Olga Tokarczuk - E. E.
Publié le 11 Novembre 2025
Raison et spiritisme
1908. Erna Elzner, une jeune fille effacée de quinze ans, noyée dans la fratrie d’une famille bourgeoise germano-polonaise de Breslau, s’évanouit à table. Ce qui pourrait s’apparenter à un simple malaise, se révèle plus mystérieux quand Erna affirme avoir entendu des voix et vu un fantôme. Sa mère, Madame Elzner, sorte d’Emma Bovary locale, y voit un moyen de sortir de son ennui quotidien d’épouse et de mère de famille nombreuse.
Erna se retrouve rapidement entourée de son médecin Löwe, du fonctionnaire Walter Frommer passionné d’ésotérisme et de l’étudiant en médecine Artur Schatzmann. Ainsi E. E. se retrouve entre les mains de ces hommes qui ne tiennent pas vraiment compte d’elle, qui la dissèquent comme un cobaye de laboratoire, au point de n’être nommée que par ses initiales dans les notes de Schatzmann. Le monde de la raison, majoritairement masculin, fait face au monde spirituel, ésotérique caractérisé surtout par des femmes, par des « hystériques », ce terme devenu populaire avec la propagation de la psychiatrie moderne. Cela rappelle d’ailleurs un peu Sur les ossements de morts.
Mais qui manipule qui ? Tout au long de son roman, l’autrice joue sur l’ambiguïté à déceler le vrai du faux, le réel du surnaturel, l’inconscient du conscient. Finalement, les êtres et notre monde échappent parfois à toute analyse, à toute logique, à toute interprétation. Une seule chose semble certaine : le règne du doute. Un doute qui se matérialise dans ce roman à travers non seulement les interrogations sur Erna mais également sur le sort de cette bourgeoisie qui va voir son monde traditionnel s’effondrer avec l’avènement de la Première Guerre mondiale.
S’il n’a pas la puissance de ceux que j’ai pu lire auparavant, j’ai tout de même été conquise par ce roman à l’atmosphère envoûtante, très dix-neuvièmiste. La citation du philosophe Berkeley le résume parfaitement : « Il est injustifié de distinguer le monde spirituel du monde matériel. Seules les personnes existent réellement ».
Traduit du polonais par Margot Carlier.
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