Publié le 17 Septembre 2025

Ariana Harwicz - Erreur de jugement

Tout perdre

Elle est argentine mais elle est installée en France, près de Sancerre. Elle est mariée, a deux fils. Nous la découvrons en plein dans la tourmente : accusée de violences sur son conjoint, on lui retire la garde des enfants. Elle n’a droit qu’à des visites dans un lieu surveillé, en présence de son mari. La situation la fait sombrer dans une forme de marginalité. Une seule chose l’obsède à présent : ses enfants, au point de les épier, de les suivre. Jusqu’au kidnapping. S’en suit une cavale en voiture émaillée de conversations téléphoniques entre les deux conjoints et de flash-back sur son arrivée en France, ses difficultés pour tomber enceinte et la cohabitation avec une belle-famille aussi envahissante que malsaine.

Jusqu’où peut aller cette fuite ?

C’est avec grand plaisir que j’ai renoué avec la plume d’Ariana Harwicz après son Crève, mon amour qui m’avait saisie. Tout comme dans ce précédent roman, la narratrice d’Erreur de jugement a une rage, une sauvagerie en elle. C’est son essence pour tenir, elle qui a tout quitté par amour et perd maintenant tout par amour. On sent qu’elle sombre de plus en plus dans une forme de folie égale à celle du monde qui l’entoure, de son entourage. Tout se mêle : colère, détresse, mal-être. Ses enfants sont ceux qui la maintiennent mais la conduisent aussi à la folie.

On suit en permanence les pensées de la narratrice et on découvre plusieurs facettes de ce personnage. On voit le sentiment de solitude, d’exclusion qu’elle a pu subir dans ce coin rural français où la belle-famille se révèle antisémite et xénophobe. Elle n’hésite pas à jouer avec le nom de famille Fournier pour le transformer en Fourniret. Cependant, on ne peut pas adhérer à tout ce qu’elle pense, à tous ses actes. C’est la force d’Ariana Harwicz d’offrir à son lecteur des personnages non manichéens, tellement complexes qu’on ne s’attache pas forcément à eux mais eux, sans nul doute, s’accrochent à nous, nous collent à la peau et nous mettent devant les yeux quelques réalités et frayeurs.

Il est clair que tout le monde ne pourra pas apprécier ce genre de livre mais c’est une expérience de lecture. Moi, j’adhère à fond dans cette cavale au rythme effréné qui soulève la fragilité et la bassesse des êtres humains.

Traduit de l’espagnol par Alexandra Carrasco.

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Publié dans #Roman

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Publié le 14 Septembre 2025

Emile Zola - La Curée

Les Rougon-Macquart #2

J’avais lu La Curée au lycée et j’avais tellement détesté ma lecture !!! Il fallait vraiment que je me lance le défi de lire tous les RM dans l’ordre chronologique pour me frotter de nouveau à ce roman.

Et quelle surprise d’avoir cette fois-ci aimé ma lecture ! Ce roman s’apprécie sans aucun doute après quelques années au compteur.

Avec ce deuxième opus, nous quittons Plassans pour Paris dans les années 1850.

Aristide Rougon s’installe à Paris sans un sou mais avec l’espoir de faire fortune. Son frère aîné, Eugène, devenu ministre de Napoléon III, l’aide discrètement dans son ascension tout comme sa sœur Sidonie, une commerçante aux nombreuses relations et aux bras longs. Aristide Rougon devient Aristide Saccard, un nom où « on dirait que l’on compte les pièces de cent sous ».

Nommé à la mairie de Paris, Aristide va habilement spéculer sur cette capitale en plein travaux haussmanniens. Paris est ainsi découpée, dépecée par des chasseurs sans scrupule avides d’argent et de pouvoir (d’où le titre de Curée).

