Anne Hébert - Kamouraska
Publié le 5 Janvier 2025
Les fantômes du passé
Une nuit, alors qu’elle veille son second mari qui vit ses derniers instants, Elisabeth se remémore les événements qui ont conduit au meurtre de son premier mari, Antoine Tassy, seigneur de Kamouraska. Elisabeth a connu avec lui les violences, l’infidélité et les grossesses à répétition. Alors qu’elle s’est enfuie chez sa mère et ses tantes, elle rencontre le docteur George Nelson qui la soigne puis devient son amant. Très rapidement, le couple ne voit que l’assassinat d’Antoine pour vivre pleinement leur amour…
Ce roman publié en 1970 en France, par une autrice québécoise déjà confirmée, est étonnant pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, on sait dès le premier chapitre tous les événements qui nous sont racontés dans le détail tout le long du roman.
Mais, surtout, nous avons affaire à un récit fragmenté, raconté par bribes, au fil des souvenirs d’Elisabeth dans une nuit où le réel et le rêve se mêlent au point que nous ne savons pas si nous avons affaire à une forme de folie ou pas.
La narration est complexe, fiévreuse et changeante, liée au flux de conscience de la narratrice, à la cohabitation de plusieurs temporalités, de plusieurs voix, de plusieurs discours dont une abondance de discours indirect libre. Malgré la complexité, le lecteur suit plutôt bien ce récit qui se fait plus linéaire au fur et à mesure que les souvenirs se précisent et que l’issue fatale approche.
Toutes les émotions d’Elisabeth passent dans le moulinet de sa mémoire donnant un caractère viscéral aux propos.
L’histoire d’Elisabeth ne doit pas faire oublier que le roman se déroule en 1839, juste après la révolte des Patriotes, conflit politique entre les autorités coloniales britanniques et la majorité de la population du Bas-Canada. De même, Anne Hébert voit son livre être publié à peine quelques semaines avant la crise d’Octobre qui vient cristalliser la situation politique et sociale du Québec de l’époque : remise en cause des privilèges des anglophones, révolte contre le clergé catholique.
Ce contexte politique et l’histoire d’Elisabeth montre le poids du passé conservateur, traditionnaliste et la difficulté de rompre avec lui, de rompre avec des situations qui emprisonnent.
Ce roman est un véritable travail d’orfèvre que je conseille à tous, c’est un très grand classique de la littérature québécoise.
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