Gabriela Cabezón Cámara - Les griffes de la forêt
Publié le 16 Février 2026
Métamorphose
En terminant ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la citation « La plume est plus forte que l’épée ». Il faudrait prendre la plume à la fois comme l’acte d’écrire mais aussi comme celle de l’oiseau, représentant d’une nature qui finit toujours par prendre le dessus, reprendre ses droits. Mais revenons plus précisément à ce nouvel ouvrage de Gabriela Cabezón Cámara, autrice dont j’ai dévoré tous les précédents livres traduits en français.
Dans Les griffes de la forêt, l’autrice utilise la figure historique populaire de Catalina de Erauso, la « nonne-soldat » qui a quitté son Espagne natale en devenant Antonio. Il se met au service de l’armée espagnole et devient ainsi un homme à la fois acteur et spectateur des violences, des atrocités de la colonisation du Nouveau Monde ; des terres et des peuples indigènes massacrés, à feu et à sang. Antonio finit cependant par déserter et s’enfuit avec deux petites filles indigènes, Michi et Mitakuña. Ils se réfugient dans la jungle qui va devenir le lieu d’une métamorphose, pour ne pas dire d’une transfiguration…
Ce n’est pas la première fois que Gabriela utilise des figures historiques, littéraires ou spirituelles : on peut citer le poème Martín Fierro de José Hernández pour Les aventures de China Iron, par exemple. Ce n’est pas non plus la première fois que l’on a un personnage avec une fluidité de genre. Cependant, la fluidité dépasse largement celle du genre dans ce roman car elle concerne finalement tout un chacun : toute personne bouge, évolue, est en train de devenir autre chose. On n’est jamais celle ou celui que l’on était dix ou vingt ans auparavant.
Antonio a changé d’identité mais il va continuer de changer au contact des petites filles, de la forêt et de sa faune et flore. Dans cette sorte d’arche de Noé, l’image du conquérant s’effrite. Il effectue une forme de purification dans la forêt : il se lave de ses péchés, de la violence inhérente à la colonisation. Il devient même un protecteur pour les fillettes à moins que ce ne soit elles qui le protègent. Elles sont en tout cas celles qui l’aident à se questionner, à évoluer, à l’image des Mba’érepa (Pourquoi) de Michi qui remettent en cause tout son schéma de pensée. L’écriture de lettres à sa tante restée en Espagne accompagne également Antonio dans son chemin. Les lettres permettent de poser ce qui a été et ce qui doit être défait. Antonio revient à la nudité de son existence d’homme (le roman fait référence à la nudité des corps dans la forêt) : il s’abandonne, il se dissout, il revient au tout.
J’ai une fois de plus été conquise par ce roman picaresque de Gabriela Cabezón Cámara qui a su combiner la critique coloniale, la résistance par le langage (avec la langue guarani, l’évocation du basque mais aussi les lettres à la tante) et le retour à une fusion avec la nature. C’est un livre sur la rédemption qui passe par l’altérité. Le tout est servi par une écriture organique, une prose luxuriante et baroque même si la narration non chronologique peut déstabiliser. Le cheminement d’Antonio tout comme celui de l’autrice montrent que dans le feu, il existe toujours un petit colibri qui tente de faire sa part pour lutter.
Toujours excellemment traduit de l’espagnol par Guillaume Contré.
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