Publié le 17 Octobre 2025

Julia Sintzen - Sporen

Langage du silence

« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».

Mais avant que la bouche se taise, il y a un « Nee », un « Non » qui retentit. C’est le Non d’une femme, celui de Rinske qui fuit, qui tente d’échapper à la violence de son mari.

Non, elle ne retournera pas auprès de Wim.

Et pourtant… on retrouve Rinske et Wim dans leur vie de couple après la Seconde Guerre mondiale. Avant le non. Après le non. Dans le désordre chronologique. Dans le désordre de leur vie. Dans le désordre des mots. Des bribes. Des traces : « Sporen » en néerlandais.

Julia Sintzen nous livre des instantanés d’histoires qui forment un album familial où le langage ne semble plus avoir sa place. Pourtant, ce langage est justement au cœur de ce roman. Sur le fond comme et sur a forme. Au-delà de l’écriture fragmentaire et « déchronologique », la phrase est mouvante. Au début du livre, la prose coule à flot avec de longues phrases que seules des virgules viennent rythmer pour ne pas perdre le souffle, comme Rinske qui s’enfuit. Comme si ce déversoir était la conséquence d’une trop grande, d’une trop longue retenue. Mais, la phrase change par la suite selon l’histoire racontée, selon le contexte. Nous avons aussi le mélange de trois langues : le français, le néerlandais et le limbourgeois renforçant cette histoire de couple heurtée par la violence mais surtout par le silence, par l’absence de communication.

« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».

Comme un chêne, chaque personnage « grossit, son écorce durcit, il garde des écorchures, infimes, dans ses nervures ».  L’autrice livre par bribes ce que cachent ces silences, ce que cachent les êtres : les cauchemars de Wim après la guerre en Indonésie ou encore la perte d’un enfant.

On se retrouve face à un « kruiswoordpuzzel » (mots croisés) : « Rinske et Wim cherchent les mots, ils cherchent côte-à-côte, chacun ses mots, trouver les mots, ça se joue à la lettre près, les mots justes… ». Là où les mots peinent à être livrés, les impressions, les sensations, les souvenirs, les images mentales viennent en renfort.

« Tout finit par s’éteindre de la bouche ».

Même quand la bouche se tait, la main, elle, peut dire, peut laisser des « sporen ». C’est ce que fait à merveille Julia Sintzen dans ce premier roman saisissant par son audace mais aussi par sa maturité. L’autrice aurait récolté des histoires de sa propre famille pour tisser cette histoire.

Même quand les bouches s’éteignent, même quand les êtres s’éteignent, les traces sont là, se transmettent… trouvent le chemin des mots.

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Publié dans #Roman

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Publié le 12 Octobre 2025

Perrine Le Querrec - Pièces d'eau

À vau-l’eau

Après avoir regardé notre humanité à travers ses feux, Perrine Le Querrec la regarde maintenant à travers cette matière « bavarde et meurtrière », cette matière « tombeau baptême / Entre-deux / la boussole des mots » : l’EAU.

L’eau stagnante ou tumultueuse de nos vies, de notre Histoire, de nos mythes est convoquée : les sirènes, le théorème d’Archimède, Narcisse, L’Enfer de Dante, Marat, le radeau de la Méduse, la Vague d’Hokusai, les plages du débarquement, les Algériens qu’on noie dans la Seine, Florence Arthaud, les naufrages de migrants… et tant d’autres dont ce drame récent qui fait écho à la Nantaise que je suis : la mort de Steve Maia Caniço dans la Loire en cette fête de la Musique 2019.

Tout comme dans le recueil Feux, la forme des poèmes épouse parfois son sujet : des poèmes-reflets en miroir, des pavés dans la mare, des poèmes-ressac…

Avec Pièces d’eau, Perrine Le Querrec semble confirmer le projet d’une tétralogie sur les quatre éléments. C’est avec plaisir que je lirai les prochains opus.

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Publié dans #Poésie

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Publié le 5 Octobre 2025

Antoine Wauters - Haute-Folie

La folie ? C’est le pays des souffrances qui n’ont plus nulle part où aller.

Atavisme

Le narrateur prend la parole. Nous ne savons pas qui il est, nous ne le saurons qu’à la fin.

Le narrateur « s’apprête à briser le silence ». Il parle alors que « toute sa lignée s’est tue ».

