Publié le 31 Mai 2025

Arnaud Dudek - Un printemps en moins

Tu es allongé sur un lit d’hôpital à présent.
[…]
Tu ne sais plus comment.
Mais tu sais pourquoi.

Printemps silencieux

Mai, le joli mai embarque le printemps, les ponts et les gens vers l’été. C’est doux, c’est léger. Mais pas cette année. Mais pas ce printemps.

Gabriel, quatorze ans est dans le coma au fond d’un lit d’hôpital. La raison est le harcèlement scolaire qu’il subit. Comment en est-on arrivé à cette situation ? Pourquoi personne n’a su voir les signaux d’alerte ?

Ces questions sont soulevées avec brio par Arnaud Dudek dans ce roman choral où, tour à tour, nous avons Gabriel (à la seconde personne du singulier), Martin, le père (à la première personne du singulier) puis Marion, une des profs du collège (à la troisième personne du singulier). D’autres personnages font leur entrée par-ci par-là pour apporter un éclairage.

Le récit est brut, épuré mais fin, élégant et je dirais même enveloppant.

J’ai mis du temps à lire ce roman et pourtant, j’ai l’habitude avec Arnaud Dudek des sujets sensibles. Je pense notamment à Tant bien que mal qui abordait la pédophilie. Non, j’ai mis du temps à le lire car le sujet était sans doute un peu trop personnel, ayant moi-même subi au collège du harcèlement. C’est devenu ma hantise une fois prof et c’est toujours ma hantise en étant mère. La différence entre Gabriel et moi, c’est que moi, une fois sortie du bahut, j’étais protégée chez mes parents. Gabriel, lui, subit sans cesse le harcèlement avec les réseaux sociaux. Les conséquences sont donc d’autant plus désastreuses.

Arnaud Dudek a vraiment l’art de raconter les points de bascules, les instants de fragilité de personnages lambdas dans des situations difficiles, tragiques. Ces situations qui font souvent que quelques lignes dans les journaux dans la fameuse catégorie « faits divers » ou elles sont, au contraire, outrageusement médiatisées car récupérées par les hommes politiques.

Or, le harcèlement est une histoire de silence qu’il faut parvenir à briser. Le défi est grand, les moyens mis en place peu nombreux et efficaces. Et pourtant, on a envie que des livres comme celui d’Arnaud Dudek viennent changer les choses. Et puis, malheureusement, on voit de nouveau les informations, on voit le cas d’un lycée à Saint-Tropez qui a été obligé de réintégrer des harceleurs… On a envie de « traverser les nuages. Sans se mouiller ». En attendant, on avance comme on peut.

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Publié dans #Roman

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Publié le 26 Mai 2025

Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme

Pour ce dernier challenge « Les classiques c’est fantastique » de la saison 5, nous étions conviés à aller piocher dans les thèmes des précédentes saisons. J’ai choisi celui « Bord de mer ou grand large » de la saison 3 (vous connaissez mon amour de la mer). Et comme beaucoup des participants de l’époque, je me suis tournée vers Pêcheur d’Islande de Pierre Loti.

Ce roman, avant même de l’ouvrir, on sait. On sait que tout va mal se passer. Comment cette histoire pourrait-elle bien se passer alors qu’il est question de la mer, de la pêche ? Les histoires de mer, tout comme les histoires d’amour finissent mal. En général.

Pêcheur d’Islande est une histoire d’amour entre Yann, pêcheur à bord de la Marie puis de la Léopoldine (je remarque que c’est le prénom de la fille de Victor Hugo… au destin tragique…) et Gaud, la fille d’un riche commerçant de Paimpol qui a vécu auparavant à Paris.

Une histoire d’amour impossible entre deux être timides où la mer joue la maîtresse exigeante, possessive.

Pierre Loti nous permet de suivre ceux que l’on nommait les Islandais, ces pêcheurs qui, chaque année, se dirigeaient vers la mer du Nord pour pêcher et affronter de terribles tempêtes.

Au-delà de l’histoire d’amour, c’est toute une société et toute une économie bretonnes des pêcheurs et armateurs qui sont dépeintes.

