Publié le 24 Février 2025

Alexandre Dumas fils - La dame aux camélias

Raison et sentiments 

Mars 1842. Notre narrateur se rend à une vente aux enchères dans l’appartement de la célèbre courtisane Marguerite Gautier. Il achète un exemplaire de Manon Lescaut de l’abbé Prévost.

Quelques jours plus tard, un homme, Armand Duval, se rend chez lui pour lui racheter coûte que coûte ce livre. Cette demande est l’occasion pour Armand de raconter son histoire d’amour avec Marguerite.

Nous entrons dans les splendeurs et misères de la vie de cette courtisane qui passe ses soirées au théâtre avec un bouquet de camélias de couleur blanche ou rouge selon sa disponibilité. Marguerite est une femme qui impressionne beaucoup les hommes tout en vivant à leurs crochets notamment ceux du Duc qui la gratifie avec largesse. Il n’empêche que le train de vie de la jeune femme peine à couvrir les dépenses. Cependant, derrière cette vie extravagante et faussement libre, Marguerite cache un lourd secret : son combat face à la tuberculose. L’épée de Damoclès au-dessus de sa tête lui donne envie de se jeter à corps perdu dans sa relation avec Armand et à rechercher une vie plus paisible, plus conventionnelle. Mais comment faire quand l’argent est le nerf de la guerre ? Quel sacrifice peut-on faire au nom de l’amour… et de la raison ?

Je n’avais encore jamais lu ce classique de la littérature qui est une réécriture de Manon Lescaut et a connu (et connaît toujours) un destin extraordinaire. Il a été aussi bien adapté au théâtre qu’à l’opéra avec La Traviata de Verdi, sans compter les adaptations cinématographiques et les inspirations libres comme Moulin Rouge de Baz Luhrmann (2001) avec Nicole Kidman. Nous pouvons citer Isabelle Huppert ou Isabelle Adjani dans le rôle de Marguerite.

Le roman a une origine autobiographique puisqu’Alexandre Dumas fils a pris pour modèle son ancienne maîtresse, la courtisane Marie Duplessis.

La dame aux camélias est une réflexion sur les conventions sociales et la moralité de cette époque. Il met l’accent sur la difficile condition des femmes tout en n’échappant pas au « male gaze » puisque tout est raconté du point de vue d’Armand. Cependant, la fin du roman révèle le journal intime de Marguerite, permettant d’avoir enfin accès à son intimité, à ses réflexions et à ses valeurs. Il s’en dégage une sincérité qui touche au cœur du lecteur surtout quand on comprend les motivations de la jeune femme vis-à-vis d’Armand.

L’amour que Marguerite lui porte change son rapport au monde. La valeur qu’elle confère aux choses évolue. Ce « revirement » est renforcé par la maladie qui la ronge. Elle passe d’une courtisane aux mœurs légères à une femme qui veut croire au bonheur et est prête à renoncer à l’argent là où tout était marchandisation. Mais, dans un monde aussi étriqué, les sentiments ne font pas bon ménage avec la raison et surtout la pression sociale.

J’ai grandement apprécié ma lecture. Le roman s’inscrit certes dans une tradition de la femme amoureuse sacrificielle mais il permet de nombreux points de vue et réinterprétations aussi bien féministes que patriarcales. Ce n’est pas pour rien que cette œuvre continue d’inspirer.

Lu dans le cadre du challenge « Les classiques c’est fantastique » consacré en ce mois de février aux « Filles de joie ».

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - février 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - février 2025

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Publié le 20 Février 2025

Tarjei Vesaas - Les oiseaux

Ces mots, qu'il avait prononcés à la manière habituelle des hommes, lui semblaient bien plats et bien banals. Il aurait voulu adopter pour de bon la langue des oiseaux - rentrer à la maison et ne plus parler autrement

Monde intérieur 

Au bord d’un lac norvégien vivent Hege, quarante ans et son frère Mattis, trente-sept ans.

Mattis est un être à part. Hypersensible, il ne voit pas les choses comme tout le monde. Il manque de concentration, il est souvent angoissé et son esprit divague : « ses doigts n’exécutaient pas ce qu’ils devaient faire, ses pensées les faisaient divaguer, et de temps à autre, ils cessaient tout travail ».