Toujours en quête d’argent frais, Aristide épouse en secondes noces la jeune Renée Béraud du Châtel. Cette femme dans une situation délicate est la détentrice d’une belle fortune et de belles propriétés. Oisive et capricieuse, Renée s’ennuie et va finir par succomber au charme de Maxime Saccard, son beau-fils. Zola nous rejoue ainsi le mythe de Phèdre d’ailleurs explicitement évoqué dans le roman. Paris n’est ainsi pas la seule à être sacrifiée par l’avidité des hommes… Renée aussi.

Avec cet opus, nous entrons de plain-pied dans cette branche des Rougon, cette lignée légitime mais tout aussi répugnante que celle des Macquart.

C’est le roman de la luxure, de la cupidité, des excès, des vices où se mêlent argent, pouvoir, inceste. C’est le symbole de la débauche d’une bourgeoisie et d’une aristocratie clinquantes. Zola accentue cet aspect par la description minutieuse des réceptions, des pièces de théâtre, des toilettes de Renée mais aussi par le lyrisme de la relation entre Renée et Maxime.

Mais surtout, ce qui rend la lecture si proche pour nous lecteurs du XXIe siècle, c’est que l’on a le sentiment que peu de choses ont changé. Nous sommes toujours dans la curée, à un niveau international cette fois-ci. Les chasseurs ont changé de visages mais les fusils sont les mêmes. Les victimes aussi.

À bientôt pour Le Ventre de Paris.

Emile Zola - La Curée

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Publié le 11 Septembre 2025

Guillaume Poix - Perpétuité

Administration pénitentiaire

Ce roman a été le dernier livre lu pour le prix du roman Fnac et c’est clairement le préféré de ma sélection. Une vraie découverte et je ne m’y attendais pas. Je ne connaissais pas l’auteur et vu que c’était mon second roman de la sélection à parler de prison (après celui de Didier Castino dont je parlerais plus tard), je n’étais pas attirée. En toute honnêteté, je n’aurais pas pensé l’acheter en librairie. Et pourtant, j’ai plongé complètement dans cette nuit au cœur de la maison d’arrêt, en compagnie de ses surveillants pénitentiaires et de leurs détenus.

La nuit, l’ambiance est particulière : les surveillants sont peu nombreux, les prisonniers ne peuvent pas sortir de leur cellule. Mais, les imprévus, les angoisses lors des rondes, les problèmes de santé sont là. Cette nuit-là vient s’ajouter l’arrivée d’un détenu dangereux transféré d’une autre prison. La tension est palpable.

L’auteur décrit parfaitement la psychologie de ses personnages qui ont chacun leur voix propre. Il montre bien toute l’humanité et l’inhumanité du lieu et de ses « habitants » d’un côté ou de l’autre des grilles.

Les surveillants forment un corps quand bien même ils sont tous différents et ne se parleraient sans doute pas en dehors du travail. Un corps malmené par l’institution, par le regard que l’on pose sur eux. Un corps pourtant indispensable où le relationnel est tout aussi important que le respect des règles de sécurité. J’ai aimé les moments de dialogue entre eux, notamment quand ils partagent les repas ensemble. C’est d’une justesse folle.

Les détenus sont humanisés sous la plume de Guillaume Poix. Ça peut paraître un peu con de le dire parce que ce sont des êtres humains mais ils sont bien souvent réduits à leur statut de détenus, aux faits qui les ont conduits derrière les barreaux. Pas dans ce roman. On a toute la palette des relations possibles entre les surveillants et les détenus. On sent que l’auteur a vécu en immersion dans une maison d’arrêt, a pu discuter, a pu observer, a pu retranscrire l’impalpable.

L’écriture est excellente, oscillant entre le chirurgical et la beauté. Un très beau style qui ne s’embarrasse pas de fioritures mais qui fait mouche. Un chapitre a particulièrement touché en plein cœur, celui consacré au détenu Bachir Al Aloui. Ce chapitre condense tout ce qui fait la force et la beauté de ce roman, c’est un véritable modèle d’écriture.

C’est pour ce genre de découvertes que j’aime participer au prix du roman Fnac. Sortir des sentiers battus. Rencontrer une histoire, des personnages, un auteur.

Alors, n’hésitez pas à découvrir vous aussi ce roman.