Alors oui, c’est lyrique, très romancé. La réalité est édulcorée – nous sommes après tout dans un roman – mais, tout de même, l’auteur met en avant les difficultés des pêcheurs et de leur famille face à la mer qui les engloutit. Combien de morts dans chaque famille ? Combien de veuves et d’orphelins ?

La mort est ainsi omniprésente dans ce roman. Nous sommes presque dans un éloge funèbre permanent entre les décès au large et les attentes fébriles au port. Il ne faut pas oublier que Pierre Loti – Louis Marie Julien Viaud de son vrai nom – était lui aussi un officier de marine tout comme son frère Yann mort en mer.

Avec cette mort qui rôde, la foi, très importante en Bretagne, devient un refuge pour les familles.

J’ai été agréablement surprise par ce roman bien rythmé, bien écrit. Alors oui, le côté aventurier de la pêche est à relativiser face aux drames mais c’est un livre fort, un véritable témoignage de la vie de cette région de Paimpol à la fin du XIXe siècle (et au-delà).

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mai 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mai 2025

Mon choix de thème - saison 3

Mon choix de thème - saison 3

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Publié le 19 Mai 2025

Cathie Barreau - Lettre de Natalia Gontcharova à Alexandre Pouchkine

Chaque grain de peau est un monde. Tes doigts ne savaient pas donner. Tu ne laissais pas le temps que l’on t’aime. Tu te fourvoyais sur le désir : le tien et celui des femmes.

Onde sensuelle

En 1837, l’auteur Alexandre Pouchkine provoque en duel Georges d’Anthès accusé d’être l’amant de sa femme Natalia Gontcharova. D’Anthès le blesse gravement au ventre. À l’agonie, Alexandre est ramené chez lui où il va mourir.

À partir de ce matériau réel, Cathie Barreau construit une fiction forte, aussi bien sensuelle que politique.

Tandis que son mari agonise dans la chambre d’à-côté, Natalia s’installe au bureau de son mari, prend la plume et lui écrit la plus longue, la plus franche, la plus belle lettre de sa vie. Une lettre qui ne pourra sans doute jamais être lu par son destinataire. Et pourtant, elle est là ; les mots coulent, ponctués par les gémissements, les râles d’Alexandre.

Natalia est une femme qui n’a connu que la solitude dans sa quête du désir, du plaisir. Elle rêvait que son mari et elle ne fassent plus qu’un. D’esprit. Mais aussi de corps.

Alexandre, l’homme volage. L’homme qui a toujours été dans la conquête. Dans l’assouvissement de ses désirs. Mais tout n’était qu’illusion.

Natalia, elle, sait ce que c’est. Le désir. Le plaisir qui en découle.

Si elle n’a jamais fauté avec d’Anthès, elle a connu « l’homme des promenades ». Les promenades comme le symbole d’une quête lente, patiente.

Le désir ne naît pas dans la vitesse. Le plaisir n’est pas une conquête, un droit qu’on arrache comme on tire une balle pendant un duel ou durant une guerre.

Ainsi, progressivement, la lettre se fait politique. Alexandre devient le représentant d’une culture viriliste. Il ne songe qu’à son désir tout en n’acceptant pas qu’un homme puisse lui aussi désirer sa propre femme ; sa propriété qu’il défend jalousement.

Dans sa lettre, Natalia ose enfin s’affranchir définitivement de cette possession même si, dans les actes, la liberté a déjà été acquise. Pour autant, pas de revanche, juste le constat clair et triste de deux êtres qui n’ont jamais vraiment su se trouver malgré l’amour qu’il y avait entre eux.

Alexandre, tu vas mourir et nous ne nous rencontrerons jamais.

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Publié dans #Roman

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Publié le 14 Mai 2025

Dominique Fortier - Quand viendra l'aube

Herbier marin

Nuit insomnie. Le bruit des vagues berce l’absence. De sommeil. De père. Un faux-matin où une palette de bleus s’étalent, se mélangent, se recomposent dans cette aube estivale.

Dominique Fortier ne compte plus ces insomnies et ces plongées dans les bleus de l’horizon et de l’âme.