Il est surnommé « le Benêt » au village. Si sa réflexion est différente de ceux qu’il appelle « les futés », il a un grand instinct avec la nature. Il se lie d’amitié avec une bécasse qui fait sa parade au-dessus du toit.

La définition par les gens de la « normalité » empêche de voir au-delà des apparences et de ce qui devrait compter vraiment. Mattis est un « simple » dans un monde qui manque cruellement de simplicité, de naturel.

Face à son monde intérieur, sa sœur Hege gagne leur vie en tricotant et s’assure que tout va bien pour lui. Pour autant, elle semble usée, lassée d’être le pilier de la famille. Pour obtenir la tranquillité dont elle a besoin, elle l’enjoint à continuer de chercher du travail.

Mattis voit la magie là où sa sœur ne voit rien de spécial. Ce n’est pas qu’elle ne soit pas réceptive mais le quotidien lui tue toute magie, tout espoir.

Et pourtant, « c’est à ce moment-là qu’arriv[e] l’inattendu »…

Tarjei Vesaas a vraiment l’art de créer une atmosphère enveloppante et de transcrire avec force et réalisme le monde intérieur de Mattis. On devine le paysage, la langueur des jours qui passent, la solitude du frère et de la sœur, la faune et la flore.

Cependant, j’avoue que malgré tout le charme et la poésie de ce roman, j’ai l’impression d’être passée à côté de la magie, de n’avoir pas su apprécier à sa juste valeur ce roman. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que ce n’était pas le bon moment. J’en ressors avec une forme de tristesse imputable aussi bien au récit qu’à ce sentiment contrasté et contrarié.

Traduit du néo-norvégien par Marina Heide.

Je vais finir par me tuer à force de penser, répondit-il, et c’était la vérité

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Publié dans #Roman

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Publié le 14 Février 2025

Raphaël Meltz - Après

ça ne passe pas, ça s’espace

La vie après la mort

Comment parler de ce court roman ?

Très prosaïquement, ça commence par la fin. Un accident. Un décès. Lucas quitte la vie mais ne quitte pas tout à fait les siens. Je ne déflore pas beaucoup, c’est dans le prologue.

Lucas, à son décès, est toujours là sans y être. Il ressent les choses différemment, ses sens sont démultipliés. Il voit aussi sa femme et ses deux enfants traverser avec difficulté le deuil.

Ça ressemble à Ghost ou à Sixième Sens mais ce n’est pas tape-à-l’œil, ce n’est pas du cinéma. C’est la démonstration de la banalité du quotidien, de son arrêt brutal, des sentiments mêlés, des regrets, des souvenirs. Mais, surtout c’est la puissance de l’amour qui perdure même quand l’autre n’est plus là.

Je ne peux pas dire grand-chose hormis que c’est beau, que ça serre le cœur, que celles et ceux qui ont connu le deuil d’un être très proche se reconnaîtront sans doute. Pas de lyrisme, pas de fioriture mais le constat clair et net de ce que l’amour nous fait et comment il continue sa vie quand les vies s’en vont.

Une vie, c’est presque rien ; c’est tant de choses. C’est un chemin

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Publié dans #Roman

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Publié le 9 Février 2025

Lize Spit - Débâcle

Cruel summer

Voilà un roman qui ne laisse pas de marbre. Il nous laisse même un arrière-goût dans la bouche, une nausée que l’on peine à refreiner. Le malaise est là, à l’image de la couverture du livre.

La veille du réveillon de la Saint Sylvestre 2015, Eva revient à Bovenmeer, son village flamand, après des années d’absence. Elle se rend à une commémoration avec un drôle de chargement dans son véhicule.

Nous suivons également Eva à quatorze ans quand elle traîne sans cesse avec ses amis Pim et Laurens. Ils s'appellent d'ailleurs les trois mousquetaires. Seuls enfants nés en 1988 dans le village, ils ont tout le temps été fusionnels. Mais l’adolescence passe par là… les enfants grandissent, changent. Pour le meilleur et souvent pour le pire.

En parallèle, on découvre que la famille d’Eva est dysfonctionnelle avec une mère alcoolique, un père suicidaire et une petite sœur, Tessie, qui porte le nom d’une sœur défunte comme un fardeau, au point de ne plus manger et d’adopter un comportement obsessionnel.

