ecologie

Publié le 7 Avril 2025

Richard Powers - Un jeu sans fin

Bientôt, tout le monde aurait richesses et pouvoir à ne plus savoir qu’en faire. C’était ça le but. La condition pour gagner au jeu. Il ne me vint jamais à l’esprit que ça pourrait être aussi la condition pour perdre

Play again.

Dans ce marasme géopolitique et écologique, nous avons la chance d’avoir un écrivain comme Richard Powers. La chance de le voir dérouler notre monde avec une acuité et lucidité rares.

Dans le sillage de L’Arbre-Monde et de Sidérations, Richard Powers continue de mêler la technologie à l’écologie.

Tout commence par une légende tahitienne de la création de Ta’aroa « qui a tout mis toutes choses en mouvement du fond de son œuf tournoyant » et tout se termine par des versets du Livre des Proverbes.

Deux œuvres qui évoquent la création, le commencement et la fin de tout. Mais Richard Powers l’évoque sous la forme d’un jeu. Car la vie est un jeu et c’est souvent par jeu que les découvertes se font.

Nous suivons plusieurs personnages au long cours et en alternance.

Nous avons tout d’abord l’histoire de Todd Keane et Rafi Young, deux amis du lycée, de milieux différents mais qui se retrouvent dans la quête des savoirs mais aussi dans la passion du jeu notamment du jeu de go. Ceux qui, comme moi, ont lu le Maniac de Benjamin Labatut, trouveront des similarités sur cet aspect du roman. Une partie de l’histoire des deux amis est évoquée par le Todd Keane de presque soixante ans, expert en IA, devenu milliardaire et atteint depuis peu de la démence à corps de Lewy.

Entre les deux hommes, une femme fait son apparition, Ina Aroita, une artiste qui s’installe quelques décennies plus tard sur l’île de Makatea, en Polynésie française. C’est sur cette île qu’une entreprise de « seasteding » financée par un consortium américain, projette de créer des villes flottantes modulaires autonomes dans les eaux internationales… pour échapper au contrôle des Etats. Ça ne vous rappelle pas une volonté politique actuelle ? Les habitants de l’île s’interrogent d’autant plus que l’île est une ancienne colonie minière de phosphate ravagée, polluée puis abandonnée par les popa’ā (les Blancs). Comment ne pas y voir du néocolonialisme ?

Enfin, en parallèle, un peu comme un fil rouge, nous suivons la vie d’Evelyne Beaulieu, une Canadienne devenue plongeuse très jeune et qui a consacré sa vie à l’exploitation des fonds marins, à leur découverte auprès du grand public. Elle a pu, au fil des décennies, voir les dégâts écologiques. Elle est un peu la vigie du roman et elle offre au lecteur de magnifiques pages sur la beauté des fonds marins : Richard Powers parvient à nous faire plonger avec elle.

Bien évidemment, cette structure, qui rappelle celle de L’Arbre-Monde, fait converger tous ces personnages au cœur de l’île de Makatea, cette ile oubliée du monde qui devient le centre névralgique des interrogations sur l’écologie, la politique, la technologie et même l’art.

Dans ce roman prolifique, complet, érudit tout en étant accessible, Richard Powers ne se contente pas de parler du jeu, il joue lui-même, très habilement, à la fois avec ses personnages mais aussi avec son lecteur. Ce qui est important dans ces histoires combinées qui montrent une forme de déshumanisation, c’est que Richard Powers, lui, n’oublie pas que l’humain est au centre de tout. C’est lui le joueur, le stratège et cela peut aussi bien le conduire à sa perte qu’à sa survie.

Traduit de l'anglais par Serge Chauvin.

Voir les commentaires

Publié dans #Roman, #Ecologie

Repost0

Publié le 19 Janvier 2025

Baptiste Morizot et Suzanne Husky - Rendre l'eau à la terre

Rendre l’eau à la terre, c’est aider la vie à aménager le monde pour la vie

Alliances 

Depuis 8 millions d’années, un animal agit sur les fleuves et les rivières, permettant d’hydrater les sols, d’éviter des crues trop importantes, de faire vivre toute une faune et flore : le castor.