Elle est « habitée par la colère » car elle ne pleure pas seulement la mort du père mais aussi sa vie.

Une vie de silence, c’est ce qui caractérise ce père qui « n’a rien laissé à jeter au feu : ni journal, ni manuscrit, ni correspondance ». Un « silence assourdissant, un fracas muet, privé d’échos » pour celui qui était pourtant bibliothécaire et savait donc l’importance des mots.

Pour briser le silence et sans doute pour apaiser la colère, Dominique Fortier ouvre un journal cet été après la mort, au moment même où elle écrit « Les ombres blanches » consacré, tout comme « Les villes de papier », à Emily Dickinson dont elle emprunte un vers pour le titre de ce journal.

Un journal comme un recueil de poésie car dans toute mort se cache la poésie.

Un recueil sur « l’épaisseur des bleus », les bleus du ciel, de la mer, du manque, de la nostalgie.

Un recueil des lieux qui ont toute leur importance dans son œuvre.

Un recueil de l’enfance qui était lui aussi silencieux et en noir et blanc.

Un recueil pour reprendre son souffle dans l’air vivifiant du bord de mer, quand ce n’est pas le fleuve Saint-Laurent qui refait surface.

Un recueil sur la littérature, ces livres qui sont « de petites lanternes [qu’elle] emporte partout et qui brillent dans le noir d’un éclat de luciole », juste ce qu’il faut pour ne pas se perdre en chemin.

Un recueil où, à travers la mort, la vie est célébrée.

Un recueil qui collecte tous ces petits moments qui donnent du sens à nos existences, ces moments fugaces, éphémères et pourtant sans cesse répétés d’une manière ou d’une autre, tel un ressac.

Un recueil intime qui me berce en tant que lectrice, où je peine à passer une page sans la corner car l’intimité de Dominique touche la mienne sur de multiples points.

Un recueil qui ne savait pas ce qu’il allait devenir mais qui a réussi une prouesse : « échafauder une suite à la mort » et « ça s’appelle continuer à vivre ».

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Publié dans #Essai

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Publié le 11 Mai 2025

Irma Pelatan - Basculement-mère

Maternéité

Mon amie Charlotte m’a tendu le livre et elle m’a dit : « Il me fait penser à toi ».

Alors, je l’ai pris.

Et elle avait raison…

Je me suis retrouvée dans ce recueil comme je m’étais retrouvée dans son premier livre L’odeur du chlore.

Je me demande souvent pourquoi je suis autant fascinée par l’océan alors qu’il m’effraie également beaucoup.

Je me le demande mais, en fait, je le sais très bien. C’est un lieu qui correspond à ce que je suis.

L’océan est mon corps. Large, enveloppant, calme souvent mais parfois déchaîné. Mon corps est un ressac perpétuel.

L’eau est ainsi devenue un élément à la fois familier et craint. Comme nos corps de femmes. Comme nos âmes.

La maternité a rendu encore plus criant cette force attraction-répulsion de l’océan.

Irma Pelatan écrit dans l’eau. Parce que c’est l’espace qui convient le mieux pour parler du féminin, du corps, de l’âme.

Irma Pelatan écrit dans l’eau pour donner naissance :

À une enfant

À une mère

À un recueil.

Elle donne naissance alors que tout semblait mort :

« Amies, c’est presque noyée que je vous écris ».

C’est pendant ce temps où elle bascule mère qu’elle convoque ses « sœurs » à « examiner cette contrainte qui pèse sur nos corps […] et, dans la flottaison, nous nous libérerons de ce qui, en nos corps, père ».

La Ophélie presque noyée devient ainsi Ariane, celle qui cherche la sortie du labyrinthe-corps qui emprisonne.

« Regagner l’intégrité de son corps, la délivrance.

Expulser les refus métabolisés, les peurs dites en gras ; la paix, enfin ».

En adoptant, Irma Pelatan fait l’expérience de la mère nullipare qui vit la « maternité-chimère » où le « nous dont tu fais partie », le « tᾱtou » polynésien, a toute sa place :

« L’océan aboli, a surgi le nous ».