Lize Spit nous plonge dans les ressentis et les souvenirs de cette Eva que l’on suit selon une construction romanesque bien huilée où l’on alterne les scènes de retour d’Eva, les scènes de l’été 2002 où tout a basculé et des scènes à la temporalité changeante, venant apporter des éléments de contexte, de compréhension.

Nous naviguons dans le temps mais aussi dans le village que l’on arpente en long et en large.

Lize Spit livre un portrait au vitriol de ce monde campagnard flamand où les gens sont ravagés par la tristesse, la violence, l’isolement, les rumeurs, le silence. C’est aussi un portrait bien sombre de l’adolescence où la plus grande vulnérabilité côtoie la plus grande violence.

Nous comprenons rapidement qu’Eva ne revient pas uniquement pour la commémoration. La tension monte. La catastrophe va arriver mais laquelle ? Elle se dévoile tardivement, par bribes distillées ici et là. Les 564 pages laissent du temps à notre cerveau pour imaginer la trame, le dénouement. Nous finissons par nous demander si notre imagination est plus glauque que celle l’autrice et si nous devons en tirer une fierté ou une honte. Ces 564 pages nous laissent aussi un peu le temps de nous ennuyer, noyés sous un trop plein de détails et de récits.

Si vous n’aimez pas les ambiances glauques où tout est raconté avec crudité, sans économie dans le sordide, passez votre chemin. Moi qui ne suis pas réfractaire aux récits violents, j’avoue avoir un peu souffert pour certaines scènes où je me serais bien passé de certains détails. L’écriture de Lize Spit et le travail de traduction d’Emmanuelle Tardif permettent cependant, tout comme cette construction bien huilée, de ne pas vouloir lâcher le livre, même le cœur au bord du billot. Une prouesse pour un premier roman même s'il est éprouvant à lire.

Ce roman est mon pavé d’hiver, lu dans le cadre des « Quatre saisons de pavés » de Moka Milla.

Traduit du néerlandais (Belgique) par Emmanuelle Tardif.

Lize Spit - Débâcle

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Publié dans #Roman

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Publié le 6 Février 2025

Mike McCormack - La nuée des âmes

Le retour de l’angélus 

Six ans après « D’os et de lumière », j’étais impatiente de renouer avec la prose de Mike McCormack. Autant vous dire que j’ai été surprise en commençant ce nouveau roman.

Là où « D’os et de lumière » s’ouvrait sous la forme d’un poème au son de l’angélus, « La nuée des âmes » interpelle par son écriture directe et son ambiance inquiétante. Pourtant, nous sommes face à une même situation : un homme seul avec ses pensées qui l’assaillent de plus en plus. Et la comparaison entre les deux romans ne s’arrête pas là, au fur et à mesure que l’on progresse dans l’histoire et que le style McCormack se déploie.

Nealon revient dans la ferme familiale en Irlande. Il est seul alors qu’il a pourtant une femme, Olwyn, et un garçon, Cuan. Où sont-ils ? Que vient faire Nealon dans cette maison ?

Nous n’avons même pas le temps de nous poser ces questions car, dès le départ, un coup de téléphone retentit. Un homme veut rencontrer Nealon sans lui donner une raison ou même son identité. Il veut non seulement lui parler mais il semble aussi connaître ses moindres faits et gestes dans la maison. Qui est cet homme et que lui veut-il ?

L’histoire se déroule en trois parties : le retour dans la maison, le trajet de Nealon en voiture, la rencontre avec l’homme.  Le tout est accompagné de nombreux flashbacks qui permettent d’en savoir un peu plus sur le passé de Nealon… même si le mystère demeure. Progressivement, en parallèle de l’histoire de Nealon, on découvre qu’une menace pèse de plus en plus sur le pays entier. Est-ce vraiment si parallèle ?

Mike McCormack nous livre un thriller métaphysique qui se dévore. La prose est déstabilisante au départ mais elle nous attrape, ne nous lâche pas, nous envoûte, nous plonge dans les ténèbres. Nous avons les yeux écarquillés et le souffle court jusqu'à la fin aux accents bibliques.

Pour lire ce roman, il faut cependant accepter qu’il apporte bien plus de questions, de réflexions que de réponses. Si vous êtes du genre à aimer une « vraie » fin, vous ne vous retrouverez pas dans ce récit.

