roman

Publié le 4 Mai 2025

Sigolène Vinson - Le butor étoilé

Une vie juste et bonne

Rien ne presse. Surtout quand on recherche un animal disparu, le butor étoilé, dans la sansouïre.

Rien ne presse mais la jeune Dedou a disparu depuis cinq jours. Comme envolée. Tout presse pour la retrouver.

Dans ce monde battu par les vents, notre narratrice discrète, presque aussi absente que le butor, aimerait que quelqu’un l’embrasse. Elle écrit des lettres à son ancien amant. Mais ces lettres trouvent un autre destinataire : Damien, la cinquantaine, marié à Sylvie.

Dans ce monde battu par les vents, Damien peine à respirer. Il fait de l’apnée du sommeil. Mais, sa vie, elle aussi, manque de souffle. Les lettres deviennent sa bouffée d’air frais.

Entre le pays de l’hippocampe et le pays du loup, des vies se déploient. Humaines, non humaines. La frontière est souvent poreuse entre les deux. Les plus discrets, les non humains, ont les faveurs de notre narratrice. Elle se reconnaît en eux, dans leur silence, dans leur effacement. Ils ont une capacité d’écoute que n’ont pas forcément les humains. Ces derniers ne font preuve que de violence et d’une incapacité à comprendre le monde qui les entoure. 

Il s’agit pourtant de mener une « vie juste et bonne ». Il s’agit « de rêver des rêves ».

Quand le monde broie du noir, quand la peur s’installe, quand tout semble aller à vau-l’eau, il reste le rêve auquel on s’accroche dur comme fer.

Comme Esculape qui se transforme en serpent chez Ovide. Comme une guérison.

Quand le drame a tout renversé, il reste la poésie du vivant.

Elle permet de vivre l’insoutenable légèreté de l’être.

La légèreté d’être là, au monde, de vivre, de « raconter sa nudité » toute primitive.

D’effacer la culpabilité de la mort de la palourde.

D’effacer ce que cette métaphore revêt pour la narratrice.

Rien ne presse.

Même si la vie est éphémère, il convient de prendre le temps de perdre son temps.

Rien ne presse.

Les âmes disparues ne sont-elles pas toujours avec nous ?

Même si la peur, la violence et la mort sont là, il convient de prendre son temps pour raviver le vivant en soi et autour de soi.

Le butor étoilé se fait toujours attendre mais rien ne nous dit qu’il ne viendra jamais.

Le butor étoilé est l’espoir. Et on en a tellement besoin !

Merci Sigolène d’illuminer nos lectures.

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Publié dans #Roman, #Ecologie, #Poésie

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Publié le 28 Avril 2025

Vladimir Nabokov - Lolita

Il n’y a pas de nymphette

J’ai longtemps tenu à distance ce livre. Je ne voulais pas me mettre dans la tête d’un pédophile. Je savais pourtant, bien avant de lire Vanessa Springora et Neige Sinno que Lolita n’était pas une apologie de la pédophilie mais une dénonciation forte. Pourtant, j’ai eu peur de me confronter à cette œuvre singulière.

Avant même la lecture, j’ai été rebutée par les couvertures des différentes éditions de Lolita. Celle que j’ai lue en est un exemple parmi d’autres.

Comment peut-on représenter des fillettes maquillées à outrance, avec des attitudes aguicheuses, bref des fillettes sexualisées ?

Comment pouvais-je oublier ce qu’est devenu le mot Lolita, justement une jeune fille aguicheuse, provocatrice, qui éveille les sens des hommes plus âgés ?

Comment en est-on arrivé là ?

Comment a-t-on pu détourner ce livre comme Humbert Humbert détourne cette jeune Dolorès ?

Car oui, il n’y a pas de Lolita. Il y a Dolorès Haze. Dolorès, la douleur en espagnol. Et elle a son compte de douleur, Dolorès/Dolly/Lolita/Lo.