Et ce besoin criant de ne pas transmettre le « fatal fatum des femmes de ma famille ». Comment ne pas la comprendre alors que je vis la même chose : ne pas transmettre mes peurs, mes fragilités, mes compulsions (convulsions ?) de vie à mes enfants et notamment ma fille ?

« Soyons monstres, soyons chimères, sœurs ! »

Dans ce recueil comme un ressac, le cri du ralliement à un nous féminin pour toutes, à ce que la poétesse nomme la « maternéité ».

Nul besoin d’être mère pour entrer dans la maternéité, elle englobe toutes les femmes. C’est un « espace de projection, un potentiel qui est comme un basculement, une sidération. L’éventualité de la vie ».

Et donner naissance, c’est d’abord se donner naissance à soi-même. Et savoir que les autres femmes vivent la même chose :

« Ces états-limites que quelques-unes connaissent bornent un continuum, que nous partageons toutes.

Une grande poésie impure ».

Rassembler, faire la paix, sortir des eaux pour être enfin sereines et souveraines.

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Publié dans #Poésie

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Publié le 8 Mai 2025

Tomasz Rózycki - Les voleurs d'ampoules

Nous revêtons une forme divine, une forme monstrueuse. Mais ils ne restent pas en nous jusqu’à la fin. Ils dévorent ce qu’ils peuvent puis ils nous quittent. Après tout, ils sont immortels

Odyssée soviétique

Au début des années 80, dans une barre d’immeubles d’architecture brutaliste, le jeune Tadeuzs est envoyé par son père chez le voisin pour moudre du café. S’aventurer dans cet ensemble décrépi est compliqué et surtout effrayant car les ampoules volées ne permettent pas de bien se repérer.

C’est à partir de cette odyssée durant son enfance que le Tadeusz plus âgé convoque ses souvenirs dans cette Pologne soviétique à bout de souffle tout comme son régime communiste. Nous avons ainsi affaire à des histoires enchâssées. Un moment de l’expédition convoque un souvenir à l’image de la madeleine de Proust.

Si la quatrième de couverture m’avait attirée, je ne savais pas si j’allais réussir à plonger dans l’univers de Tomasz Rózycki. Mais, ce fut une bien belle surprise.

Dans ce monologue adressé au lecteur, ode à l’enfance, l’auteur nous attrape par sa capacité à nous émouvoir, à nous faire sourire face à l’absurdité et aux difficultés que vivent les habitants de ce complexe architectural monstrueux, dévorant, à l’image du régime politique que tout le monde subit.

Nous avons la tendresse et l’humour pour mettre en scène les différents personnages qui luttent contre tout avec dignité, solidarité (ce qui n’exclut pas des conflits). Malgré les restrictions, les pénuries, les répressions, les coupures d’eau ou d’électricité, les habitants s’organisent non pas seulement pour survivre mais surtout pour vivre, pour laisser la place, aussi petite soit-elle, à la joie.

Ce récit n’est pas rien aujourd’hui car si le régime communiste n’est plus là, la pression russe, elle, est revenue de plus en plus forte. Le monstre brutal(iste) a pris une autre forme.

Ce roman a reçu en 2023 le prix Grand Continent.

Traduit du polonais par Isabelle Macor.

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Publié dans #Roman

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Publié le 4 Mai 2025

Sigolène Vinson - Le butor étoilé

Une vie juste et bonne

Rien ne presse. Surtout quand on recherche un animal disparu, le butor étoilé, dans la sansouïre.

Rien ne presse mais la jeune Dedou a disparu depuis cinq jours. Comme envolée. Tout presse pour la retrouver.

Dans ce monde battu par les vents, notre narratrice discrète, presque aussi absente que le butor, aimerait que quelqu’un l’embrasse. Elle écrit des lettres à son ancien amant. Mais ces lettres trouvent un autre destinataire : Damien, la cinquantaine, marié à Sylvie.

Dans ce monde battu par les vents, Damien peine à respirer. Il fait de l’apnée du sommeil. Mais, sa vie, elle aussi, manque de souffle. Les lettres deviennent sa bouffée d’air frais.

