roman

Publié le 31 Août 2025

Laura Vazquez - Les Forces

Une douleur s’est installée dans mon enfance et depuis ma naissance, puisque le monde ne va pas bien. Le monde ment. Et quand je dis le monde, je parle des humains…

Le côté obscur des forces

Le constat implacable de la narratrice : tout le monde ment. Pire que tout, tout le monde se ment à soi-même.

Même les espaces de liberté ne sont que des boîtes dans lesquelles on nous case, on se case. 

Nos vies sont régies par des forces centrifuges. Des forces qui nous collent à la paroi, limitent nos mouvements, nos pensées, même inconsciemment. Le monde capitaliste.

« La plupart des individus ont l’esprit d’alignement. Ce qu’ils considèrent comme une forme de révolte n’est qu’une déclinaison banale de cet alignement ».

Notre narratrice perçoit ces forces, parce qu’elle sait qu’elle est en dehors des normes qu’on voudrait lui imposer. Parce qu’elle est différente de ce qu’on attend d’elle. Et pourtant elle fait partie d’un tout.

Alors, que valent nos vies dans ce contexte d’alignement, quand les gens sont porteurs d’une « tare », celle du « sentiment d’incomplétude inhérent à l’existence, qui génère diverses formes de souffrance existentielle » ?

C’est ce que notre narratrice, sorte d’alter ego de l’autrice, cherche à savoir. Dans sa quête, elle va rencontrer toute une galerie de personnages hauts en couleur dans des lieux insolites : elle rencontre le groupe « mystère et vérité » tenu au fond d’un bar, elle rencontre les différentes SDUDUI – sectes diverses unies dans un immeuble... Sa quête lui permet d’avancer dans sa réflexion sur l’existence, avec l’aide précieuse de la philosophie mais aussi de la poésie.

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas aussi les accepter ?

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas prendre conscience des forces que l’on porte en nous, qui nous font avance, parfois à contre-courant ?

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas trouver sa place dans le ressac permanent, dans les flux contradictoires, dans le marasme constant ?

Loin de vouloir à tout prix s’extraire du monde qui l’entoure et la dévore, notre narratrice utilise le savoir comme une clé mais aussi un pouvoir et si on n’atteint pas ce savoir, le fait d’emprunter le chemin vers lui donne un sens, un cap, une colonne vertébrale.

Je ne pouvais pas commencer la rentrée littéraire sans évoquer ce roman que j’aime profondément. Je suis Laura Vazquez depuis plusieursannées maintenant – je l’ai découverte d’abord avec sa poésie et notamment La Main de la main – et je suis admirative de l’œuvre qu’elle est en train de construire. Livre après livre, elle affirme sa singularité, affiche sa « différence » dans le monde de la littérature avec une puissance incroyable.

Dans Les Forces, j’ai retrouvé tout ce que j’ai aimé dans ces précédents ouvrages : la quête du sens ; l’importance des mythes, de la littérature et de la philosophie, toute cette intertextualité ; les aphorismes, les décalages et cet humour bien particulier. Pour moi, Laura Vazquez a encore franchi un cap avec ce roman dont j’ai souligné d’innombrables passages. Un roman que je vais lire et relire, c’est une certitude. Quel bonheur quand une autrice vous transporte.

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Publié dans #Roman, #Poésie

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Publié le 29 Août 2025

Eléonore de Duve - Donato

Un jour, il faut une petite-fille lacunaire pour restaurer un aïeul usagé.

Ecrire une vie silencieuse

Donato est un vieil homme taiseux. Il vit en Belgique. Pourtant, comme son prénom l’indique, il n’est pas belge : il est italien, il vient des Pouilles, il vient de Cisternino. Donato a quitté son pays, ses paysages, ses langues, sa vie agricole pour le Pays noir, pour la mine, pour l’inconnu. La Belgique et l’Italie ont en effet mis en place une opération « des bras contre du charbon » en 1946. Des dizaines de milliers d’Italiens ont ainsi afflué au Pays noir.