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Publié dans #Roman

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Publié le 7 Septembre 2025

Marie Charrel - Nous sommes faits d'orage

Nous sommes la puissance, et pourtant un souffle peut nous détruire.

Outrenoir

Il existe un lieu mystérieux et reculé, perché dans les montagnes albanaises, proche de la mer Adriatique. C’est un lieu si mystérieux et reculé qu’on le nomme le village sans nom.

Ce village semble hors du temps, hors des morsures et des soubresauts de l’Histoire.

Et pourtant, ce village peuplé de mythes, de légendes, héritier d’un vieux code médiéval – le Kanun – est rattrapé par les événements, par la violence des sentiments et des êtres. Il semblerait ainsi que la Kulshedra, cette créature semi-divine des pluies, de l’eau et des tempêtes, ait pris possession de ce lieu et de tous ses habitants.

Peut-on délivrer un lieu et ses occupants passés et présents d’une forme de malédiction, de cette conjonction de mauvaises étoiles ?

Que peut bien faire Sarah dans cette contrée qui lui semble si peu familière, elle qui a quitté l’Albanie à l’âge de six ans en compagnie de sa mère Ester pour l’Islande, la terre de feu et de glace ?

« Trouve Elora ». La demande de la mère à son décès. La demande qui s’accompagne d’une bicoque en héritage dans ce fameux village sans nom.

« Trouve Elora ». Un mantra, une quête, un défi. Un mystère aussi. Qui est Elora ? Pourquoi Sarah doit-elle la trouver ?

Elora devient le point d’ancrage de Sarah dans ce pays qu’elle ne connaît pas bien, dans cette Histoire qu’elle n’a pas vécue, dans ces légendes qu’elle découvre.

Et Marie Charrel plonge son lecteur dans différentes temporalités pour montrer toutes les facettes de ce territoire, de ces habitants, de cette dictature communiste d’Enver Hoxha qui fait des ravages tout comme la vendetta. On suit les parcours d’Ilir, Sokol et Dritan à Tirana dans les années 70 où ils sont étudiants et font des traductions pour servir le régime. L’amour les réunit et les détruit en même temps. On suit Elora en compagnie d’Agon et Durim au début des années 90 dans ce village sans nom qui voit un communisme moribond refaire surface pour « dompter le chiendent des sommets ». On suit la quête de Sarah en 2023 en compagnie de touristes et du guide Niko, un enfant des montagnes. On suit ainsi des femmes et des hommes trempés dans l’outrenoir, « cette matière née de l’ombre et de la lumière mêlées ».

Et Marie Charrel fait des ponts, érige la poésie comme un acte de résistance, de résilience aussi :

« Toujours, tu devras choisir et chérir les mots à la manière des cailloux de ton enfance ».

J’ai retrouvé le même plaisir de lecture que pour son précédent roman, Les Mangeurs de nuit »où la fiction a la part belle, merveilleuse même, pour raconter une réalité. Où la fiction se permet tout. Où la fiction montre qu’elle est souvent bien plus forte pour raconter des choses difficiles et la violence des âmes. Où la fiction est presque devenue un acte de résistance en littérature aujourd’hui…

Merci pour ce merveilleux moment de lecture.

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Publié dans #Roman

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Publié le 3 Septembre 2025

Nathacha Appanah - La nuit au coeur

Les mots pour dire

Il a fallu du temps à Nathacha Appanah. Il lui a fallu la patience : « La mémoire est un choix, la mémoire est un fantôme patient ». Il lui a fallu aussi un événement déclencheur – le meurtre horrible de Chahinez Daoud en mai 2021 à Mérignac – pour enfin oser s’attaquer à un sujet à la fois intime et si tristement collectif : le féminicide conjugal.