Les mêmes thèmes de prédilection que dans le précédent roman sont creusés : la famille, la corruption, la maladie et la mort, la beauté parfois inquiétante de l’Irlande, les limites de notre monde hyperconnecté en mal de démocratie, la peur de l’effondrement.

Où est le bien ? Où est le mal ? Existent-ils séparément ?

J’ai lu ce roman au moment du décès de David Lynch, au moment de l’investiture de Donald Trump. Une période où la réalité et le rêve – pour ne pas dire le cauchemar – ne semblent faire plus qu’un… Je ne pouvais pas trouver meilleure lecture.

L’angélus sonne, doit-on maintenant prier ?

Traduit de l’anglais par Nicolas Richard (tout comme le précédent roman).

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Publié dans #Roman

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Publié le 31 Janvier 2025

Jeanne Benameur - Nous vous parlons d’amour

Mais qui sommes-nous
pour oser venir vous parler d’amour
dans ce monde ?
peut-être nous trouvez-vous bien présomptueux
ou naïfs
ou simplement bêtas
comme si l’intelligence devait servir
qu’à mesurer les failles
détailler le chaos
révéler la haine

Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour ?

Ce nouveau recueil de Jeanne Benameur est inspiré par sa rencontre avec des comédiens. De cette rencontre et d’autres événements, collectifs ou plus personnels, Jeanne Benameur donne à chaque personnage une voix, une singularité mais aussi ce qui fait d’eux des être universels. Car derrière ce monde insensé, nous partageons encore l’amour comme valeur universelle.

Une poésie où les frontières ne sont que des « pointillés rouges sur nos cartes de géographie » que l'on peut franchir sans problème car les mots sont comme des oiseaux, « ça n’a aucune importance / les frontières les routes », même s’il faut prendre garde car on peut tirer sur des oiseaux.

Une poésie pour les êtres qui n’ont pas la bonne langue, même s’ils la maitrisent car ils n’ont pas les bons papiers. Et puis même s’ils les ont, ça ne suffit pas. « Ni noir ni arabe », dit un homme à la poétesse. Les barrières de nouveau qui se dressent. Tenter de tout faire pour les briser. Se rappeler que nous avons la même origine, le ventre de nos mères. Poser des mots.

Poser des mots sur les corps immobiles et dignes mais dont le deuil fait ployer la nuque comme ploie celle des êtres en guerre, en souffrance. La nuque des êtres effrayés, désespérés par ce monde aussi sombre et haut qu’une montagne.

Poser des mots pour garder vivant, dans nos poitrines, les beautés du monde, ces choses minuscules et pourtant si grandes.

Poser des mots pour attraper « des moments de grâce / ceux où la peur s’évanouit / des moments de grâce pour nous tous / même dans les lieux les plus sordides ». Poser de l’amour.

Poser de l’amour, à travers des regards, des gestes, des mots. Les poser comme une audace dans un monde où « l’espoir s’amenuise tellement ».

L’audace de donner et d’écouter, de sentir.

Faire humanité…

… et malgré tout avancer…

Où est le sauveur ?

En nous !

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Publié dans #Poésie

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Publié le 27 Janvier 2025

Virginia Woolf - Flush

Une biographie qui a du chien 

C’est en lisant la chronique de Nicolemotspourmots que j’ai acheté ce livre qui a pourtant dormi plusieurs mois dans ma bibliothèque.

Le thème de ce mois de janvier pour le challenge « Les classiques c’est fantastique » était « les animaux, ces héros » ce qui m’a permis de le sortir et de le lire. Merci Moka Milla et Pages Versicolores !

Nouvelle assez méconnue, publiée en 1933, « Flush » est la biographie fictive du chien de la poétesse Elizabeth Barrett Browning. Pour autant, Virginia Woolf puise dans la correspondance entre la poétesse et Robert Browning pour structurer son récit.

Flush est un jeune épagneul cocker qui naît dans la campagne chez Miss Mitford. Cette dernière, pour remonter le moral de son amie Elizabeth Barrett, alitée dans sa chambre londonienne, décide de lui donner l’animal.

D’une vie en plein air à la campagne, Flush doit d’habituer à une vie recluse en ville et apprivoiser sa nouvelle maîtresse. Autant dire que sa vie est bouleversée.

Nous assistons à la naissance des liens entre Flush et sa maîtresse. Flush ne comprend pas vraiment le langage humain mais il a de l’instinct et finit par savoir comment se comporter même quand des choses l’énervent… ou des gens, comme le fameux Robert Browning dont Elizabeth tombe amoureuse.