« La vérité de ces lignes – l’unique vérité – est que j’ignore qui fut mon grand-père avant le couchant ». Donato n’a jamais rien dit, ne peut plus dire mais sa petite fille Clio veut le raconter. Avec un tel prénom, hérité de la muse de l’Histoire, fille de Mnémosyne – la Mémoire – Clio est chercheuse de métier.

Cependant, il n'y a rien à chercher dans la vie de Donato : il n’a jamais parlé et il ne peut plus parler maintenant, atteint d’une dégénérescence du système nerveux.

Il n’a jamais parlé et « c’est comme si donc il s’était d’emblée effacé, raturé. C’est la même chose que : il n’a jamais existé ». Donato est le silence absolu et il n'y a pas d'archives, pas de témoignages. Il ne reste rien de cette vie minuscule.

Alors, comme il n'y a rien à chercher dans la réalité de la vie de Donato, Clio s'emploie à chercher des possibilités dans l'écriture, aussi bien dans le récit que dans le langage. Il n'y a donc pas recherche de la vérité – sachant qu'elle de toute façon impossible à obtenir – mais recherche de vraisemblance. Alors on suit Donato dans ce que sa petite fille imagine de lui, en recoupant des éléments sans doute vus ou lus quelque part, et elle écrit en confessant au lecteur ses doutes, ses manques, ses tâtonnements, parfois à la première personne, parfois à la troisième. Comme si elle était elle-même une fiction, un paravent pour cacher celle qui tient vraiment la plume ?

L'écriture vient donc combler les vides, les absences. L'écriture vient donner une voix au silence. L'écriture vient donner chair à l'existence. Et cette langue, elle n’est pas du tout silencieuse, elle est pleine, elle est riche, elle est même châtiée.

Comme pour donner une langue noble à ce grand-père qui ne parlait pas, parlait sans doute mal le français, ne peut plus parler.

Comme pour donner des lettres de noblesse à cette vie banale, "inexistante", faite de riens. Comme pour donner à Donato, le mal nommé qui donnait pourtant si peu de lui.

Enchantée par ma découverte de Sophia il y a quelques mois, je me suis lancée cet été dans la lecture de son précédent livre et premier roman : Donato. Je n’ai pas été déçue même s’il m’a fallu un petit temps d’adaptation à ce récit pas forcément chronologique, au vocabulaire très précis. C’est beau, touchant et ça raconte tellement sur ce que peut être l’acte d’écriture.

Ce que c'est qu'une vie.

C'est la bataille quotidienne, et la déliquescence, et la flaque, la dépression façonnée par les faits économique, politique, juridique, journalistique, social.

En réalité, c'est une ritournelle.

C'est trouver les significations matérielles du courage, c'est-à-dire, selon le dictionnaire, la fermeté du cœur, la force de l'âme.

C'est anéantir : égalité, chance.

Et c'est le sens qui invariablement fuit.

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Publié dans #Roman

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Publié le 25 Août 2025

Mariama Bâ - Une si longue lettre

Condition féminine au Sénégal

C’est en 1979, à cinquante ans, deux ans avant son décès, que Mariama Bâ signe son plus grand livre. Il est aujourd’hui considéré comme un roman majeur de la littérature africaine francophone.

Une si longue lettre est un récit tardif qui s’explique par le vécu de l’autrice. Elevée dans un milieu musulman sénégalais traditionnel, éduquée à la française, trois fois divorcée, mère de neuf enfants et engagée dans des associations sur les droits des femmes, Mariama Bâ a toute son expérience personnelle et celle des femmes de son entourage pour nourrir ce récit.

