László Krasznahorkai - La mélancolie de la résistance
Publié le 20 Février 2026
Désaccordés
Piou, quelle idée d’avoir ouvert ce roman en ce début d’année chargé où je peine à avoir la disponibilité mentale nécessaire pour une prose aussi dense et labyrinthique !
Ce roman du nouveau prix Nobel de Littérature a été adapté au cinéma par Béla Tarr sous le titre « Les Harmonies Werckmeister ».
L’histoire se déroule dans une petite ville de la province hongroise en plein hiver. Elle semble isolée, morne, sans vie. Nous ne savons pas en quelle année nous sommes mais nous supposons être proche de la chute du communisme. C’est Mme Pflaum qui nous conduit dans cette ville après un voyage en train déstabilisant, pour ne pas dire menaçant. Il semblerait que cette menace sourde l’accompagne jusque dans la ville et finit par se matérialiser avec l’arrivée d’un mystérieux cirque où l’on peut observer une baleine géante. Une masse de gens étranges converge en même temps que la baleine déclenchant une vague de violence inouïe dans la ville. Dans ce chaos, dans cette ambiance « fin de monde », cette destruction permet à Mme Eszter, femme opposée à Mme Pflaum, de prendre le contrôle de la ville.
En plus des deux femmes, nous suivons également deux hommes.
Valuska, le fils de Mme Pflaum, vit à la marge de la société. Il est obsédé par le mouvement des astres qu’il met régulièrement en scène avec les clients alcoolisés du bar « Péfeffer ». Il est le seul à comprendre rapidement la réalité du danger qui menace dans la ville avant d’en être lui-même une victime.
M. Eszter, un intellectuel passionné de musique, s’est retiré du monde et tente de prouver que les lois de l’harmonie musicale et donc de l’univers sont basées sur une erreur fondamentale. On en vient aux harmonies Werckmeister qui a donné son titre au film de Béla Tarr mais aussi à une des parties du roman. J’avoue que je ne connaissais pas et j’ai donc effectué quelques recherches pour ne pas me sentir perdue.
Un piano ne peut pas sonner parfaitement juste dans toutes les tonalités en raison d’un décalage mathématique naturel. Werckmeister a inventé un tempérament, c’est-à-dire une méthode qui consiste à tricher légèrement sur chaque note pour que l’erreur ne soit pas audible.
Pour M. Eszter, cette méthode est un mensonge grave. Si l’harmonie musicale est une illusion, alors l’ordre social l’est également. Il est en résistance face à ce « crime » et il n’hésite d’ailleurs pas à désaccorder son piano comme la ville semble se désaccorder de l'illusion. Par la violence, on retrouve ainsi un monde sans harmonie, chaotique ; un monde dans toute sa réalité mathématique, naturelle.
Pour épouser au plus près son projet, László Krasznahorkai structure son écriture de façon précise. Son style résiste à l’harmonie classique attendue habituellement en littérature. Les phrases sont monstres : longues, avec peu de points, avec beaucoup d’incises. Le lecteur est perdu au départ par ce rythme inhabituel, malmené avant d’être emporté dans ce flot comme la violence sur la ville. Les points de vue changent aussi régulièrement, on a du mal à détacher l’essentiel de l’accessoire et on ne sait parfois plus du tout où l’on va, s’il existait même un but, une direction au départ (ce qui ne semble parfois pas sûr). Une forme épuisante, qui pèse sur le lecteur comme une menace, qui martèle au point de brutaliser. La forme épouse ainsi le fond : une expérience de violence qui mène à une forme de totalitarisme et à un effondrement du lecteur comme des personnages.
Une expérience déstabilisante et assez fascinante mais qui n’était pas du tout ce qu’il me fallait au moment où j’ai ouvert le livre. Je ne sais pas si tous les romans de László Krasznahorkai sont dans la même veine. Si vous avez déjà lu l’auteur, je suis curieuse d’avoir votre sentiment et de savoir également si d’autres livres sont plus accessibles.
Impressionnant travail de traduction du hongrois par Joëlle Dufeuilly.
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