Les années passent et réservent des surprises menant de Whitechapel à l’Italie.

Cette nouvelle, assez méconnue, est un petit bijou de finesse. Le récit est exquis, so british, so Virginia Woolf. L’humour est omniprésent et la satire a toute sa place. Parce que derrière l’histoire de Flush, c’est toute une critique de la société victorienne que livre l’autrice : les différences entre les humains et non-humains, entre les femmes et les hommes, entre les riches et les pauvres. C’est très habilement mené et avec parfois des accents shakespeariens.

Le plus bluffant est la façon dont Virginia Woolf réussit à rendre naturel le suivi de l’histoire à travers les yeux de Flush. Il ne comprend pas toujours ce que les humains font. Lui, il aime, inconditionnellement et finit même par s’émanciper quand les Browning s’installent en Italie. Emancipation qui va de pair avec celle de sa maîtresse, enfin libérée du joug de son père et d’une société victorienne qui meurt comme sa reine.

Traduit de l’anglais par Catherine Bernard.

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - janvier 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - janvier 2025

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Publié le 23 Janvier 2025

Rita Mestokosho - Née de la pluie et de la terre

Il y a des matins
Où le silence captive toute la place de notre vie
Et là on a besoin d’entendre
Un son une musique le vent
On a besoin d’écouter l’autre
Soi-même…
L’hiver est un moment de réflexion
Où notre corps habite nos pensées.
Moi je garde le silence pour mieux entendre la vie

Chant du peuple innu

Ce recueil, bilingue français/innu-aimun en grande partie, est le fruit d’une rencontre entre Rita Mestokosho, poétesse innue et Patricia Lefebvre, photographe française qui a consacré toute une exposition sur son voyage chez les Innus. Nous avons donc affaire à un très bel objet où les mots et les photos se répondent, évoquent la beauté, la fragilité des vies humaines mais aussi du milieu dans lequel elles évoluent.

La poésie de Rita Mestokosho est une poésie qui communie avec la nature, qui raconte avec fierté et nostalgie les racines, les ancêtres. Une poésie simple mais remplie d’âme, fidèle aux valeurs innues.

Les photographie en noir et blanc de Patricia Lefebvre viennent sublimer les poèmes et délivrent une vraie authenticité, vérité sur le peuple.

L’intimité des mots, l’intimité des photos.

Une bien belle découverte que je vous recommande.

Photographies de Patricia Lefebvre.

Yvette Mollen pour la traduction vers l’innu-aimun

Rita Mestokosho - Née de la pluie et de la terre

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Publié dans #Photographie, #Roman

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Publié le 19 Janvier 2025

Baptiste Morizot et Suzanne Husky - Rendre l'eau à la terre

Rendre l’eau à la terre, c’est aider la vie à aménager le monde pour la vie

Alliances 

Depuis 8 millions d’années, un animal agit sur les fleuves et les rivières, permettant d’hydrater les sols, d’éviter des crues trop importantes, de faire vivre toute une faune et flore : le castor.

Oui mais voilà, depuis le Moyen-Âge en Europe et depuis deux siècles en Amérique du Nord, il est chassé, tué car vu comme nuisible. L’homme aménage le territoire, déforeste, cultive et pour cela, il a besoin de drainer, de simplifier le réseau hydrologique des bassins versants pour assécher et augmenter la surface des zones cultivables et constructibles. Les rivières sont mutilées, réduites à être droites, délimitées. Or, la rivière, ce « n’est pas le trait bleu sur la carte », c’est plus vaste que cela. Une rivière en bonne santé est anabranche, c’est-à-dire qu’elle multiplie les chenaux secondaires et se déplace en eux.

L’homme a ainsi engendré une sécheresse structurelle qui s’accentue avec le changement climatique présent et à venir. Les résultats sont visibles avec les méga-feux mais aussi les crues dévastatrices amplifiés par cette gestion des eaux.

En éradiquant les castors, en laissant à des aménagistes, nous avons non seulement détruit les milieux mais également engendré un illettrisme face aux paysages de l’eau.

Et si le castor nous permettait de renouer avec les milieux, avec les autres vivants non-humains ?