Dolorès, douze ans, croise le chemin de Humbert Humbert un jour de 1947, chez elle, alors qu’elle est dans le patio avec sa mère Charlotte. Elle croise le chemin d’un européen qui, après son divorce, s’installe aux Etats-Unis où il devient professeur d’université.

Humbert Humbert est un homme proche de la quarantaine. Il est élégant, beau (selon lui car tout est de son point de vue). Il est courtois, bien élevé et très érudit. Un beau parti. Mais Humbert Humbert cache aux gens sa passion perverse pour une catégorie de petites filles qu’il nomme les nymphettes. Ces petites filles qui ont quelque chose qui l’attire dans leurs gestes, dans leur attitude.

Pourtant, il n’y a pas de nymphette comme il n’y a pas de Lolita. Ces petites filles sont comme toutes les autres petites filles. La différence, c’est le regard pervers que pose Humbert Humbert sur elles. Nous sommes dans le cerveau d’un malade qui cherche à justifier ses points de vue et ses actions aux lecteurs, piégés dans sa tête.

Oui, Humbert Humbert use de son talent de manipulateur pour tenter de mettre le lecteur dans sa poche. Mais il a plus fort que lui : l’auteur, Vladimir Nabokov qui, avec talent, va défaire Humbert Humbert et le ramener à sa place, celle d’un criminel.

Ce qui change tout dans ce roman qui aurait pu être scabreux et ignoble, c’est que Nabokov n’oublie pas de faire de son narrateur un homme qui révulse. Il se joue de lui avec son style grandiloquant, son style lyrique qui finit même par devenir humoristique.

Si la première partie est un peu l’âge d’or d’Humbert Humbert, celle où il se présente sous son meilleur jour, la seconde partie qui débute après le premier viol de Lolita est non seulement la descente aux enfers de la fillette mais aussi celle de son bourreau.

Comment en est-on arrivé là quand on lit ces mots de la bouche même de Lolita : « le mot juste est inceste » ; « je devrais appeler la police et leur dire que tu m’as violée » ?

Et j’oublie que beaucoup n’ont pas lu ce livre, se sont contentés des « on dit que », ont juste vu l’adaptation de Stanley Kubrick.

Et j’oublie que beaucoup ont lu le livre mais on voulut y voir ce qu’ils voulaient… ce qui en dit long sur la sexualisation des enfants dans nos sociétés dont on paie encore le prix fort aujourd’hui.

Une chose est sûre, j’ai enfin lu Lolita et malgré le sujet, ce fut une révélation. J’ai lu un grand livre d’un grand auteur que je souhaite lire de nouveau. Je n’ai aucun regret de l’avoir ouvert si tardivement. Il faut parfois laisser du temps au temps. Et puis si on devait lire toutes les grandes œuvres rapidement, on s’ennuierait le reste de notre vie.

Je suis donc ravie d’avoir enfin fait cette découverte dans le cadre du challenge « Les classiques c’est fantastique » organisé par Moka Milla consacré en ce mois d’avril à la littérature du XXe siècle.

Traduit de l’anglais par Maurice Couturier.

Vladimir Nabokov parlant de "Lolita" en 1975 dans "Apostrophes"

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - avril 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - avril 2025

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Publié le 24 Avril 2025

Louise Pommeret - La vie fragile

Vies éphémères

Fragile est la vie et nous avons tendance à l’oublier.

Fragiles sont les humains, pris dans leurs passions autodestructrices – la guerre, l’argent, les conflits familiaux.

Fragiles sont la faune et la flore qui nous entourent et auxquelles nous ne prêtons pas suffisamment attention.

Dans ce texte de Louise Pommeret, l’attention est là. Pour elles. Pour nous. Dans un contexte chaotique : la fin d’une ère, la fin de vies.

Une maison, située dans les sucs volcaniques.