Oui mais voilà, depuis le Moyen-Âge en Europe et depuis deux siècles en Amérique du Nord, il est chassé, tué car vu comme nuisible. L’homme aménage le territoire, déforeste, cultive et pour cela, il a besoin de drainer, de simplifier le réseau hydrologique des bassins versants pour assécher et augmenter la surface des zones cultivables et constructibles. Les rivières sont mutilées, réduites à être droites, délimitées. Or, la rivière, ce « n’est pas le trait bleu sur la carte », c’est plus vaste que cela. Une rivière en bonne santé est anabranche, c’est-à-dire qu’elle multiplie les chenaux secondaires et se déplace en eux.

L’homme a ainsi engendré une sécheresse structurelle qui s’accentue avec le changement climatique présent et à venir. Les résultats sont visibles avec les méga-feux mais aussi les crues dévastatrices amplifiés par cette gestion des eaux.

En éradiquant les castors, en laissant à des aménagistes, nous avons non seulement détruit les milieux mais également engendré un illettrisme face aux paysages de l’eau.

Et si le castor nous permettait de renouer avec les milieux, avec les autres vivants non-humains ?

C’est le pari de Baptiste Morizot et de Suzanne Husky dans ce livre aussi beau qu’intelligent.

Ne nous y trompons pas, ce livre « n’est pas un livre sur les castors. C’est un livre sur les liens entre l’eau et la vie, leurs relations intimes, invisibles et diffuses dans le temps profond de l’évolution. Et le castor est l’ambassadeur de ces liens, il les rend moins abstraits, il les incarne et leur donne vie. Il nous permet d’imaginer des alliances et d’agir ».

Penser l’animal comme une force écologique qui contribue à la régénération des milieux et l’atténuation des crises. Apprendre d’eux mais aussi rendre réel et sérieuse l’idée d’une alliance entre humains et non-humains. Réactiver ce qui peut permettre à la rivière de se regénérer elle-même pour se guérir, de façon autonome, en apprenant d’animaux comme le castor.

Dans cet ouvrage, l’objectif de basculer d’un paradigme des services écosystémiques (= les hommes tirent tout le bénéfice du milieu dans une idéologie capitaliste incompatible avec les forces vivantes et les milieux) à un paradigme des alliances inter-espèces. Les alliances intéressantes sont bien évidemment celles qui rassemblent les forces du vivant et permettent des usages de la terre soutenables avec des approches « low-tech » et « low carbon ». C’est restituer une diversité des forces qui créent de l’habitabilité.

Les textes de Baptiste Morizot sont, comme toujours, passionnants, très bien documentés et non exempts d’une forme de poésie. Les aquarelles de Suzanne Husky ne sont pas là uniquement pour illustrer le livre, elles permettent de raconter ce que le texte ne parvient pas parfois avec précision à rendre, à matérialiser concrètement. Elles ont ainsi leur propre narration.

Le point important de cet ouvrage, c’est que les auteurs ont eux-mêmes expérimenté sur le terrain ce qu’ils expliquent en théorie et avec des résultats assez rapides et impressionnants, donnant envie de contribuer à ces alliances. Baptiste Morizot déploie d’ailleurs l’arsenal nécessaire pour les mettre en place et les faire vivre, tout en étant conscient de la possible récupération politique par le monde extractiviste qui pourrait y voir un investissement à bas coût pour maximiser les performances agricoles.

Tout est bien pensé, bien expliqué, bien foutu. On aurait besoin de davantage de livres de ce genre, permettant de voir que le monde peut changer au moins au niveau local si on s’y met à plusieurs.

Baptiste Morizot et Suzanne Husky - Rendre l'eau à la terre

Voir les commentaires

Publié dans #Ecologie, #Essai

Repost0