Keiji Nakazawa - Gen aux pieds nus - tomes 1/2
Publié le 19 Novembre 2025
La bêtise, les préjugés raciaux, les religions, les manœuvres des marchands de mort pariant sur la prolifération des armes font que les humains sont continuellement en guerre sur cette Terre et que les risques de conflit et d’utilisation des armes atomiques sont constants. Si la lecture de ce livre vous amène à respecter la paix et à avoir le courage de survivre, à l’image du blé qui bourgeonne en hiver, est foulé encore et encore, mais s’enracine toujours plus fermement et pousse bien droit pour donner des épis généreux, alors j’aurai atteint mon but
Traumatismes de la bombe
Un grand merci aux éditions du Tripode qui permettent cette réédition tant attendue de ce manga en dix volumes retraçant la vie de Gen, un jeune garçon d’Hiroshima, de 1945 à 1953.
Si Gen est un personnage de fiction, il a une base autobiographique forte. Il est l’alter-ego de Keiji Nakazawa. La part fictionnelle permet au mangaka de représenter des témoignages d’autres survivants.
Publié originellement entre 1973 et 1985 au Japon, Gen aux pieds nus est le premier manga à aborder la bombe atomique à Hiroshima et ses conséquences. Keiji Nakazawa le fait de façon frontale ce qui explique la réception difficile dans le pays.
Keiji Nakazawa avait six ans le 6 août 1945 et il doit sa survie au mur d’enceinte en béton de son école. Seul rescapé avec sa mère et sa petite sœur à naître, il est changé à jamais. Cependant, le pays n’est pas prêt à entendre les survivants. Ce n’est qu’en 1966, quand sa mère décède d’une maladie liée aux radiations qu’il décide de parler d’Hiroshima, d’abord dans une revue puis avec ce projet en dix volumes.
Gen aux pieds nus a été salué par le grand Art Spiegelman qui travaillait au même moment sur son Maus. Les deux hommes ne peuvent que se comprendre en illustrant deux grands cataclysmes du XXe siècle.
Dans le premier tome, nous découvrons la famille de Gen dans leur vie quotidienne les mois avant la bombe. Cette sorte de « préquel » permet à la fois de nous attacher à cette famille – ce qui rend les pertes douloureuses par la suite – mais aussi de découvrir les différentes facettes de la société japonaise de l’époque… et ce n’est évidemment pas reluisant !
Le père de Gen est un antimilitariste ce qui lui vaut des séjours en prison. La délation par les voisins est monnaie courante et le racisme règne : monsieur Pak, le voisin coréen en fait sans cesse les frais. De façon générale, on voit à quel point la société japonaise est gangrénée par la violence que la guerre et le nationalisme accentuent. Même le père de Gen est violent avec ses enfants ce qui montre à quel point le manga est loin d’être manichéen.
Ce tome se termine avec l’explosion de la bombe.
Le second tome est axé sur les premières heures après la bombe. Les images sont fortes, assez insoutenables bien qu’édulcorées par le dessin : des hommes qui traînent leur peau en lambeaux, des visages criblés de verre, une jeune fille vivante rongée par les vers, les charniers, les incendiés… Face à cette violence, aucun répit, aucune solidarité : chacun sauve sa peau comme il peut et la violence systémique d’avant la bombe ne fait que s’accentuer surtout avec la famine qui guette. On assiste progressivement à ce qui va devenir une ostracisation de la population d’Hiroshima.
On referme les deux tomes avec un gout amer en bouche et un sentiment d’impuissance. On n’apprend jamais rien et notre monde actuel ne permet pas d’éviter ces comportements destructeurs, au contraire, ils refont surface, plus forts que les épis de blé, comme de la mauvaise herbe.
Le prochain tome sort en janvier et je serai au rendez-vous.
Traduit du japonais par Vincent Zouzoulkovsky et Koshi Miyoshi avec un avant-propos du mangaka et une préface d’Art Spiegelman.
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