Marie-Hélène Lafon - Hors champ
Publié le 6 Janvier 2026
Elle ne sait pas si tous les garçons deviennent comme ça mais elle a compris, elle a vu que certains garçons, quand ils sont fils de paysans, ne choisissent pas, ne choisissent rien.
Fatum paysan
Le Cantal, près de la Santoire. Gilles, le frère. Claire, la sœur. Une nouvelle variation de destins comme Marie-Hélène Lafon sait si bien les raconter, leur donner vie.
Une variation en hors champ. Un terme que l’on peut prendre aussi bien pour ce qui est hors du champ, à l’image de la vie de Claire qui a quitté son Cantal natal pour devenir professeur à Paris et écrivain. Un terme que l’on peut prendre aussi pour ce qui est hors du cadre, pas visible, caché, invisibilisé même – parce que souvent considéré comme peu intéressant – à l’image de la vie de Gilles, resté près de la Santoire pour travailler à la ferme familiale, produire le saint-nectaire.
Là où la sœur a gagné en liberté en partant, le frère s’est aliéné en restant. Il n’avait pourtant pas le choix. Il est le fils. Celui qui doit reprendre l’exploitation familiale. Celui qui doit continuer coûte que coûte.
Nous avons un exemple de tradition patriarcale qui n’est pas en faveur de l’homme. Le privilège masculin se transforme en prison, en malédiction. Il n’y a qu’une solution pour tenir : ronger son frein, se renfermer, se taire, sortir la violence envers le père tout en restant à sa place, celle qu’on lui a assignée.
Le frère et la sœur, qui étaient proches enfants, s’éloignent aussi bien par la distance qui les sépare que par leurs vies dissemblables. Pourtant, on sent que le lien est là, malgré tout, derrière le fossé, derrière les silences, derrière les non-dits et surtout derrière les souffrances. Claire est partie mais elle garde ses réflexes de fille paysanne quand elle revient : l’ordre domestique, les relations avec le voisinage. Mais surtout, elle voit, elle sent, elle ressent ce qui se trame dans cette campagne dont elle est issue. Elle sent la solitude de Gilles, elle sent ce sentiment qu’il a d’être dépassé par un monde qui évolue trop vite pour lui, qui évolue sans lui. Il est dans une servitude pour ne pas dire un servage.
Pour nous rendre ces sentiments, cette relation familiale, Marie-Hélène Lafon alterne son regard entre le frère et la sœur et déploie toute la force, la rugosité et la simplicité de son écriture. Tout est à l’os, d’une grande justesse mais aussi d’une profonde pudeur. On est sur un fil tendu, sur le chemin de la dignité, sur le sentier d’une humanité retrouvée par les mots. Marie-Hélène Lafon fait encore mouche.
/image%2F7084934%2F20250126%2Fob_10b2e4_couverture-blog.jpg)