bien fait de succomber enfin à ce premier roman qui est remarquable tant sur le fond que sur la forme.

Arundhati Roy a l’art d’emmener son lecteur dans une structure narrative complexe, non linéaire, riche en détails qui paraissent être mineurs et pourtant, ils tissent une trame solide. C’est aussi tout le talent de l’autrice de parvenir à dresser le portrait de l’Inde de la fin des années 60 aux années 90 dans toute sa diversité et ses problèmes à travers une famille plutôt aisée, cultivée, entreprenante, chrétienne et Touchable. Plein de sujets sont abordés : la gémellité, la perte de l’enfance et de l’innocence qui va avec, le système de castes, la place des femmes, les soubresauts politiques (la montée du marxiste à la fin des années 60), la corruption et l’histoire coloniale en toile de fond.

Le tout est servi par une prose magistrale qui capte le lecteur (ou peut éventuellement le laisser de côté selon la sensibilité pour ce type d’écriture). Je ne suis pas surprise que l’autrice ait pu aussi rapidement recevoir le Booker Price. Je regrette d’ailleurs qu’elle n’écrive pas davantage de romans, la majorité de son œuvre étant composée d’essais.

Une bien belle découverte (at last !) que je recommande si, comme moi, vous avez laissé trop longtemps cette lecture de côté.

Traduit de l’anglais par Claude Demanuelli.

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Publié le 18 Août 2026

Lisa Ridzén - Les grues s'envolent vers le sud

Jeunesse s’envole

« Je rêve de le déshériter, de faire en sorte qu’il ne reçoive pas un centime ».

En lisant l’incipit, on pourrait s’attendre à une version masculine de Tatie Danielle mais il n’en est rien.

Nous suivons Bo, 89 ans, dans sa vie quotidienne chez lui. Nous le suivons grâce à son récit, sous la forme d’un journal mais aussi grâce au journal de transmissions des aides à domicile.

Si Bo est furieux contre son fils Hans, c’est parce que ce dernier veut lui enlever sa chienne Sixten, estimant qu’il ne peut plus s’en occuper correctement. Ce conflit permet de mettre en avant dans ce roman trois aspects importants.

Tout d’abord, le roman évoque la perte d’autonomie liée au vieillissement, perte dont Bo ne se rend pas forcément compte, d’où tout l’intérêt de suivre son journal, son point de vue pour estimer ce qu’il ne parvient plus à faire ou à se souvenir.

Ensuite, le roman aborde les difficiles relations entre père et fils. Et pas uniquement entre Bo et Hans mais également entre Bo et son père. Une masculinité familiale sur trois générations et, heureusement avec des évolutions positives même si les relations ne sont pas toujours évidentes.

Enfin, à travers la valse des aides à domicile et le rôle de Hans, l’autrice met en lumière la difficulté des aidants et des professionnels du troisième âge. Et pourtant, je n’ai pas pu m’empêcher de penser tout au long du roman que Bo avait de la « chance » d’être aussi bien suivi. Je ne sais pas si sa situation est représentative de toutes les personnes âgées dépendantes de Suède mais, une chose est sûre, en France, nos aînés ne sont pas aussi bien lotis. Ce n’est pas comme si nous ne savions pas à quel point ils sont maltraités mais tout de même, l’effet miroir fait mal.

Le roman possède encore d’autres richesses, évoquées parfois par des flashbacks, comme la relation amicale de Bo avec Bure, les liens avec sa petite-fille Ellinor, le lien fort à Sixten, la puissance de son amour pour sa femme Friedrika, aujourd’hui atteinte d’Alzheimer et logée en maison de retraite. On voit cet amour entravé par la démence de son épouse, la gêne de Bo à la voir dans cet état sans se rendre compte que lui-même est de plus en plus diminué.

Liza Ridzén, avec ce très beau roman, évoque tout ce qui meurt avant la véritable mort mais aussi tout ce qui survit avant et sans aucun doute après la mort : les liens aux autres.

Je vous le recommande chaudement.

Traduit du suédois par Catherine Renaud.

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Publié dans #Roman

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