Entre le pays de l’hippocampe et le pays du loup, des vies se déploient. Humaines, non humaines. La frontière est souvent poreuse entre les deux. Les plus discrets, les non humains, ont les faveurs de notre narratrice. Elle se reconnaît en eux, dans leur silence, dans leur effacement. Ils ont une capacité d’écoute que n’ont pas forcément les humains. Ces derniers ne font preuve que de violence et d’une incapacité à comprendre le monde qui les entoure. 

Il s’agit pourtant de mener une « vie juste et bonne ». Il s’agit « de rêver des rêves ».

Quand le monde broie du noir, quand la peur s’installe, quand tout semble aller à vau-l’eau, il reste le rêve auquel on s’accroche dur comme fer.

Comme Esculape qui se transforme en serpent chez Ovide. Comme une guérison.

Quand le drame a tout renversé, il reste la poésie du vivant.

Elle permet de vivre l’insoutenable légèreté de l’être.

La légèreté d’être là, au monde, de vivre, de « raconter sa nudité » toute primitive.

D’effacer la culpabilité de la mort de la palourde.

D’effacer ce que cette métaphore revêt pour la narratrice.

Rien ne presse.

Même si la vie est éphémère, il convient de prendre le temps de perdre son temps.

Rien ne presse.

Les âmes disparues ne sont-elles pas toujours avec nous ?

Même si la peur, la violence et la mort sont là, il convient de prendre son temps pour raviver le vivant en soi et autour de soi.

Le butor étoilé se fait toujours attendre mais rien ne nous dit qu’il ne viendra jamais.

Le butor étoilé est l’espoir. Et on en a tellement besoin !

Merci Sigolène d’illuminer nos lectures.

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Publié dans #Roman, #Ecologie, #Poésie

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Publié le 28 Avril 2025

Vladimir Nabokov - Lolita

Il n’y a pas de nymphette

J’ai longtemps tenu à distance ce livre. Je ne voulais pas me mettre dans la tête d’un pédophile. Je savais pourtant, bien avant de lire Vanessa Springora et Neige Sinno que Lolita n’était pas une apologie de la pédophilie mais une dénonciation forte. Pourtant, j’ai eu peur de me confronter à cette œuvre singulière.

Avant même la lecture, j’ai été rebutée par les couvertures des différentes éditions de Lolita. Celle que j’ai lue en est un exemple parmi d’autres.

Comment peut-on représenter des fillettes maquillées à outrance, avec des attitudes aguicheuses, bref des fillettes sexualisées ?

Comment pouvais-je oublier ce qu’est devenu le mot Lolita, justement une jeune fille aguicheuse, provocatrice, qui éveille les sens des hommes plus âgés ?

Comment en est-on arrivé là ?

Comment a-t-on pu détourner ce livre comme Humbert Humbert détourne cette jeune Dolorès ?

Car oui, il n’y a pas de Lolita. Il y a Dolorès Haze. Dolorès, la douleur en espagnol. Et elle a son compte de douleur, Dolorès/Dolly/Lolita/Lo.

Dolorès, douze ans, croise le chemin de Humbert Humbert un jour de 1947, chez elle, alors qu’elle est dans le patio avec sa mère Charlotte. Elle croise le chemin d’un européen qui, après son divorce, s’installe aux Etats-Unis où il devient professeur d’université.

Humbert Humbert est un homme proche de la quarantaine. Il est élégant, beau (selon lui car tout est de son point de vue). Il est courtois, bien élevé et très érudit. Un beau parti. Mais Humbert Humbert cache aux gens sa passion perverse pour une catégorie de petites filles qu’il nomme les nymphettes. Ces petites filles qui ont quelque chose qui l’attire dans leurs gestes, dans leur attitude.

Pourtant, il n’y a pas de nymphette comme il n’y a pas de Lolita. Ces petites filles sont comme toutes les autres petites filles. La différence, c’est le regard pervers que pose Humbert Humbert sur elles. Nous sommes dans le cerveau d’un malade qui cherche à justifier ses points de vue et ses actions aux lecteurs, piégés dans sa tête.