Il va nous conter cette histoire et tant pis si on le croit ou non.

Haute-Folie. Un magnifique nom mais qui résonne comme une prophétie funeste.

Haute-Folie. Un lieu où Gaspard et Blanche voient leur ferme prendre feu à cause de la foudre.

Haute-Folie. Un lieu où tout est à reconstruire… et pourtant tout va être détruit.

L’incendie ne s’est pas contenté de réduire en cendres la ferme, il a tout cramé sur son passage, même les êtres.

Haute-Folie devient le lieu où la malédiction familiale prend forme : « Toute notre histoire tient dans son nom ».

Comment faire pour échapper à la folie qui n’est rien d’autre qu’une souffrance qu’on ne parvient pas à éteindre, qui couve là et attend la moindre brise pour s’attiser ?

Comment ne pas tomber dans la malédiction, la contourner ?

Comment ne pas refaire les mêmes erreurs et emprunter une autre trajectoire ?

Ce sont toutes ces questions que se pose Josef, le fils de Blanche et Gaspard.

Toute une vie à tenter d’échapper au malheur.

Toute une vie à tenter de trouver une manière de vivre autrement.

Toute une vie à consigner dans des cahiers de notes ses réflexions sur le monde, sur son sens, sur la place à occuper.

Mais surtout, toute une vie à se rendre compte que la vraie malédiction, c’est « ce silence, cette distance de soi à soi que d’autres vous imposent ».

C’est un vrai plaisir d’avoir renoué avec l’œuvre Antoine Wauters. Avec ce nouveau roman, je retrouve cette belleécriture lyrique, poétique tout en étant directe, sans fioritures. Sous la noirceur du récit se dégage une vraie lumière même si parfois la manière de raconter peut creuser une certaine distance entre le lecteur et les personnages.

Le roman se lit comme une tragédie grecque où le récit de la vie de Josef est ponctué par les pages en italiques du narrateur qui forme à lui tout seul une sorte de chœur.

Au-delà de la malédiction d’une lignée, nous sommes surtout plongés dans l’importance des liens intergénérationnels mais aussi sur le poids des lieux. Tout comme l’auteur, je crois profondément à ces lieux qui nous habitent, qui nous fascinent, qui nous hantent, qui nous transforment… pour le meilleur ou le pire. La philosophie prend aussi toute sa place dans les questionnements sur la quête de soi, sur le sens d’une vie. Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de terminer cette chronique avec cette citation de Ludwig Wittgenstein en exergue de ce roman :

La solution du problème que tu vois dans la vie, c’est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème.

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Publié dans #Roman

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Publié le 2 Octobre 2025

Claire de Duras - Ourika

De la lumière aux ténèbres

En ce mois de rentrée scolaire, nous devions lire une œuvre au programme du bac de français ou de l’agrégation de lettres pour Les classiques c’est fantastique. Les Œuvres romanesques de Claire de Duras étant au programme de l’agrégation, j’ai jeté mon dévolu sur la nouvelle Ourika publiée en 1823, à peine quelques années avant le décès de l’autrice.

Dans cette nouvelle longtemps oubliée (tout comme son autrice), inspirée de faits réels, Claire de Duras décide de faire d’Ourika non seulement la première héroïne noire de la littérature française mais aussi une héroïne qui prend elle-même la parole.

Dans un couvent, un médecin rend visite à une vieille femme qui décide de lui raconter son histoire avant de mourir. Nous suivons ainsi une jeune enfant ramenée du Sénégal par le gouverneur, le chevalier de B. Elle est confiée aux bons soins de sa tante, la maréchale de B., qui l’éduque comme n’importe quelle petite fille de sa société.  Elle hérite ainsi des codes, de la culture de cette société où elle est heureuse et où elle n’a pas vraiment conscience de sa couleur d’autant plus que tout le monde lui porte de l’intérêt.

