Eléonore de Duve - Donato
Publié le 29 Août 2025
Un jour, il faut une petite-fille lacunaire pour restaurer un aïeul usagé.
Ecrire une vie silencieuse
Donato est un vieil homme taiseux. Il vit en Belgique. Pourtant, comme son prénom l’indique, il n’est pas belge : il est italien, il vient des Pouilles, il vient de Cisternino. Donato a quitté son pays, ses paysages, ses langues, sa vie agricole pour le Pays noir, pour la mine, pour l’inconnu. La Belgique et l’Italie ont en effet mis en place une opération « des bras contre du charbon » en 1946. Des dizaines de milliers d’Italiens ont ainsi afflué au Pays noir.
« La vérité de ces lignes – l’unique vérité – est que j’ignore qui fut mon grand-père avant le couchant ». Donato n’a jamais rien dit, ne peut plus dire mais sa petite fille Clio veut le raconter. Avec un tel prénom, hérité de la muse de l’Histoire, fille de Mnémosyne – la Mémoire – Clio est chercheuse de métier.
Cependant, il n'y a rien à chercher dans la vie de Donato : il n’a jamais parlé et il ne peut plus parler maintenant, atteint d’une dégénérescence du système nerveux.
Il n’a jamais parlé et « c’est comme si donc il s’était d’emblée effacé, raturé. C’est la même chose que : il n’a jamais existé ». Donato est le silence absolu et il n'y a pas d'archives, pas de témoignages. Il ne reste rien de cette vie minuscule.
Alors, comme il n'y a rien à chercher dans la réalité de la vie de Donato, Clio s'emploie à chercher des possibilités dans l'écriture, aussi bien dans le récit que dans le langage. Il n'y a donc pas recherche de la vérité – sachant qu'elle de toute façon impossible à obtenir – mais recherche de vraisemblance. Alors on suit Donato dans ce que sa petite fille imagine de lui, en recoupant des éléments sans doute vus ou lus quelque part, et elle écrit en confessant au lecteur ses doutes, ses manques, ses tâtonnements, parfois à la première personne, parfois à la troisième. Comme si elle était elle-même une fiction, un paravent pour cacher celle qui tient vraiment la plume ?
L'écriture vient donc combler les vides, les absences. L'écriture vient donner une voix au silence. L'écriture vient donner chair à l'existence. Et cette langue, elle n’est pas du tout silencieuse, elle est pleine, elle est riche, elle est même châtiée.
Comme pour donner une langue noble à ce grand-père qui ne parlait pas, parlait sans doute mal le français, ne peut plus parler.
Comme pour donner des lettres de noblesse à cette vie banale, "inexistante", faite de riens. Comme pour donner à Donato, le mal nommé qui donnait pourtant si peu de lui.
Enchantée par ma découverte de Sophia il y a quelques mois, je me suis lancée cet été dans la lecture de son précédent livre et premier roman : Donato. Je n’ai pas été déçue même s’il m’a fallu un petit temps d’adaptation à ce récit pas forcément chronologique, au vocabulaire très précis. C’est beau, touchant et ça raconte tellement sur ce que peut être l’acte d’écriture.
Ce que c'est qu'une vie.
C'est la bataille quotidienne, et la déliquescence, et la flaque, la dépression façonnée par les faits économique, politique, juridique, journalistique, social.
En réalité, c'est une ritournelle.
C'est trouver les significations matérielles du courage, c'est-à-dire, selon le dictionnaire, la fermeté du cœur, la force de l'âme.
C'est anéantir : égalité, chance.
Et c'est le sens qui invariablement fuit.
/image%2F7084934%2F20250126%2Fob_10b2e4_couverture-blog.jpg)
/image%2F7084934%2F20250808%2Fob_18ae85_donato.jpg)