Ramatoulaye, la cinquantaine, écrit une série de lettres à son amie d’enfance Aïssatou qui vit maintenant aux Etats-Unis. Ces lettres commencent pendant la période de deuil suite au décès de son époux Modou. Les gens viennent chez elle, rendent hommage au défunt. Et pourtant, Modou ne vivait plus avec Ramatoulaye depuis des années et cette dernière n’est pas la seule veuve…

Dans ce récit épistolaire (à la première personne donc) instaurant une intimité avec le lecteur et même une sororité, Mariama Bâ dresse le quotidien, les conditions de vie des femmes sénégalaises sous les traits des deux amies mais aussi des femmes de leur entourage. Beaucoup d’éléments sont évoqués : la polygamie, la monoparentalité, le divorce, le système de castes, le poids de la religion, le lévirat (l’obligation d’un frère d’épouser la veuve d’un défunt), les relations amicales mais aussi conflictuelles entre femmes.

L’écriture de Mariama Bâ est claire, limpide, sans accents lyriques. Elle n’est pas non plus pamphlétaire. Elle est juste. Toute la réalité quotidienne de ces femmes est décrite simplement et c’est ce qui fait sans doute à la fois sa force et son succès auprès du grand public. Ce roman n’est pour autant pas simpliste. On sent l’engagement politique de son autrice mais aussi ses réflexions sur l’émancipation des femmes par l’éducation. Cependant, on n’oublie pas que Ramatoulaye et Aïssatou sont des femmes plutôt privilégiées, des femmes qui ont eu accès à l’éducation et qui ont épousé des hommes eux aussi très instruits. Et pourtant, le poids de la société patriarcale et de la religion est tout aussi fort que dans les populations plus modestes. Le combat des femmes doit se faire à tous les niveaux sans pour autant renoncer à ce qui lie une société. Ramatoulaye n’est pas une révolutionnaire, c’est une femme attachée aux traditions mais qui souhaite une évolution des mentalités, un changement dans le traitement des femmes. Ce souhait est malheureusement toujours d’actualité.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - août 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - août 2025

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Publié le 23 Août 2025

Hélène Dorion - Pas même le bruit d'un fleuve

Où que l’on soit, un ruisseau rejoindra la rivière où court le présent, un fleuve et un océan finiront par emporter nos absents, ils laissent s’écouler le temps et nos histoires.

Le cours fragmenté des vies

2018. Hanna perd sa mère Simone. Alors qu’elle vide ses effets personnels, elle retrouve des lettres, des cahiers et des articles de presse. Hanna ne se doute pas que cette découverte va la plonger dans le passé d’une mère qui a perdu le grand amour de sa vie mais aussi dans un drame survenu en 1914 : le naufrage de l’Empress of Ireland.

Dans Pas même le bruit d’un fleuve, titre tiré d’un vers d’Yves Bonnefoy, Hélène Dorion livre une quête familiale d’une grande sensibilité et poésie. Le fleuve Saint-Laurent est le fil rouge de ce récit qui alterne les temporalités (2018, fin des années 40/début des années 50, 1914). Nous remontons ainsi le fil familial tout en descendant le fleuve de Montréal à Pointe-au-Père en passant par Québec et Kamouraska. Les événements survenus à sa mère Simone mais aussi à sa grand-mère Eva vont s’enchevêtrer, tisser un voile sombre sur la famille dont Hanna est devenue malgré elle l’héritière.

L’écriture est fragmentée comme les photos retrouvées. Il faut trier, classer pour retrouver l’histoire qu’elles racontent. Cette fragmentation permet également de mettre en avant les blancs, les silences des femmes de cette famille.

L’autre aspect intéressant du roman est la place que l’art peut prendre dans nos vies : peut-il nous sauver de nos tragédies, de nos naufrages personnels ? C’est ce qu’Hélène Dorion aborde à travers Hanna, une écrivaine qui cache pourtant ses poèmes et à travers sa meilleure amie Juliette, artiste peintre.

La relation entre Hanna et Juliette puise sans doute ses racines dans la relation que la romancière/poétesse a avec sa propre sœur qui œuvre dans les arts visuels.

Encore un bien joli roman de la part de cette autrice qui émerveille autant en prose qu’en vers.

L’art est une façon d’éclairer les contours du monde qui restent flous.

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Publié dans #Roman

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Publié le 30 Juillet 2025

Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer

Classique fantastique en BD

Après Les dents de la mer, je reviens avec un autre classique fantastique insulaire adapté en graphique : le grandiose Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo sous le trait de Michel Durand.

