Alexandra Koszelyk - Pages volées

Publié le 20 Mars 2025

Alexandra Koszelyk - Pages volées

Écrire, n'est-ce pas élargir la blessure originelle ?
Et être, dans un même mouvement, le remède de ce poison en moi ?
Me créer mon propre pays, en m'imaginant mes propres mondes ?

A crier dans les ruines

De moins en moins friande des récits autobiographiques /autofictionnels / mettez l’adjectif que vous voulez, j’ai ouvert le livre d’Alexandra avec appréhension. J’aurais presque pu sortir la même chose que son oncle – dans l’incipit du livre : « Pourquoi une histoire sur tes origines ? […] Tu as déjà écrit deux romans qui y font allusion ».

Mais un auteur n’a que faire de ce que peut penser son futur lecteur quand ce qu’il écrit apparaît comme une nécessité. Et c’est tant mieux.

Ce n’est pas comme si Alexandra n’avait pas elle-même eu des doutes en écrivant ce livre avant qu’un ami lui montre la preuve « qu'il n'y a pas d'impudeur en littérature, au contraire, tout n'est que sincérité et authenticité » (je note d’ailleurs que les femmes se posent toujours la question de la légitimité mais je m’égare).

Alexandra perd ses parents dans un accident de la route quand elle a « huit ans, sept mois, douze jours ». Son monde s’effondre et ouvre une plaie béante qui ne se cicatrise pas. Comment se relever et poursuivre sa vie avec cette perte immense et le poids d’être une survivante ?

Tout au long de ce livre sous forme d’un journal intime (ce qui n’empêche pas une construction du récit), Alexandra pose des questions, se pose même beaucoup de questions pour lesquelles elle n’a pas forcément les réponses. Elle retrace ce qui a pu l’aider à affronter cette enfance meurtrie et à devenir une adulte capable de jongler avec ses angoisses et ses espérances.

La langue, orale et surtout écrite, devient le pilier, la pierre angulaire de la vie d’Alexandra. La langue ukrainienne, celle des origines, aux intonations si familières, qu’elle ne maîtrise cependant pas bien. La langue grecque, apprise avec beaucoup d’acharnement, dont la structure montre tout une nouvelle conception du monde. La littérature, celle lue puis celle écrite.

Si le texte est intime, il permet aussi d’aborder ce qui fait l’identité d’une personne. Les êtres changent, l’identité évolue au gré des événements, des rencontres, des découvertes. L’identité est surtout multiple : que sait-on vraiment d’une personne ? J’ai été frappée par ce passage, dont je partage les réflexions : « L'image qu'on a de soi n'est pas l'image que les autres ont, mais laquelle est la plus vraie ? Existe-t-il une image vraie, d'ailleurs ? » A l’heure des réseaux sociaux, le sentiment de dédoublement est encore plus saisissant.

Et parce qu’il n’existe sans doute pas d’image vraie, il n’existe pas d’écriture purement fictionnelle : « personne ne peut percevoir la réalité comme quelque chose de neutre, le sujet que nous sommes ne peut avoir une vision objective ».

Les éléments autobiographiques livrés montrent à quel point il n’a pas fallu attendre Pages volées pour trouver Alexandra dans ses écrits.

Enfin, ce récit montre l’importance du lien. Le lien familial, même quand il est brisé. Le lien amical. Le lien intime avec la langue, la culture et l’écriture.

L’écriture chez Alexandra est l’omphalos, dans le sens du cordon ombilical qui la relie à ce qu’elle était mais aussi à ce qu’elle est devenue, à ce qui lui fait peur et à ce qui lui donne de la force. L’écriture comme une démarche dialectique en quelque sorte. C’est aussi le cordon des origines à retrouver, à chérir, à défendre. Pour ne pas subir une nouvelle perte.

Pages volées sonne comme un point d’étape important dans l’œuvre d’Alexandra. Je ne sais pas vers où nous nous dirigeons. Davantage d’apaisement ou au contraire davantage de combats ? Le lecteur devra attendre pour le savoir. Il est sans doute certain que les mêmes thèmes, les mêmes doutes, les mêmes aspirations transpireront encore et encore dans les prochains romans.

... loin des trahisons de la voix qui se module, part dans les aigus, l'écrit pose, permet des retours, sans toutefois gommer le geste originel taillé au couteau, taillé de près, dans cette âme à nu

Alexandra Koszelyk - Pages volées

Publié dans #Roman, #Mars au féminin

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N
J'aime beaucoup Alexandra mais je n'avais pas apprécié son premier roman, que je n'avais pas chroniqué par loyauté ^^ Cela m'a rendu réticente à la lire de nouveau, et comme je n'en peux plus de l'egofiction (c'est le terme que je choisis), j'ai bien peur de ne pas avoir envie de remettre le pied à l'étrier.
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J'aime ce terme d'egofiction, c'est plus parlant. Moi non plus j'aime de moins en moins mais là j'ai accroché. Mais, comme toi, quand je n'adhère pas dès le départ avec un auteur, j'ai du mal à y revenir.
N
J'ai assisté à une rencontre croisée très intéressante avec Alexandra et Timothée Demeillers il y a quelques mois, durant laquelle le thème de l'écriture et de la langue était très présent. Mais je t'avoue que si j'aime beaucoup Alexandra, et l'écouter, je n'accroche pas avec son écriture. J'avais trouvé A crier dans les ruines très prometteur, mais par la suite ça ne s'est pas bien passé. J'ai retenté avec L'Archiviste suite à cette rencontre, et malgré un sujet important, encore une fois la construction, la composition du roman m'ont posé problème, un côté scolaire et répétitif... Bref. Celui-ci est sans doute différent, très personnel.
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C'est vrai qu'il y a un petit côté bonne élève dans son écriture mais je suis assez touchée par ce qu'elle propose.