Pourtant, le soir d’un bal en son honneur, elle surprend derrière un paravent la conversation entre sa bienfaitrice et la marquise. La foudre s’abat sur elle, tout son monde s’écroule, elle prend conscience que son destin est brisé car elle n’a pas la bonne couleur de peau. Cette révélation, couplée à un chagrin d’amour terrible pour Charles, le petit fils de Madame de B., la décille et lui permet ainsi de voir que le monde dans lequel elle évolue avec innocence est en fait hypocrite, plein de préjugés…

Ourika est bien plus qu’un roman d’apprentissage. Cette nouvelle porte en elle toutes les convictions, tous les engagements de l’autrice. Née dans une famille martiniquaise, d’un père luttant contre l’esclavage et mort guillotiné, Claire de Duras évoque à travers le destin d’Ourika le désenchantement et la désillusion provoquées par une Révolution Française qui n’a pas réussi à gommer les inégalités et un Empire qui a remis l’esclavage. L’autrice dénonce aussi l’hypocrisie du milieu aristocratique de son temps, imprégnée du mythe du « bon sauvage ».

Outre les aspects historiques et engagés, Ourika est littérairement à la croisée de l’héritage des Lumières mais aussi de l’avènement du Romantisme : promotion de l’individu en tant qu’être singulier, fait d’émotions et de sentiments exprimés de façon lyrique. Claire de Duras était proche de Chateaubriand qui l’a encouragée à écrire.

Enfin, il ne faut pas omettre l’aspect tragédie grecque avec cette héroïne prise aux forces du destin, vouée à la solitude et à la mort. C’est dans cette dimension que Claire de Duras se confond avec son héroïne, elle-même aux prises avec la maladie (la tuberculose) et la solitude (son mari l’a épousée par intérêt et la trompe sans cesse). Et on rejoint ainsi la citation de Lord Byron en exergue : « This is to be alone, this, this is solitude ».

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

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Publié le 29 Septembre 2025

Jacques Roubaud - Quelque chose noir

La mort est la pluralité obligatoire.

Nonvie

Poète membre de l’Oulipo, Jacques Roubaud publie en 1986 un recueil bien différent de ses précédents : Quelque chose noir. Il est dédié à sa femme Alix Cléo décédée trois ans auparavant à seulement trente-et-un ans.

Alix Cléo était une photographe canadienne, arrivée en France dans les années 70 pour faire une thèse sur le philosophe Wittgenstein. Elle épousa Jacques Roubaud en 1980. Elle était également l’autrice d’une séquence de dix-sept photos, intitulée Si quelque chose noir qui a donc inspiré directement le titre de ce recueil-hommage.

Jacques Roubaud a fait publier le journal d’Alix Cléo au Seuil en janvier 1984, retranscrit avec des ajouts de photographies.

Sans doute cette plongée dans l’œuvre et les écrits d’Alix a conduit Jacques Roubaud à une intériorisation des mots de son épouse et la venue de ce recueil tant habité par la mort, la noirceur mais aussi par l'œuvre de sa femme. Il faut dire que le travail d’Alix Cléo était lui aussi très habité par l’esthétique mortuaire avec une importance des nus, des gisants.

Quelque chose noir est plus qu’un recueil, c’est comme le tirage sans cesse renouvelé d’une pellicule de photos, un « roman-photo » où la mort de l’aimée est évoquée de façon directe, implacable, froide, presque à distance et ce dès le premier poème: « Il y avait du sang lourd sous ta peau / dans ta main tombé au bout des doigts / je ne le voyais pas humain ». On sent que le poète souhaite raconter la vérité dans toute sa crudité. Nous ne sommes pas face à une élégie : tout n’est que douleur, violence, noirceur. Cependant, malgré tout, la référence à la présence d’Alix est constante, notamment à travers ses photographies.

Si le recueil est dans la tradition littéraire de la perte de l’être aimé, le mathématicien oulipien n’est jamais très loin.  Le recueil est structuré en neuf sections de neuf poèmes de neuf vers auxquels il faut ajouter un dernier poème Rien, datant de 1983. Cette contrainte poétique est peut-être une façon pour le poète de mettre de la distance avec ce sujet si intime.

Nous avons une multitude de recours stylistiques accentuant le lyrisme : l’utilisation du blanc, la fragmentation, la répétition, le rythme ternaire… Nous sommes dans le ressassement, dans le ressac des pensées et images du poète. Sans doute cette façon de procéder est aussi le moyen pour le poète de sortir de cette « aphasie » dont il a été victime avec le décès, cette phase de silence et d’impuissance poétique de plusieurs mois.