Nous sommes sur l’île de Guernesey dans les années 1820. Gilliatt est un marin solitaire et peu apprécié par la communauté. Il est un véritable couteau suisse capable de tout avec ses mains qui travaillent sans relâche. Il est secrètement amoureux de Déruchette, la fille adoptive de Mess Lethierry, le propriétaire de La Durande, l’un des premiers navires à vapeur dirigé par le capitaine Clubin. La Durande, à la suite d’une machination de Clubin, échoue un jour sur l’écueil Douvres. Si le bateau peut se reconstruire, la machine à vapeur, elle, ne peut être remplacée. Mess Lethierry souhaite organiser un sauvetage de la machine tout en sachant que le prix à payer pour les éventuels volontaires est très élevé. C’est alors que Déruchette se propose d’épouser celui qui réussira à ramener la machine. Il n’en faut pas davantage pour que Gilliatt se décide à braver les dangers de la mer…

Quelle merveille cette adaptation en BD de ce grand classique de Victor Hugo ! Je suis autant saisie par la beauté des planches que par la façon dont Michel Durand a su condenser le récit en peu de pages et avec une place importante accordée au dessin.

Michel Durand s’est inspiré des techniques de gravures sur bois utilisées à l’époque : il offre ainsi un dessin hachuré sans contour d’une minutie incroyable. Le nombre d’heures passées sur chaque planche a dû être considérable. Malgré cette technique compliquée, on admire tous les détails notamment ceux sur la mer aussi bien déchaînée que calme.

Une belle adaptation, sensible, intelligente qui me donne maintenant envie de l’acheter après l’avoir empruntée à la bibliothèque.

Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer
Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer
Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer
Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

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Publié le 28 Juillet 2025

Peter Benchley - Les Dents de la mer

Carnassiers

Pour démarrer cette nouvelle saison des classiques fantastiques chez Moka Milla, nous devions lire un récit insulaire. Il ne m’en fallait pas plus pour jeter mon dévolu sur Les dents de la mer de Peter Benchley puisque l’histoire se déroule sur l’île fictive d’Amity.

Ceux qui me suivent savent que j’adore le film de Steven Spielberg. Je connais les répliques par cœur. Il fait partie des films qui ont compté pendant mon enfance.

Pour autant, je n’avais encore jamais lu le livre. L’année dernière, les éditions Gallmeister ont ressorti une nouvelle traduction pour les cinquante ans du livre. Et maintenant, nous fêtons les cinquante ans du film.

L’écriture de Jaws, c’est un peu l’histoire idéale de la réussite américaine. Et pourtant, Peter Benchley ne ménage pas la société américaine et sa quête perpétuelle d’argent.

Je ne vous fais pas l’affront d’un résumé, tout le monde connaît l’histoire même sans avoir vu le film.

Autant le dire tout de suite, les différences entre le livre et le film sont nombreuses, tant sur la chronologie que sur les personnages mais surtout dans l’essence du récit.

Là où le film est un divertissement, une aventure, un film frisson magnifiquement réalisé avec cette musique simple mais efficace de John Williams, le livre parle surtout de l’avidité humaine, des tensions sociales mais aussi sexuelles. La traduction française « Les dents de la mer » va trop loin car il faudrait retirer son génitif. Les « mâchoires » sont diverses et variées et ce ne sont pas forcément celles du squale qui effraient le plus.

Sur l’île d’Amity, la saison touristique est capitale pour la population qui vit bien souvent des aides sociales en hiver. Une mauvaise saison peut précipiter de nombreuses familles sur la paille. En parallèle, de gros richards, mafieux pour certains, profitent de cette misère sociale et de l’afflux des touristes new-yorkais pour s’en mettre plein les poches. Si le requin est l’élément central de l’histoire, ce n’est pas tant pour lui-même que pour ce qu’il soulève de la société consumériste américaine des années 70. Et ça n’a pas pris une ride !