Une maison qui a connu trois générations de Marsand puis un homme et enfin une femme, l’échouée.

À la veille de la destruction de cette maison et des alentours en raison d’un chantier autoroutier, cette dernière habitante recueille les voix, les pensées, les souvenirs, les sensations de ces habitants bien plus anciens qu’elle.

Le hêtre, le « trop près, celui-là » de la maison, qui a échappé à une destruction.

La mousse, qui a accueilli les petons et les joues des enfants.

La croix, déterrée, plusieurs fois centenaire.

Le pommier, l’arbre du premier né.

La vigne vierge, qui recouvre la façade de la maison.

La rigole, indomptable, qui ne rigole plus trop.

La ronce, « gardienne rigoureuse et sévère » des lieux.

La chouette hulotte, totem, amie de la sagesse.

Avant que la femme vienne elle aussi poser des mots sur les lieux et ses « sœurs de condition : fragiles, incertains, négligeables ».

L’autrice nous offre un très beau texte engagé pour le vivant, pour les lieux qui nous habitent davantage que nous les habitons.

Une ode à la fragilité des êtres et des choses, au souci de leur préservation. En poésie.

Un texte servi par de magnifiques dessins de Virginie Billaudeau en couleur et noir et blanc. Ces paysages de sucs, ces simples – ces merveilles.

Les éditions du Chemin de fer nous livre un bien bel objet que l’on garde précieusement dans sa bibliothèque et qui donne envie de lire et relire, de contempler et recontempler. Encore et encore.

Louise Pommeret - La vie fragile
Louise Pommeret - La vie fragile
Louise Pommeret - La vie fragile

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Publié dans #Ecologie, #Roman

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Publié le 21 Avril 2025

Goliarda Sapienza - L'art de la joie

Abandon

Il est arrivé exactement ce que je craignais : la lecture de ce roman n’a pas été à la hauteur de mes attentes. Ces attentes étaient grandes car je crois n’avoir lu que de bonnes critiques sur ce roman. Les avis négatifs existent sans aucun doute mais ils m’ont échappé.

Après un début prometteur, je me suis lassée et j’ai fini par abandonner le livre à la moitié, ce qui représente tout de même 400 pages.

Avant d’expliquer cet abandon, venons-en à l’histoire.

Ce roman est celui de la vie de Modesta, née le 1er janvier 1900 en Sicile dans une famille pauvre et incestueuse comme nous le découvrons rapidement. D’ailleurs, il faut moins de cinquante pages pour avoir à la fois de la pédophilie et du meurtre. Mais malgré tout, je suis bien entrée dans le livre. Nous suivons ensuite l'enfance de Modesta dans un couvent, avant qu’un sacré coup de pouce au destin ne l’amène dans une riche demeure où elle va s’imposer.

Roman initiatique, nous voyons la jeune mais déterminée Modesta faire sa place dans un monde qui ne voulait pas lui en donner une, avec une soif de liberté inébranlable.

Venons-en maintenant aux faits.

Je me suis fait ch… au bout d'une centaine de pages. Modesta est une femme à forte mais plutôt antipathique. Ça ne m’aurait pas dérangé – je n’aime pas les personnages lisses – si l’histoire n’était pas devenue longue à lire. Car si Modesta prône la liberté, cette dernière a un sacré goût d’ennui.

Je pense que la façon d’écrire de Goliarda Sapienza n’est pas étrangère à mon ressenti. J’ai trouvé le livre plutôt mal écrit (ou mal édité ? – le livre a été publié après sa mort). Le roman est composé majoritairement de dialogues pas forcément bien faits (écrire des dialogues est difficile). Le chapitrage est curieux, il ne suit pas forcément le séquençage de l’histoire alors que nous sommes pourtant dans un récit linéaire. Les scènes d’amour sont décevantes, lyriques à l’excès. On dirait du Albert Cohen avec le talent de ce dernier en moins. Enfin, sûrement dans l’envie de creuser l’idée de liberté, Goliarda Sapienza prend des libertés avec la structure de son récit, n’hésitant pas à insérer des répliques comme au théâtre. Le problème, c’est que ça tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. L’ensemble manque ainsi de cohérence.