Il a fallu du temps pour que l’autrice convoque trois hommes, HC, MB et RD, dans une pièce imaginaire sans issue. Le seul endroit où elle peut les réunir et les livrer non pas à sa merci mais à la merci de l’histoire qu’ils ont engendré, à la merci des femmes qu’ils ont brisées. Pourtant, quand on les voyait dans leur vie, on ne pouvait imaginer…

Il a fallu du temps pour convoquer ces hommes mais aussi pour poser des mots sur ces femmes, avec la distance nécessaire. Or, quels mots peut-on mettre sur un sentiment de peur, de danger, de mort imminente ?

Nathacha Appanah se rend compte de l’impuissance des mots à décrire ce qui a été vécu.

Comment les mots peuvent-ils dire ce qui a été alors qu’ils sont aussi détournés, manipulés par les agresseurs, par les institutions, par une société ?

Comment les mots peuvent-ils dire ?

Ils ne peuvent sans doute pas tout dire mais ils peuvent approcher, toucher du doigt et redonner une voix à ces femmes.

Ils peuvent dire comment les mécanismes de manipulation se mettent en place, maintiennent les femmes dans une situation à la fois intenable et difficile à échapper quand le vide a été fait autour d'elles.

Ils peuvent dire comment la carapace que ces femmes se construisent dans ces conditions est parfois aussi leur seule arme, le seul territoire devenu familier.

Ils peuvent dire comment ces femmes ne sont pas que des victimes, elles sont des êtres qui ont eu des rêves, des convictions, des rires.

Ils peuvent dire aussi que l’on peut faire mourir plusieurs fois une femme : par le meurtre lui-même souvent effroyable, par le silence ou l’effacement de la victime (souvent associé au sentiment de honte), par la réduction au statut de victime, par la défense du bourreau qui salit la victime, par des institutions qui ne font pas leur travail.

Et parfois, quand les mots ne peuvent être dits, le silence n’est pas forcément un échec, une impuissance. Il peut être une forme de retour à une prise de pouvoir, un pouvoir de décision qui faisait défaut auparavant.

Mais, Nathacha a su malgré certains silences, trouver les mots pour livrer son histoire, et celles de ces femmes : « De lier ces deux femmes à ma vie, à croire qu’elles m’attendaient, tels des fantômes patients, de tricoter entre nous une sororité, de les tenir comme ça, à bout de bras, dans une sorte d’obscurité, de silence et d’impuissance de l’écriture ».

Ces femmes qui s’appelent Nathacha, Emma et Chahinez. Qui ont des prénoms. Qui ont des familles. Qui ont ou ont eu des vies. Qui sont.

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Publié dans #Roman, #Féminisme

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Publié le 31 Août 2025

Laura Vazquez - Les Forces

Une douleur s’est installée dans mon enfance et depuis ma naissance, puisque le monde ne va pas bien. Le monde ment. Et quand je dis le monde, je parle des humains…

Le côté obscur des forces

Le constat implacable de la narratrice : tout le monde ment. Pire que tout, tout le monde se ment à soi-même.

Même les espaces de liberté ne sont que des boîtes dans lesquelles on nous case, on se case. 

Nos vies sont régies par des forces centrifuges. Des forces qui nous collent à la paroi, limitent nos mouvements, nos pensées, même inconsciemment. Le monde capitaliste.

« La plupart des individus ont l’esprit d’alignement. Ce qu’ils considèrent comme une forme de révolte n’est qu’une déclinaison banale de cet alignement ».

Notre narratrice perçoit ces forces, parce qu’elle sait qu’elle est en dehors des normes qu’on voudrait lui imposer. Parce qu’elle est différente de ce qu’on attend d’elle. Et pourtant elle fait partie d’un tout.

Alors, que valent nos vies dans ce contexte d’alignement, quand les gens sont porteurs d’une « tare », celle du « sentiment d’incomplétude inhérent à l’existence, qui génère diverses formes de souffrance existentielle » ?

C’est ce que notre narratrice, sorte d’alter ego de l’autrice, cherche à savoir. Dans sa quête, elle va rencontrer toute une galerie de personnages hauts en couleur dans des lieux insolites : elle rencontre le groupe « mystère et vérité » tenu au fond d’un bar, elle rencontre les différentes SDUDUI – sectes diverses unies dans un immeuble... Sa quête lui permet d’avancer dans sa réflexion sur l’existence, avec l’aide précieuse de la philosophie mais aussi de la poésie.