Pour autant, j'ai été dérangée par des clichés sexistes et même un peu racistes au début du roman. Je n'oublie pas cependant que Quint est un personnage misogyne dans le film là où il a d'ailleurs bien plus d'épaisseur que dans le roman.

Spielberg a surtout bien fait d'abandonner certains aspects de l'histoire qui n'apportent pas grand chose ou sont amenés maladroitement, comme l'adultère. Enfin, je n'ai pas su m'attacher à ces personnages assez antipathiques.

Le succès considérable du livre et surtout du film a eu des répercussions importantes dont l’auteur n’a pris conscience que des années plus tard. La peur du requin s’est développée et sa chasse également. Peter Benchley et son épouse Wendy ont fini par s’engager auprès d’associations pour sauver les océans et notamment sa faune. Il est à noter tout de même que « Jaws » a fait naître des vocations de scientifiques, de plongeurs. Deux faces d’une même pièce qui vaut de l’or.

Traduit de l’anglais américain par Alexis Nolent.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

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Publié le 20 Juillet 2025

Rim Battal - Je me regarderai dans les yeux

Emancipation et résistances

Le roman s’ouvre sur une scène chez une gynécologue. Une scène qui pourrait être banale pour toute femme. Et pourtant, ce que vit Rim à dix-sept ans n’a rien d’anodin.

On remonte le temps. Rim vit à Marrakech. Comme toute adolescente, elle connaît les premiers émois et cherche à repousser les limites de ce qu’on l’autorise à faire. Un soir, elle est surprise en train de fumer dans sa chambre avec sa sœur. Le déferlement de la violence.

Rim décide de s’enfuir rejoindre sa tante Aida à Casablanca, une tante qui semble plutôt libre et progressiste. Et pourtant, Rim ne s’attend pas à ce que sa transgression prenne des proportions démesurées et engendre des actes qu’elle ne soupçonnait pas devoir vivre. Le tout orchestré par les femmes de la famille. On n’est jamais aussi bien trahi que par les siens.

À travers ce récit, Rim Battal montre la puissance des injonctions patriarcales et la façon dont les femmes les intériorisent. Même dans des milieux plutôt favorisés comme celui de la jeune Rim. On voit que les femmes usent de subterfuges, de stratégies pour conquérir des espaces de liberté dans une violence institutionnalisée, dans une société où seules compte la réputation et les conventions. Les femmes, en voulant protéger leurs filles ou en voulant maintenir une réputation si durement obtenue, ne font qu’alimenter la machine. Elles sont à la fois les victimes et les bourreaux. L’autrice montre qu’au-delà de ces subterfuges, de ces « stratégies de survie », il convient de résister et de faire ce qu’il faut pour gagner véritablement la liberté en tant que femme. Pour s’émanciper définitivement du poids de la société.

J’ai déjà beaucoup lu la poésie de Rim Battal et j’ai retrouvé dans son roman son écriture percutante, incisive que j’aime. Malgré le sujet, le texte n’est pas plombant, au contraire, il y a même des moments drôles et on ressent tellement cette soif de liberté. Son texte est à l’image de la vie, à la fois terrible et belle. Je continuerai bien évidemment de suivre l’autrice tant en poésie qu’en fiction.

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Publié dans #Roman, #Féminisme

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Publié le 16 Juin 2025

Emile Zola - La Fortune des Rougon

Les Rougon-Macquart #1

J’avais déjà lu plusieurs Rougon-Macquart mais je voulais connaître la genèse de cette immense œuvre. Il me fallait donc lire La fortune des Rougon.

Dès la préface, on connaît le dessein de Zola, à savoir suivre une famille tout au long du Second Empire : « j’analyserai à la fois la somme de volonté de chacun des membres et la poussée générale de l’ensemble ». L’objectif est de montrer de façon scientifique que l’hérédité a « sa pesanteur ». Emile Zola devient avec ce projet l’incarnation du courant littéraire naturaliste.