Cette volonté de liberté sans entraves, quel que soit le prix ne m’étonne pas trop pour son époque d’écriture, entre la fin des années 60 et le début des années 70.

Si j’ai persisté autant dans ma lecture, c’est que je me doutais qu’avec la vie de Modesta, j’allais traverser les grands événements du 20e siècle en Italie. Mais, là encore, l’insertion de la grande Histoire dans la petite histoire s’est avérée superficielle.

Je suis sans doute très sévère, ma critique est amplifiée par la déception ressentie à la lecture. Si ce livre a été une révélation pour beaucoup de gens, j’en suis ravie, cependant moi j’avoue ne pas comprendre l’engouement autour de ce roman.

Je sais également que je n’ai lu que la moitié du livre ; j'ai peut-être loupé des choses importantes dans la suite de l’histoire mais franchement, 400 pages d'ennui, c'est trop pour moi.

Pour une fois, je vous livre une critique négative. En général, je ne m’embarrasse pas avec les livres que je n’ai pas aimés. Mon temps est trop court et précieux pour le perdre à chroniquer les déceptions. Mais, là, tout de même, ça m’a suffisamment interloquée pour en dire quelques mots…

Ce roman était censé être mon pavé printanier, dans le cadre des Quatre saisons de pavés de Moka Milla.

Traduit de l'italien par Nathalie Castagné.

Goliarda Sapienza - L'art de la joie

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Publié le 11 Avril 2025

Anthony Passeron - Les enfants endormis

Années Sida

Début des années 80. Dans un village de l’arrière-pays niçois, les grands-parents d’Anthony Passeron ont réussi, à force de travail et de patience, à s’élever socialement. Leur activité de boucherie est florissante et leur cadet est prêt à prendre la relève. Leur aîné Désiré – ce prénom qui dit tellement de choses – est aussi le premier à avoir fait des études supérieures. Ils ont de quoi être fier dans la famille Passeron. Et pourtant, Désiré sombre : il fait partie de ces « enfants endormis », ces jeunes ravagés par l’héroïne qui finissent par s’écrouler sur les trottoirs. Dans la famille, c’est le déni avant que la vérité ne leur saute au visage. Et puis Désiré tombe malade, tout comme sa femme et leur fille…

Pendant ce temps, dans la communauté scientifique, on s’étonne de découvrir des patients avec des symptômes qu’on ne voyait pas ou plus. Les cas de sarcome de Kaposi explosent. Petit à petit, après des tâtonnements, des erreurs et des conflits, le VIH et le Sida font leur entrée. Au-delà de la découverte, il y a toute une population menacée à protéger, des malades à soigner. Les échecs sont légion ce qui rend les réussites précieuses.

Anthony Passeron fait le choix de raconter ces deux histoires en alternance. Parce que derrière le drame d’une famille qui fait face à la honte, à l’exclusion, à la peur et aux épreuves, il y a toute une communauté qui patauge, fait des découvertes capitales mais se crêpe aussi le chignon entre chercheurs américains et français. C’est sans compter le gouvernement qui agit avec dix trains de retard…

Anthony Passeron voulait que son livre soit le fruit du silence de sa famille, de toutes les familles qui ont vécu dans une « solitude absolue ». Ecrire l’histoire de son oncle, de sa famille, de tous ceux qui ont vécu ces épreuves et en ont payé le prix : la famille d’Anthony Passeron a explosé de plusieurs façons avec ce drame.