Oui, Humbert Humbert use de son talent de manipulateur pour tenter de mettre le lecteur dans sa poche. Mais il a plus fort que lui : l’auteur, Vladimir Nabokov qui, avec talent, va défaire Humbert Humbert et le ramener à sa place, celle d’un criminel.

Ce qui change tout dans ce roman qui aurait pu être scabreux et ignoble, c’est que Nabokov n’oublie pas de faire de son narrateur un homme qui révulse. Il se joue de lui avec son style grandiloquant, son style lyrique qui finit même par devenir humoristique.

Si la première partie est un peu l’âge d’or d’Humbert Humbert, celle où il se présente sous son meilleur jour, la seconde partie qui débute après le premier viol de Lolita est non seulement la descente aux enfers de la fillette mais aussi celle de son bourreau.

Comment en est-on arrivé là quand on lit ces mots de la bouche même de Lolita : « le mot juste est inceste » ; « je devrais appeler la police et leur dire que tu m’as violée » ?

Et j’oublie que beaucoup n’ont pas lu ce livre, se sont contentés des « on dit que », ont juste vu l’adaptation de Stanley Kubrick.

Et j’oublie que beaucoup ont lu le livre mais on voulut y voir ce qu’ils voulaient… ce qui en dit long sur la sexualisation des enfants dans nos sociétés dont on paie encore le prix fort aujourd’hui.

Une chose est sûre, j’ai enfin lu Lolita et malgré le sujet, ce fut une révélation. J’ai lu un grand livre d’un grand auteur que je souhaite lire de nouveau. Je n’ai aucun regret de l’avoir ouvert si tardivement. Il faut parfois laisser du temps au temps. Et puis si on devait lire toutes les grandes œuvres rapidement, on s’ennuierait le reste de notre vie.

Je suis donc ravie d’avoir enfin fait cette découverte dans le cadre du challenge « Les classiques c’est fantastique » organisé par Moka Milla consacré en ce mois d’avril à la littérature du XXe siècle.

Traduit de l’anglais par Maurice Couturier.

Vladimir Nabokov parlant de "Lolita" en 1975 dans "Apostrophes"

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - avril 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - avril 2025

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Publié le 24 Avril 2025

Louise Pommeret - La vie fragile

Vies éphémères

Fragile est la vie et nous avons tendance à l’oublier.

Fragiles sont les humains, pris dans leurs passions autodestructrices – la guerre, l’argent, les conflits familiaux.

Fragiles sont la faune et la flore qui nous entourent et auxquelles nous ne prêtons pas suffisamment attention.

Dans ce texte de Louise Pommeret, l’attention est là. Pour elles. Pour nous. Dans un contexte chaotique : la fin d’une ère, la fin de vies.

Une maison, située dans les sucs volcaniques.

Une maison qui a connu trois générations de Marsand puis un homme et enfin une femme, l’échouée.

À la veille de la destruction de cette maison et des alentours en raison d’un chantier autoroutier, cette dernière habitante recueille les voix, les pensées, les souvenirs, les sensations de ces habitants bien plus anciens qu’elle.

Le hêtre, le « trop près, celui-là » de la maison, qui a échappé à une destruction.

La mousse, qui a accueilli les petons et les joues des enfants.

La croix, déterrée, plusieurs fois centenaire.

Le pommier, l’arbre du premier né.

La vigne vierge, qui recouvre la façade de la maison.

La rigole, indomptable, qui ne rigole plus trop.

La ronce, « gardienne rigoureuse et sévère » des lieux.

La chouette hulotte, totem, amie de la sagesse.

Avant que la femme vienne elle aussi poser des mots sur les lieux et ses « sœurs de condition : fragiles, incertains, négligeables ».

L’autrice nous offre un très beau texte engagé pour le vivant, pour les lieux qui nous habitent davantage que nous les habitons.

Une ode à la fragilité des êtres et des choses, au souci de leur préservation. En poésie.

Un texte servi par de magnifiques dessins de Virginie Billaudeau en couleur et noir et blanc. Ces paysages de sucs, ces simples – ces merveilles.

Les éditions du Chemin de fer nous livre un bien bel objet que l’on garde précieusement dans sa bibliothèque et qui donne envie de lire et relire, de contempler et recontempler. Encore et encore.