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas aussi les accepter ?

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas prendre conscience des forces que l’on porte en nous, qui nous font avance, parfois à contre-courant ?

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas trouver sa place dans le ressac permanent, dans les flux contradictoires, dans le marasme constant ?

Loin de vouloir à tout prix s’extraire du monde qui l’entoure et la dévore, notre narratrice utilise le savoir comme une clé mais aussi un pouvoir et si on n’atteint pas ce savoir, le fait d’emprunter le chemin vers lui donne un sens, un cap, une colonne vertébrale.

Je ne pouvais pas commencer la rentrée littéraire sans évoquer ce roman que j’aime profondément. Je suis Laura Vazquez depuis plusieursannées maintenant – je l’ai découverte d’abord avec sa poésie et notamment La Main de la main – et je suis admirative de l’œuvre qu’elle est en train de construire. Livre après livre, elle affirme sa singularité, affiche sa « différence » dans le monde de la littérature avec une puissance incroyable.

Dans Les Forces, j’ai retrouvé tout ce que j’ai aimé dans ces précédents ouvrages : la quête du sens ; l’importance des mythes, de la littérature et de la philosophie, toute cette intertextualité ; les aphorismes, les décalages et cet humour bien particulier. Pour moi, Laura Vazquez a encore franchi un cap avec ce roman dont j’ai souligné d’innombrables passages. Un roman que je vais lire et relire, c’est une certitude. Quel bonheur quand une autrice vous transporte.

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Publié dans #Roman, #Poésie

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Publié le 29 Août 2025

Eléonore de Duve - Donato

Un jour, il faut une petite-fille lacunaire pour restaurer un aïeul usagé.

Ecrire une vie silencieuse

Donato est un vieil homme taiseux. Il vit en Belgique. Pourtant, comme son prénom l’indique, il n’est pas belge : il est italien, il vient des Pouilles, il vient de Cisternino. Donato a quitté son pays, ses paysages, ses langues, sa vie agricole pour le Pays noir, pour la mine, pour l’inconnu. La Belgique et l’Italie ont en effet mis en place une opération « des bras contre du charbon » en 1946. Des dizaines de milliers d’Italiens ont ainsi afflué au Pays noir.

« La vérité de ces lignes – l’unique vérité – est que j’ignore qui fut mon grand-père avant le couchant ». Donato n’a jamais rien dit, ne peut plus dire mais sa petite fille Clio veut le raconter. Avec un tel prénom, hérité de la muse de l’Histoire, fille de Mnémosyne – la Mémoire – Clio est chercheuse de métier.

Cependant, il n'y a rien à chercher dans la vie de Donato : il n’a jamais parlé et il ne peut plus parler maintenant, atteint d’une dégénérescence du système nerveux.

Il n’a jamais parlé et « c’est comme si donc il s’était d’emblée effacé, raturé. C’est la même chose que : il n’a jamais existé ». Donato est le silence absolu et il n'y a pas d'archives, pas de témoignages. Il ne reste rien de cette vie minuscule.

Alors, comme il n'y a rien à chercher dans la réalité de la vie de Donato, Clio s'emploie à chercher des possibilités dans l'écriture, aussi bien dans le récit que dans le langage. Il n'y a donc pas recherche de la vérité – sachant qu'elle de toute façon impossible à obtenir – mais recherche de vraisemblance. Alors on suit Donato dans ce que sa petite fille imagine de lui, en recoupant des éléments sans doute vus ou lus quelque part, et elle écrit en confessant au lecteur ses doutes, ses manques, ses tâtonnements, parfois à la première personne, parfois à la troisième. Comme si elle était elle-même une fiction, un paravent pour cacher celle qui tient vraiment la plume ?

L'écriture vient donc combler les vides, les absences. L'écriture vient donner une voix au silence. L'écriture vient donner chair à l'existence. Et cette langue, elle n’est pas du tout silencieuse, elle est pleine, elle est riche, elle est même châtiée.