On a tendance à oublier ce que c’était ces premières années du Sida, cette mort sociale annoncée avant la déchéance des corps et la mort réelle, cette maladie qui met sans cesse en échec les médecins avant des découvertes majeures. Quarante ans après, le combat est toujours là même si on n’en parle plus beaucoup hormis pendant le Sidaction.  Les livres comme celui d’Anthony Passeron, passionnant et sans pathos, nous permettent de conserver une mémoire pour les plus de 38 millions de morts du Sida dans le monde.

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Publié dans #Roman

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Publié le 7 Avril 2025

Richard Powers - Un jeu sans fin

Bientôt, tout le monde aurait richesses et pouvoir à ne plus savoir qu’en faire. C’était ça le but. La condition pour gagner au jeu. Il ne me vint jamais à l’esprit que ça pourrait être aussi la condition pour perdre

Play again.

Dans ce marasme géopolitique et écologique, nous avons la chance d’avoir un écrivain comme Richard Powers. La chance de le voir dérouler notre monde avec une acuité et lucidité rares.

Dans le sillage de L’Arbre-Monde et de Sidérations, Richard Powers continue de mêler la technologie à l’écologie.

Tout commence par une légende tahitienne de la création de Ta’aroa « qui a tout mis toutes choses en mouvement du fond de son œuf tournoyant » et tout se termine par des versets du Livre des Proverbes.

Deux œuvres qui évoquent la création, le commencement et la fin de tout. Mais Richard Powers l’évoque sous la forme d’un jeu. Car la vie est un jeu et c’est souvent par jeu que les découvertes se font.

Nous suivons plusieurs personnages au long cours et en alternance.

Nous avons tout d’abord l’histoire de Todd Keane et Rafi Young, deux amis du lycée, de milieux différents mais qui se retrouvent dans la quête des savoirs mais aussi dans la passion du jeu notamment du jeu de go. Ceux qui, comme moi, ont lu le Maniac de Benjamin Labatut, trouveront des similarités sur cet aspect du roman. Une partie de l’histoire des deux amis est évoquée par le Todd Keane de presque soixante ans, expert en IA, devenu milliardaire et atteint depuis peu de la démence à corps de Lewy.

Entre les deux hommes, une femme fait son apparition, Ina Aroita, une artiste qui s’installe quelques décennies plus tard sur l’île de Makatea, en Polynésie française. C’est sur cette île qu’une entreprise de « seasteding » financée par un consortium américain, projette de créer des villes flottantes modulaires autonomes dans les eaux internationales… pour échapper au contrôle des Etats. Ça ne vous rappelle pas une volonté politique actuelle ? Les habitants de l’île s’interrogent d’autant plus que l’île est une ancienne colonie minière de phosphate ravagée, polluée puis abandonnée par les popa’ā (les Blancs). Comment ne pas y voir du néocolonialisme ?

Enfin, en parallèle, un peu comme un fil rouge, nous suivons la vie d’Evelyne Beaulieu, une Canadienne devenue plongeuse très jeune et qui a consacré sa vie à l’exploitation des fonds marins, à leur découverte auprès du grand public. Elle a pu, au fil des décennies, voir les dégâts écologiques. Elle est un peu la vigie du roman et elle offre au lecteur de magnifiques pages sur la beauté des fonds marins : Richard Powers parvient à nous faire plonger avec elle.

Bien évidemment, cette structure, qui rappelle celle de L’Arbre-Monde, fait converger tous ces personnages au cœur de l’île de Makatea, cette ile oubliée du monde qui devient le centre névralgique des interrogations sur l’écologie, la politique, la technologie et même l’art.

Dans ce roman prolifique, complet, érudit tout en étant accessible, Richard Powers ne se contente pas de parler du jeu, il joue lui-même, très habilement, à la fois avec ses personnages mais aussi avec son lecteur. Ce qui est important dans ces histoires combinées qui montrent une forme de déshumanisation, c’est que Richard Powers, lui, n’oublie pas que l’humain est au centre de tout. C’est lui le joueur, le stratège et cela peut aussi bien le conduire à sa perte qu’à sa survie.