Ce recueil est d’une très grande richesse et c’est sans doute ce qui a motivé son inscription dans les programmes des agrégations de lettres 2026. Il semble également important, pour mesurer toute la force de ce recueil, de lire en parallèle le journal d’Alix Cléo et un autre ouvrage de Roubaud sorti également dans les mêmes eaux que Quelque chose noir, à savoir Le Grand Incendie de Londres. Je ne l’ai pas fait.

La meilleure façon de parler de ce recueil est tout simplement de le laisser parler lui-même, alors je tire ma révérence avec des extraits.

Lu dans le cadre du challenge « Les classiques c’est fantastique » organisé par Moka Milla dont le thème pour ce mois de septembre est « C’est au programme ! » : il fallait donc piocher nos lectures dans les œuvres de programmes de français au bac ou d’agrégation de lettres.

Jacques Roubaud - Quelque chose noir
Jacques Roubaud - Quelque chose noir
Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - septembre 2025

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Publié le 26 Septembre 2025

Aurélie Olivier - Cordon tombe

Déni de grossesse

Cordon tombe. Un titre simple en apparence et pourtant au sens multiple. Ce n’est pas une surprise avec Aurélie Olivier quand on a déjà lu « Corps de ferme » : la polysémie et les jeux de mots sont une seconde nature chez la poétesse.

Cordon tombe. Le cordon qui tombe. La tombe du cordon. La vie, la mort. L’entre-deux. Le silence surtout.

Le recueil débute au pays des pépères. Dans ce pays, environ trois cents nourrissons « pas perçus » naissent chaque année. Sur ce chiffre seul quelques-uns « pris en flagrant délit de vie / à l’effet dit surprise survivent ».

C’est pour ces « inconcevables » que la poétesse « ouvre ici une cellule de crise » en forme de poème faire-part.

Pourquoi ?

Parce qu’il y a eu un silence. Parce qu’il y a eu un « gros placard transparent au milieu de la pièce » de l’enfance et enfin une révélation : « Trois décennies plus tard […] ma famille d’origine m’avoue l’existence de mon placard de naissance ».

Une sorte de conclusion : « C’est un immense soulagement » qui engendre pourtant une « respiration qui n’est pas la joie ».

Déni de grossesse total. Ça semble simple à nommer mais la famille rechigne ce qui oblige la poétesse à « vouloir en découdre en rafales avec le déni du déni qui partout fait son nid ». Elle reprend la main sur son histoire, sur sa naissance pour en être l’actrice. Se redonner une gestation avec « échographie de rattrapage », attendre la délivrance de ce poids, de ce silence, de ce déni qui persiste. Et enfin se donner naissance après bien des chemins de traverse.

« J’arrive à terme ».

« Le cordon tombe […] mon nombril cicatrise […] je vais enfin pouvoir aller regarder ailleurs ».

 

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Publié dans #Poésie

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Publié le 23 Septembre 2025

George Sand - À l’ombre des bois

Défense de la forêt

La forêt a toute sa place dans l’œuvre de George Sand notamment dans ses romans champêtres. Il faut dire que l’écrivaine a une très grande sensibilité au vivant sous toutes ses formes. Elle étudie la botanique, lit Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, Alexander von Humboldt. Elle est au contact des paysans et de la vie rurale depuis son installation à Nohant. Ce petit « recueil forestier » de cinq textes, écrits entre 1855 et 1872, en est la parfaite illustration.

Au-delà de la sensibilité à la nature, George Sand développe une véritable pensée écologique avant l’heure. Elle résiste en effet au positivisme et elle ne veut pas voir en la forêt une unique ressource, même artistique. Elle réclame qu’on sauve la forêt pour elle-même. Elle défend la notion de « milieu » où tout s’imbrique, où toute est englobé et permet la vie sous toutes ses formes. Cette pensée est notamment décrite dans le dernier texte – La Forêt de Fontainebleau (1872). Dans cet article pour le journal Le Temps, elle évoque l’année terrible de 1871 où la forêt a subi des coupes massives avec la guerre. Malgré le désastre, l’Etat français souhaite « récupérer » les abattages de bois non réalisés pendant les deux années précédentes. Si George Sand rejoint la création du « Comité de protection artistique de la forêt de Fontainebleau » qui organise une pétition à destination du président Adolphe Thiers, elle a une vision bien plus proche de celle que nous avons aujourd’hui, au point d’être prophétique… Je vous laisse méditer sur les dernières lignes de ce texte :

Quand la terre sera dévastée et mutilée, nos productions et nos idées seront à l’avenant des choses pauvres et laides qui frapperont nos yeux à toute heure. Les idées rétrécies réagissent sur les sentiments qui s’appauvrissent et se faussent. L’homme a besoin de l’Eden pour horizon. Je sais que beaucoup disent : "Après nous la fin du monde !" C’est le plus hideux et le plus funeste blasphème que l’homme puisse proférer. C’est la formule de sa démission d’homme, car c’est la rupture du lien qui unit les générations et qui les rend solidaires les unes aux autres.