Tout commence avec Adélaïde Fouque dans la ville provençale fictive de Plassans. De son mari Rougon, elle donne naissance à un fils légitime, Pierre. De son terrible amant Macquart, naissent Ursule (qui donne ensuite naissance aux Mouret) et Antoine. La folie d’une mère engendre deux courants dans la famille : les Rougon, des êtres cupides et avides de pouvoir et les Macquart, marqués du sceau de la violence, de l’alcoolisme mais aussi de la folie.

Vient le 2 décembre 1851 avec le coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte mettant la Deuxième République à l’agonie. Dans la campagne de Plassans et des villes alentours, des insurgés prennent les armes souvent de fortune pour lutter contre ce coup d’Etat. Silvère Mouret, dix-sept ans, et sa petite amie Miette suivent le mouvement, poussés par l’idéalisme que leur jeune âge renforce. A contrario, chez les Rougon, tout est bon pour suivre le mouvement bonapartiste et réussir enfin à asseoir une fortune et surtout une légitimité sociale.

Outre l’aspect héréditaire, Emile Zola utilise ce premier tome pour glorifier la République et jeter les premières pierres d’une critique contre le Second Empire qui a chuté au moment de la rédaction du livre. Durant toute son œuvre, il dresse « le tableau d’un règne mort, d’une étrange époque de folie et de honte ».

Silvère et Miette, décrits comme bons et purs, sont l’incarnation d’une République sacrifiée à la fleur de l’âge. Miette, avec sa pelisse à capuche et son drapeau tenu fermement de ses petites mains, est une sorte de Liberté guidant le peuple des insurgés. Le parti-pris politique n’est en rien caché. Pour autant, chaque personnage est intéressant à suivre. Mon « préféré » est Félicité Rougon, la femme de Pierre. Ce dernier tente de l’éloigner des choses politiques mais c’est elle qui porte à bout de bras sa famille et lui permet de gravir les échelons. Elle est d’une audace, d’une cupidité et d’une assurance incroyables. Elle calcule tout et a souvent un coup d’avance. C’est vraiment un beau personnage même si ses valeurs sont affreuses.

Zola flirte sans cesse avec la caricature et le manichéisme sans pour autant plonger complètement dedans. Quelques personnages semblent à part, comme le Docteur Pascal, l’un des fils de Pierre, qui va avec les insurgés pour les soigner. La description de Silvère et Miette est parfois un peu trop romantique. J’ai pour autant trouvé toutes les scènes au puits assez belles. Ce qui peut sauver les quelques moments de faiblesse, c’est le style de Zola. Comme dans d’autres tomes, j’ai bien aimé cette alternance de lyrisme, de mordant, d’ironie. Il nous embarque avec lui et ne nous lâche pas.

Je vais donc poursuivre mes lectures ou relectures des Rougon-Macquart dans l’ordre chronologique de parution.

Emile Zola - La Fortune des Rougon

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Publié le 31 Mai 2025

Arnaud Dudek - Un printemps en moins

Tu es allongé sur un lit d’hôpital à présent.
[…]
Tu ne sais plus comment.
Mais tu sais pourquoi.

Printemps silencieux

Mai, le joli mai embarque le printemps, les ponts et les gens vers l’été. C’est doux, c’est léger. Mais pas cette année. Mais pas ce printemps.

Gabriel, quatorze ans est dans le coma au fond d’un lit d’hôpital. La raison est le harcèlement scolaire qu’il subit. Comment en est-on arrivé à cette situation ? Pourquoi personne n’a su voir les signaux d’alerte ?

Ces questions sont soulevées avec brio par Arnaud Dudek dans ce roman choral où, tour à tour, nous avons Gabriel (à la seconde personne du singulier), Martin, le père (à la première personne du singulier) puis Marion, une des profs du collège (à la troisième personne du singulier). D’autres personnages font leur entrée par-ci par-là pour apporter un éclairage.

Le récit est brut, épuré mais fin, élégant et je dirais même enveloppant.