Traduit de l'anglais par Serge Chauvin.

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Publié dans #Roman, #Ecologie

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Publié le 31 Mars 2025

Toni Morrison - L'œil le plus bleu

Tranquille comme c’était, il ne poussa pas de marguerites à l’automne 1941. À l’époque, nous avons pensé que c’était parce que Pecola allait avoir le bébé de son père, que les marguerites ne poussaient pas

Enfance volée

Ces premières lignes qui suivent deux pages d’une sorte de comptine ou de ritournelle, annonce frontalement la couleur. Nous allons plonger dans le sordide, la noirceur.

Pecola Breedlove est une petite Noire de onze ans au début du roman. Elle est racontée à travers les yeux de son amie Claudia. Pecola se trouve laide parce qu’elle est noire. Elle aimerait avoir les yeux bleus comme Shirley Temple. Elle est persuadée que si elle avait les yeux bleus, sa vie changerait radicalement. Claudia n’est pas d’accord avec elle. Elle déteste ses poupées blanches et elle ne veut pas se conformer aux Blancs même si elle a conscience que les Métis sont mieux traités que les Noirs. Le racisme systémique dans cette Amérique des années 40 développe le colorisme dans la population noire, cette idée que plus on tend vers le blanc, mieux c’est.

Comment peut-on se construire dans un monde qui nous rejette ?

A travers le récit de Claudia, alterné par des chapitres par un autre narrateur qui met en lumière (ou en obscurité) la vie d’autres personnages, Toni Morrison montre comment le rejet conduit au rejet et la violence conduit à la violence sans pour autant trouver des excuses aux actes des protagonistes.

Claudia est le contrepoint, l’envers du miroir de Pecola. Là où Pecola ne connaît que la violence et se construit ainsi dans le rejet de sa personne, Claudia a la chance d’avoir une forme de stabilité familiale qui l’aide à se construire en tant que noire. Quand Frieda, la sœur de Claudia, subit une violence, la famille réagit là où Pecola est abandonnée, livrée à elle-même. La société laisse des traces sur les êtres mais ceux-ci peuvent aussi agir contre elle.

Ce premier roman n’est pas parmi mes préférés de l’autrice mais Toni Morrison pose les jalons de sa future œuvre, avec ses thèmes récurrents, le tout dans une langue crue, rugueuse qui claque le lecteur à chaque page.

Ce roman a été régulièrement censuré dans les bibliothèques scolaires et les médiathèques américaines. Ces dernières semaines, il fait partie avec Beloved  des romans censurés à grande échelle dans le pays.

Lisons donc Toni Morrison.

Traduit de l’anglais par Jean Guiloineau.

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mars 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mars 2025

Toni Morrison - L'œil le plus bleu

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Publié le 24 Mars 2025

Jacqueline Harpman - Moi qui n'ai pas connu les hommes

Pendant très longtemps les journées se sont déroulées de façon exactement semblable, puis je le suis mise à penser et tout à changé

Le sens d’une vie 

Quarante femmes sont enfermées dans une cave. Elles sont surveillées H24 par des geôliers. Nous ne savons pas depuis combien de temps elles sont ici, nous ne savons pas pourquoi et soyons clairs dès le départ, nous ne saurons jamais rien.

La Petite est l’une de ces quarante femmes. Elle est jeune, sans doute adolescente et, contrairement à ses autres camarades de détention, elle semble n’avoir jamais connu le monde d’avant. Elle est ainsi en décalage par rapport aux autres au sujet des sentiments, des choses de la vie. Pourtant, bien qu’ignorante du monde extérieur, elle a une soif d’apprendre.

Un jour, alors que les détenues s’apprêtent à prendre leur repas, une énorme sonnerie retentit. Les geôliers disparaissent, la clé dans la serrure. C’est alors le début d’une remontée vers le monde d’avant qui a bien changé.

