Julia Sintzen - Sporen
Publié le 17 Octobre 2025
Langage du silence
« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».
Mais avant que la bouche se taise, il y a un « Nee », un « Non » qui retentit. C’est le Non d’une femme, celui de Rinske qui fuit, qui tente d’échapper à la violence de son mari.
Non, elle ne retournera pas auprès de Wim.
Et pourtant… on retrouve Rinske et Wim dans leur vie de couple après la Seconde Guerre mondiale. Avant le non. Après le non. Dans le désordre chronologique. Dans le désordre de leur vie. Dans le désordre des mots. Des bribes. Des traces : « Sporen » en néerlandais.
Julia Sintzen nous livre des instantanés d’histoires qui forment un album familial où le langage ne semble plus avoir sa place. Pourtant, ce langage est justement au cœur de ce roman. Sur le fond comme et sur a forme. Au-delà de l’écriture fragmentaire et « déchronologique », la phrase est mouvante. Au début du livre, la prose coule à flot avec de longues phrases que seules des virgules viennent rythmer pour ne pas perdre le souffle, comme Rinske qui s’enfuit. Comme si ce déversoir était la conséquence d’une trop grande, d’une trop longue retenue. Mais, la phrase change par la suite selon l’histoire racontée, selon le contexte. Nous avons aussi le mélange de trois langues : le français, le néerlandais et le limbourgeois renforçant cette histoire de couple heurtée par la violence mais surtout par le silence, par l’absence de communication.
« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».
Comme un chêne, chaque personnage « grossit, son écorce durcit, il garde des écorchures, infimes, dans ses nervures ». L’autrice livre par bribes ce que cachent ces silences, ce que cachent les êtres : les cauchemars de Wim après la guerre en Indonésie ou encore la perte d’un enfant.
On se retrouve face à un « kruiswoordpuzzel » (mots croisés) : « Rinske et Wim cherchent les mots, ils cherchent côte-à-côte, chacun ses mots, trouver les mots, ça se joue à la lettre près, les mots justes… ». Là où les mots peinent à être livrés, les impressions, les sensations, les souvenirs, les images mentales viennent en renfort.
« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».
Même quand la bouche se tait, la main, elle, peut dire, peut laisser des « sporen ». C’est ce que fait à merveille Julia Sintzen dans ce premier roman saisissant par son audace mais aussi par sa maturité. L’autrice aurait récolté des histoires de sa propre famille pour tisser cette histoire.
Même quand les bouches s’éteignent, même quand les êtres s’éteignent, les traces sont là, se transmettent… trouvent le chemin des mots.
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