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Publié dans #Essai, #Ecologie, #Classique

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Publié le 17 Septembre 2025

Ariana Harwicz - Erreur de jugement

Tout perdre

Elle est argentine mais elle est installée en France, près de Sancerre. Elle est mariée, a deux fils. Nous la découvrons en plein dans la tourmente : accusée de violences sur son conjoint, on lui retire la garde des enfants. Elle n’a droit qu’à des visites dans un lieu surveillé, en présence de son mari. La situation la fait sombrer dans une forme de marginalité. Une seule chose l’obsède à présent : ses enfants, au point de les épier, de les suivre. Jusqu’au kidnapping. S’en suit une cavale en voiture émaillée de conversations téléphoniques entre les deux conjoints et de flash-back sur son arrivée en France, ses difficultés pour tomber enceinte et la cohabitation avec une belle-famille aussi envahissante que malsaine.

Jusqu’où peut aller cette fuite ?

C’est avec grand plaisir que j’ai renoué avec la plume d’Ariana Harwicz après son Crève, mon amour qui m’avait saisie. Tout comme dans ce précédent roman, la narratrice d’Erreur de jugement a une rage, une sauvagerie en elle. C’est son essence pour tenir, elle qui a tout quitté par amour et perd maintenant tout par amour. On sent qu’elle sombre de plus en plus dans une forme de folie égale à celle du monde qui l’entoure, de son entourage. Tout se mêle : colère, détresse, mal-être. Ses enfants sont ceux qui la maintiennent mais la conduisent aussi à la folie.

On suit en permanence les pensées de la narratrice et on découvre plusieurs facettes de ce personnage. On voit le sentiment de solitude, d’exclusion qu’elle a pu subir dans ce coin rural français où la belle-famille se révèle antisémite et xénophobe. Elle n’hésite pas à jouer avec le nom de famille Fournier pour le transformer en Fourniret. Cependant, on ne peut pas adhérer à tout ce qu’elle pense, à tous ses actes. C’est la force d’Ariana Harwicz d’offrir à son lecteur des personnages non manichéens, tellement complexes qu’on ne s’attache pas forcément à eux mais eux, sans nul doute, s’accrochent à nous, nous collent à la peau et nous mettent devant les yeux quelques réalités et frayeurs.

Il est clair que tout le monde ne pourra pas apprécier ce genre de livre mais c’est une expérience de lecture. Moi, j’adhère à fond dans cette cavale au rythme effréné qui soulève la fragilité et la bassesse des êtres humains.

Traduit de l’espagnol par Alexandra Carrasco.

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Publié dans #Roman

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Publié le 14 Septembre 2025

Emile Zola - La Curée

Les Rougon-Macquart #2

J’avais lu La Curée au lycée et j’avais tellement détesté ma lecture !!! Il fallait vraiment que je me lance le défi de lire tous les RM dans l’ordre chronologique pour me frotter de nouveau à ce roman.

Et quelle surprise d’avoir cette fois-ci aimé ma lecture ! Ce roman s’apprécie sans aucun doute après quelques années au compteur.

Avec ce deuxième opus, nous quittons Plassans pour Paris dans les années 1850.

Aristide Rougon s’installe à Paris sans un sou mais avec l’espoir de faire fortune. Son frère aîné, Eugène, devenu ministre de Napoléon III, l’aide discrètement dans son ascension tout comme sa sœur Sidonie, une commerçante aux nombreuses relations et aux bras longs. Aristide Rougon devient Aristide Saccard, un nom où « on dirait que l’on compte les pièces de cent sous ».

Nommé à la mairie de Paris, Aristide va habilement spéculer sur cette capitale en plein travaux haussmanniens. Paris est ainsi découpée, dépecée par des chasseurs sans scrupule avides d’argent et de pouvoir (d’où le titre de Curée).