Quelle belle lecture que ce roman de l’autrice belge Jacqueline Harpman (1929-2012) ! Si le roman se classe en SF, j’y vois plutôt un roman d’apprentissage, de quête philosophique.

À travers la Petite et sa soif inextinguible de connaissances, d’autonomie, d’indépendance, nous abordons un sujet important : qu’est-ce qui donne un sens à une vie ? Que vaut une vie sans but ? Là où certains se tournent vers la religion pour trouver des réponses, la Petite estime que le sel de sa vie est d’apprendre et de transmettre… même s’il n’y a personne à qui transmettre. S’interroger la rend libre même dans une solitude qui emprisonne. L’acte de créer, de penser compte ainsi davantage que sa réception.

Enfin, ce qui se forge dans la Petite au fil du temps passé avec ses compagnes de fortune, c’est le sentiment, le besoin de dignité. La dignité fait l’humanité tout comme la création. C’est sans aucun doute à méditer.

Jacqueline Harpman - Moi qui n'ai pas connu les hommes

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Publié le 20 Mars 2025

Alexandra Koszelyk - Pages volées

Écrire, n'est-ce pas élargir la blessure originelle ?
Et être, dans un même mouvement, le remède de ce poison en moi ?
Me créer mon propre pays, en m'imaginant mes propres mondes ?

A crier dans les ruines

De moins en moins friande des récits autobiographiques /autofictionnels / mettez l’adjectif que vous voulez, j’ai ouvert le livre d’Alexandra avec appréhension. J’aurais presque pu sortir la même chose que son oncle – dans l’incipit du livre : « Pourquoi une histoire sur tes origines ? […] Tu as déjà écrit deux romans qui y font allusion ».

Mais un auteur n’a que faire de ce que peut penser son futur lecteur quand ce qu’il écrit apparaît comme une nécessité. Et c’est tant mieux.

Ce n’est pas comme si Alexandra n’avait pas elle-même eu des doutes en écrivant ce livre avant qu’un ami lui montre la preuve « qu'il n'y a pas d'impudeur en littérature, au contraire, tout n'est que sincérité et authenticité » (je note d’ailleurs que les femmes se posent toujours la question de la légitimité mais je m’égare).

Alexandra perd ses parents dans un accident de la route quand elle a « huit ans, sept mois, douze jours ». Son monde s’effondre et ouvre une plaie béante qui ne se cicatrise pas. Comment se relever et poursuivre sa vie avec cette perte immense et le poids d’être une survivante ?

Tout au long de ce livre sous forme d’un journal intime (ce qui n’empêche pas une construction du récit), Alexandra pose des questions, se pose même beaucoup de questions pour lesquelles elle n’a pas forcément les réponses. Elle retrace ce qui a pu l’aider à affronter cette enfance meurtrie et à devenir une adulte capable de jongler avec ses angoisses et ses espérances.

La langue, orale et surtout écrite, devient le pilier, la pierre angulaire de la vie d’Alexandra. La langue ukrainienne, celle des origines, aux intonations si familières, qu’elle ne maîtrise cependant pas bien. La langue grecque, apprise avec beaucoup d’acharnement, dont la structure montre tout une nouvelle conception du monde. La littérature, celle lue puis celle écrite.

Si le texte est intime, il permet aussi d’aborder ce qui fait l’identité d’une personne. Les êtres changent, l’identité évolue au gré des événements, des rencontres, des découvertes. L’identité est surtout multiple : que sait-on vraiment d’une personne ? J’ai été frappée par ce passage, dont je partage les réflexions : « L'image qu'on a de soi n'est pas l'image que les autres ont, mais laquelle est la plus vraie ? Existe-t-il une image vraie, d'ailleurs ? » A l’heure des réseaux sociaux, le sentiment de dédoublement est encore plus saisissant.