Louise Pommeret - La vie fragile
Louise Pommeret - La vie fragile
Louise Pommeret - La vie fragile

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Publié dans #Ecologie, #Roman

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Publié le 21 Avril 2025

Goliarda Sapienza - L'art de la joie

Abandon

Il est arrivé exactement ce que je craignais : la lecture de ce roman n’a pas été à la hauteur de mes attentes. Ces attentes étaient grandes car je crois n’avoir lu que de bonnes critiques sur ce roman. Les avis négatifs existent sans aucun doute mais ils m’ont échappé.

Après un début prometteur, je me suis lassée et j’ai fini par abandonner le livre à la moitié, ce qui représente tout de même 400 pages.

Avant d’expliquer cet abandon, venons-en à l’histoire.

Ce roman est celui de la vie de Modesta, née le 1er janvier 1900 en Sicile dans une famille pauvre et incestueuse comme nous le découvrons rapidement. D’ailleurs, il faut moins de cinquante pages pour avoir à la fois de la pédophilie et du meurtre. Mais malgré tout, je suis bien entrée dans le livre. Nous suivons ensuite l'enfance de Modesta dans un couvent, avant qu’un sacré coup de pouce au destin ne l’amène dans une riche demeure où elle va s’imposer.

Roman initiatique, nous voyons la jeune mais déterminée Modesta faire sa place dans un monde qui ne voulait pas lui en donner une, avec une soif de liberté inébranlable.

Venons-en maintenant aux faits.

Je me suis fait ch… au bout d'une centaine de pages. Modesta est une femme à forte mais plutôt antipathique. Ça ne m’aurait pas dérangé – je n’aime pas les personnages lisses – si l’histoire n’était pas devenue longue à lire. Car si Modesta prône la liberté, cette dernière a un sacré goût d’ennui.

Je pense que la façon d’écrire de Goliarda Sapienza n’est pas étrangère à mon ressenti. J’ai trouvé le livre plutôt mal écrit (ou mal édité ? – le livre a été publié après sa mort). Le roman est composé majoritairement de dialogues pas forcément bien faits (écrire des dialogues est difficile). Le chapitrage est curieux, il ne suit pas forcément le séquençage de l’histoire alors que nous sommes pourtant dans un récit linéaire. Les scènes d’amour sont décevantes, lyriques à l’excès. On dirait du Albert Cohen avec le talent de ce dernier en moins. Enfin, sûrement dans l’envie de creuser l’idée de liberté, Goliarda Sapienza prend des libertés avec la structure de son récit, n’hésitant pas à insérer des répliques comme au théâtre. Le problème, c’est que ça tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. L’ensemble manque ainsi de cohérence.

Cette volonté de liberté sans entraves, quel que soit le prix ne m’étonne pas trop pour son époque d’écriture, entre la fin des années 60 et le début des années 70.

Si j’ai persisté autant dans ma lecture, c’est que je me doutais qu’avec la vie de Modesta, j’allais traverser les grands événements du 20e siècle en Italie. Mais, là encore, l’insertion de la grande Histoire dans la petite histoire s’est avérée superficielle.

Je suis sans doute très sévère, ma critique est amplifiée par la déception ressentie à la lecture. Si ce livre a été une révélation pour beaucoup de gens, j’en suis ravie, cependant moi j’avoue ne pas comprendre l’engouement autour de ce roman.

Je sais également que je n’ai lu que la moitié du livre ; j'ai peut-être loupé des choses importantes dans la suite de l’histoire mais franchement, 400 pages d'ennui, c'est trop pour moi.

Pour une fois, je vous livre une critique négative. En général, je ne m’embarrasse pas avec les livres que je n’ai pas aimés. Mon temps est trop court et précieux pour le perdre à chroniquer les déceptions. Mais, là, tout de même, ça m’a suffisamment interloquée pour en dire quelques mots…

Ce roman était censé être mon pavé printanier, dans le cadre des Quatre saisons de pavés de Moka Milla.

Traduit de l'italien par Nathalie Castagné.

Goliarda Sapienza - L'art de la joie

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Publié dans #Roman

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