C’est le pari de Baptiste Morizot et de Suzanne Husky dans ce livre aussi beau qu’intelligent.

Ne nous y trompons pas, ce livre « n’est pas un livre sur les castors. C’est un livre sur les liens entre l’eau et la vie, leurs relations intimes, invisibles et diffuses dans le temps profond de l’évolution. Et le castor est l’ambassadeur de ces liens, il les rend moins abstraits, il les incarne et leur donne vie. Il nous permet d’imaginer des alliances et d’agir ».

Penser l’animal comme une force écologique qui contribue à la régénération des milieux et l’atténuation des crises. Apprendre d’eux mais aussi rendre réel et sérieuse l’idée d’une alliance entre humains et non-humains. Réactiver ce qui peut permettre à la rivière de se regénérer elle-même pour se guérir, de façon autonome, en apprenant d’animaux comme le castor.

Dans cet ouvrage, l’objectif de basculer d’un paradigme des services écosystémiques (= les hommes tirent tout le bénéfice du milieu dans une idéologie capitaliste incompatible avec les forces vivantes et les milieux) à un paradigme des alliances inter-espèces. Les alliances intéressantes sont bien évidemment celles qui rassemblent les forces du vivant et permettent des usages de la terre soutenables avec des approches « low-tech » et « low carbon ». C’est restituer une diversité des forces qui créent de l’habitabilité.

Les textes de Baptiste Morizot sont, comme toujours, passionnants, très bien documentés et non exempts d’une forme de poésie. Les aquarelles de Suzanne Husky ne sont pas là uniquement pour illustrer le livre, elles permettent de raconter ce que le texte ne parvient pas parfois avec précision à rendre, à matérialiser concrètement. Elles ont ainsi leur propre narration.

Le point important de cet ouvrage, c’est que les auteurs ont eux-mêmes expérimenté sur le terrain ce qu’ils expliquent en théorie et avec des résultats assez rapides et impressionnants, donnant envie de contribuer à ces alliances. Baptiste Morizot déploie d’ailleurs l’arsenal nécessaire pour les mettre en place et les faire vivre, tout en étant conscient de la possible récupération politique par le monde extractiviste qui pourrait y voir un investissement à bas coût pour maximiser les performances agricoles.

Tout est bien pensé, bien expliqué, bien foutu. On aurait besoin de davantage de livres de ce genre, permettant de voir que le monde peut changer au moins au niveau local si on s’y met à plusieurs.

Baptiste Morizot et Suzanne Husky - Rendre l'eau à la terre

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Publié dans #Ecologie, #Essai

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Publié le 16 Janvier 2025

Florence Saint-Roch - Cartographies

un degré après l’autre
tu tiédis tu chauffes tu brûles
sûrement on s’approche
mais de quoi

Cri de la Terre

« Le climat fait ses œuvres ».

C’est le premier vers de ce recueil et il évoque aussi bien les poèmes de Florence Saint Roch que les illustrations produites par Nicolas Blondel.

Les poèmes évoquent le temps qui passe et le temps qu’il fait et leurs conséquences sur notre Terre qui s’étrécit à cause des humains.

Les œuvres utilisent des pages de livres laissées libres dans un jardin, patinées par le temps qui passe et le temps qu’il fait avant d’être travaillées et encrées.

« Le climat fait ses œuvres ».

Il patine car nous l’avons altéré. Il altère tout et nous patinons, glissons sur une pente « à la déclivité sans concession ».

« Les prédictions infatigablement répètent / le même scénario » et pourtant « à la longue l’urgence se fatigue ». On a largué les amarres, on vogue sur des rapides sur lesquels nous n’avons pas de prises.

« Quand le monde s’étrécira

il faudra faire avec les vestiges les reliefs

les lettres rescapées sur un radeau ».

Ne restent que les mots pour crier, faire crier la Terre. Des mots déchirés, déchirants. Ancrés, encrés comme on peut.

« on n’a pas d’autres choix

que d’écrire l’histoire

jusqu’à son terme

chercher comment bien finir

guetter un ultime rebondissement

peut-être ».

Et si cet ultime rebondissement était d’« éloigner notre part nocturne », « inventer des géographies / qui ne seraient pas hantées » ?

À quand de nouveaux cartographes ?

Florence Saint-Roch - Cartographies
Florence Saint-Roch - Cartographies

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Publié dans #Poésie

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