Et parce qu’il n’existe sans doute pas d’image vraie, il n’existe pas d’écriture purement fictionnelle : « personne ne peut percevoir la réalité comme quelque chose de neutre, le sujet que nous sommes ne peut avoir une vision objective ».

Les éléments autobiographiques livrés montrent à quel point il n’a pas fallu attendre Pages volées pour trouver Alexandra dans ses écrits.

Enfin, ce récit montre l’importance du lien. Le lien familial, même quand il est brisé. Le lien amical. Le lien intime avec la langue, la culture et l’écriture.

L’écriture chez Alexandra est l’omphalos, dans le sens du cordon ombilical qui la relie à ce qu’elle était mais aussi à ce qu’elle est devenue, à ce qui lui fait peur et à ce qui lui donne de la force. L’écriture comme une démarche dialectique en quelque sorte. C’est aussi le cordon des origines à retrouver, à chérir, à défendre. Pour ne pas subir une nouvelle perte.

Pages volées sonne comme un point d’étape important dans l’œuvre d’Alexandra. Je ne sais pas vers où nous nous dirigeons. Davantage d’apaisement ou au contraire davantage de combats ? Le lecteur devra attendre pour le savoir. Il est sans doute certain que les mêmes thèmes, les mêmes doutes, les mêmes aspirations transpireront encore et encore dans les prochains romans.

... loin des trahisons de la voix qui se module, part dans les aigus, l'écrit pose, permet des retours, sans toutefois gommer le geste originel taillé au couteau, taillé de près, dans cette âme à nu

Alexandra Koszelyk - Pages volées

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Publié dans #Roman, #Mars au féminin

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Publié le 16 Mars 2025

Madeleine Bourdouxhe - La femme de Gilles

Et, monotone, la vie s’écoulait tout naturellement dans le bonheur s’écoula dans le malheur, tout naturellement

Amour absolu : Tragédie 

« Elisa n’est plus qu’un corps sans force, anéanti de douceur, fondu de langueur. Elisa n’est plus qu’attente ».

Cette citation, présente dans le premier chapitre, résume bien l’ensemble du roman. Pourtant, tout commence merveilleusement bien : Elisa, femme d’un milieu modeste du nord de la France, vit avec son mari Gilles, ouvrier. Ils ont une jolie maison, de ravissantes jumelles et Elisa attend leur troisième enfant.

Oui mais « le désir ça naît comme ça, d’un rien ». Gilles finit par tromper Elisa. Elle s’en rend vite compte mais elle est dans l’attente. Dans l’attente que Gilles lui revienne, cet homme qu’elle aime plus que tout, dont elle vénère la personne, le corps. Nous sommes ainsi plongés dans son attente et ce qui en découle : la solitude, les non-dits, les peurs, la douleur, l’espoir. Elle encaisse tout, même ce qui ne devrait pas être encaissé. Elle n’est plus Elisa, elle est la femme de Gilles. C’est son bonheur à elle, être la femme de son mari. On a évidemment envie de la secouer mais on n’est aussi admiratifs de sa droiture, de sa force à aimer de façon viscérale celui qui l’aime pourtant bien moins : « Elisa ne s’occupait que de Gilles et Gilles que de lui-même ».

D’une banale tragédie quotidienne, Madeleine Bourdouxhe déploie toute la force, la sensibilité, la beauté de sa plume pour faire de ce roman un vrai bijou de littérature. Il faut vraiment le lire pour se rendre compte à quel point la simplicité de l’écriture de l’autrice n’enlève en rien sa vigueur, sa sensualité. Car s’il est question d’amour, il est aussi question de désir et du corps. Le corps de Gilles, le ventre d’Elisa épanoui par le corps de Gilles, corps qu’elle perd pourtant en partie. Que nous reste-t-il quand l’amour n’est plus ?

A lire absolument si ce n’est pas déjà fait.

Madeleine Bourdouxhe - La femme de Gilles

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Publié dans #Roman, #Mars au féminin

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