Toujours en quête d’argent frais, Aristide épouse en secondes noces la jeune Renée Béraud du Châtel. Cette femme dans une situation délicate est la détentrice d’une belle fortune et de belles propriétés. Oisive et capricieuse, Renée s’ennuie et va finir par succomber au charme de Maxime Saccard, son beau-fils. Zola nous rejoue ainsi le mythe de Phèdre d’ailleurs explicitement évoqué dans le roman. Paris n’est ainsi pas la seule à être sacrifiée par l’avidité des hommes… Renée aussi.

Avec cet opus, nous entrons de plain-pied dans cette branche des Rougon, cette lignée légitime mais tout aussi répugnante que celle des Macquart.

C’est le roman de la luxure, de la cupidité, des excès, des vices où se mêlent argent, pouvoir, inceste. C’est le symbole de la débauche d’une bourgeoisie et d’une aristocratie clinquantes. Zola accentue cet aspect par la description minutieuse des réceptions, des pièces de théâtre, des toilettes de Renée mais aussi par le lyrisme de la relation entre Renée et Maxime.

Mais surtout, ce qui rend la lecture si proche pour nous lecteurs du XXIe siècle, c’est que l’on a le sentiment que peu de choses ont changé. Nous sommes toujours dans la curée, à un niveau international cette fois-ci. Les chasseurs ont changé de visages mais les fusils sont les mêmes. Les victimes aussi.

À bientôt pour Le Ventre de Paris.

Emile Zola - La Curée

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Publié le 11 Septembre 2025

Guillaume Poix - Perpétuité

Administration pénitentiaire

Ce roman a été le dernier livre lu pour le prix du roman Fnac et c’est clairement le préféré de ma sélection. Une vraie découverte et je ne m’y attendais pas. Je ne connaissais pas l’auteur et vu que c’était mon second roman de la sélection à parler de prison (après celui de Didier Castino dont je parlerais plus tard), je n’étais pas attirée. En toute honnêteté, je n’aurais pas pensé l’acheter en librairie. Et pourtant, j’ai plongé complètement dans cette nuit au cœur de la maison d’arrêt, en compagnie de ses surveillants pénitentiaires et de leurs détenus.

La nuit, l’ambiance est particulière : les surveillants sont peu nombreux, les prisonniers ne peuvent pas sortir de leur cellule. Mais, les imprévus, les angoisses lors des rondes, les problèmes de santé sont là. Cette nuit-là vient s’ajouter l’arrivée d’un détenu dangereux transféré d’une autre prison. La tension est palpable.

L’auteur décrit parfaitement la psychologie de ses personnages qui ont chacun leur voix propre. Il montre bien toute l’humanité et l’inhumanité du lieu et de ses « habitants » d’un côté ou de l’autre des grilles.

Les surveillants forment un corps quand bien même ils sont tous différents et ne se parleraient sans doute pas en dehors du travail. Un corps malmené par l’institution, par le regard que l’on pose sur eux. Un corps pourtant indispensable où le relationnel est tout aussi important que le respect des règles de sécurité. J’ai aimé les moments de dialogue entre eux, notamment quand ils partagent les repas ensemble. C’est d’une justesse folle.

Les détenus sont humanisés sous la plume de Guillaume Poix. Ça peut paraître un peu con de le dire parce que ce sont des êtres humains mais ils sont bien souvent réduits à leur statut de détenus, aux faits qui les ont conduits derrière les barreaux. Pas dans ce roman. On a toute la palette des relations possibles entre les surveillants et les détenus. On sent que l’auteur a vécu en immersion dans une maison d’arrêt, a pu discuter, a pu observer, a pu retranscrire l’impalpable.

L’écriture est excellente, oscillant entre le chirurgical et la beauté. Un très beau style qui ne s’embarrasse pas de fioritures mais qui fait mouche. Un chapitre a particulièrement touché en plein cœur, celui consacré au détenu Bachir Al Aloui. Ce chapitre condense tout ce qui fait la force et la beauté de ce roman, c’est un véritable modèle d’écriture.

C’est pour ce genre de découvertes que j’aime participer au prix du roman Fnac. Sortir des sentiers battus. Rencontrer une histoire, des personnages, un auteur.

Alors, n’hésitez pas à découvrir vous aussi ce roman.

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Publié dans #Roman

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