J’ai mis du temps à lire ce roman et pourtant, j’ai l’habitude avec Arnaud Dudek des sujets sensibles. Je pense notamment à Tant bien que mal qui abordait la pédophilie. Non, j’ai mis du temps à le lire car le sujet était sans doute un peu trop personnel, ayant moi-même subi au collège du harcèlement. C’est devenu ma hantise une fois prof et c’est toujours ma hantise en étant mère. La différence entre Gabriel et moi, c’est que moi, une fois sortie du bahut, j’étais protégée chez mes parents. Gabriel, lui, subit sans cesse le harcèlement avec les réseaux sociaux. Les conséquences sont donc d’autant plus désastreuses.

Arnaud Dudek a vraiment l’art de raconter les points de bascules, les instants de fragilité de personnages lambdas dans des situations difficiles, tragiques. Ces situations qui font souvent que quelques lignes dans les journaux dans la fameuse catégorie « faits divers » ou elles sont, au contraire, outrageusement médiatisées car récupérées par les hommes politiques.

Or, le harcèlement est une histoire de silence qu’il faut parvenir à briser. Le défi est grand, les moyens mis en place peu nombreux et efficaces. Et pourtant, on a envie que des livres comme celui d’Arnaud Dudek viennent changer les choses. Et puis, malheureusement, on voit de nouveau les informations, on voit le cas d’un lycée à Saint-Tropez qui a été obligé de réintégrer des harceleurs… On a envie de « traverser les nuages. Sans se mouiller ». En attendant, on avance comme on peut.

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Publié dans #Roman

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Publié le 26 Mai 2025

Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme

Pour ce dernier challenge « Les classiques c’est fantastique » de la saison 5, nous étions conviés à aller piocher dans les thèmes des précédentes saisons. J’ai choisi celui « Bord de mer ou grand large » de la saison 3 (vous connaissez mon amour de la mer). Et comme beaucoup des participants de l’époque, je me suis tournée vers Pêcheur d’Islande de Pierre Loti.

Ce roman, avant même de l’ouvrir, on sait. On sait que tout va mal se passer. Comment cette histoire pourrait-elle bien se passer alors qu’il est question de la mer, de la pêche ? Les histoires de mer, tout comme les histoires d’amour finissent mal. En général.

Pêcheur d’Islande est une histoire d’amour entre Yann, pêcheur à bord de la Marie puis de la Léopoldine (je remarque que c’est le prénom de la fille de Victor Hugo… au destin tragique…) et Gaud, la fille d’un riche commerçant de Paimpol qui a vécu auparavant à Paris.

Une histoire d’amour impossible entre deux être timides où la mer joue la maîtresse exigeante, possessive.

Pierre Loti nous permet de suivre ceux que l’on nommait les Islandais, ces pêcheurs qui, chaque année, se dirigeaient vers la mer du Nord pour pêcher et affronter de terribles tempêtes.

Au-delà de l’histoire d’amour, c’est toute une société et toute une économie bretonnes des pêcheurs et armateurs qui sont dépeintes.

Alors oui, c’est lyrique, très romancé. La réalité est édulcorée – nous sommes après tout dans un roman – mais, tout de même, l’auteur met en avant les difficultés des pêcheurs et de leur famille face à la mer qui les engloutit. Combien de morts dans chaque famille ? Combien de veuves et d’orphelins ?

La mort est ainsi omniprésente dans ce roman. Nous sommes presque dans un éloge funèbre permanent entre les décès au large et les attentes fébriles au port. Il ne faut pas oublier que Pierre Loti – Louis Marie Julien Viaud de son vrai nom – était lui aussi un officier de marine tout comme son frère Yann mort en mer.

Avec cette mort qui rôde, la foi, très importante en Bretagne, devient un refuge pour les familles.

J’ai été agréablement surprise par ce roman bien rythmé, bien écrit. Alors oui, le côté aventurier de la pêche est à relativiser face aux drames mais c’est un livre fort, un véritable témoignage de la vie de cette région de Paimpol à la fin du XIXe siècle (et au-delà).

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mai 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mai 2025

Mon choix de thème - saison 3

Mon choix de thème - saison 3

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