Comme pour donner une langue noble à ce grand-père qui ne parlait pas, parlait sans doute mal le français, ne peut plus parler.

Comme pour donner des lettres de noblesse à cette vie banale, "inexistante", faite de riens. Comme pour donner à Donato, le mal nommé qui donnait pourtant si peu de lui.

Enchantée par ma découverte de Sophia il y a quelques mois, je me suis lancée cet été dans la lecture de son précédent livre et premier roman : Donato. Je n’ai pas été déçue même s’il m’a fallu un petit temps d’adaptation à ce récit pas forcément chronologique, au vocabulaire très précis. C’est beau, touchant et ça raconte tellement sur ce que peut être l’acte d’écriture.

Ce que c'est qu'une vie.

C'est la bataille quotidienne, et la déliquescence, et la flaque, la dépression façonnée par les faits économique, politique, juridique, journalistique, social.

En réalité, c'est une ritournelle.

C'est trouver les significations matérielles du courage, c'est-à-dire, selon le dictionnaire, la fermeté du cœur, la force de l'âme.

C'est anéantir : égalité, chance.

Et c'est le sens qui invariablement fuit.

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Publié le 25 Août 2025

Mariama Bâ - Une si longue lettre

Condition féminine au Sénégal

C’est en 1979, à cinquante ans, deux ans avant son décès, que Mariama Bâ signe son plus grand livre. Il est aujourd’hui considéré comme un roman majeur de la littérature africaine francophone.

Une si longue lettre est un récit tardif qui s’explique par le vécu de l’autrice. Elevée dans un milieu musulman sénégalais traditionnel, éduquée à la française, trois fois divorcée, mère de neuf enfants et engagée dans des associations sur les droits des femmes, Mariama Bâ a toute son expérience personnelle et celle des femmes de son entourage pour nourrir ce récit.

Ramatoulaye, la cinquantaine, écrit une série de lettres à son amie d’enfance Aïssatou qui vit maintenant aux Etats-Unis. Ces lettres commencent pendant la période de deuil suite au décès de son époux Modou. Les gens viennent chez elle, rendent hommage au défunt. Et pourtant, Modou ne vivait plus avec Ramatoulaye depuis des années et cette dernière n’est pas la seule veuve…

Dans ce récit épistolaire (à la première personne donc) instaurant une intimité avec le lecteur et même une sororité, Mariama Bâ dresse le quotidien, les conditions de vie des femmes sénégalaises sous les traits des deux amies mais aussi des femmes de leur entourage. Beaucoup d’éléments sont évoqués : la polygamie, la monoparentalité, le divorce, le système de castes, le poids de la religion, le lévirat (l’obligation d’un frère d’épouser la veuve d’un défunt), les relations amicales mais aussi conflictuelles entre femmes.

L’écriture de Mariama Bâ est claire, limpide, sans accents lyriques. Elle n’est pas non plus pamphlétaire. Elle est juste. Toute la réalité quotidienne de ces femmes est décrite simplement et c’est ce qui fait sans doute à la fois sa force et son succès auprès du grand public. Ce roman n’est pour autant pas simpliste. On sent l’engagement politique de son autrice mais aussi ses réflexions sur l’émancipation des femmes par l’éducation. Cependant, on n’oublie pas que Ramatoulaye et Aïssatou sont des femmes plutôt privilégiées, des femmes qui ont eu accès à l’éducation et qui ont épousé des hommes eux aussi très instruits. Et pourtant, le poids de la société patriarcale et de la religion est tout aussi fort que dans les populations plus modestes. Le combat des femmes doit se faire à tous les niveaux sans pour autant renoncer à ce qui lie une société. Ramatoulaye n’est pas une révolutionnaire, c’est une femme attachée aux traditions mais qui souhaite une évolution des mentalités, un changement dans le traitement des femmes. Ce souhait est malheureusement toujours d’actualité.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - août 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - août 2025

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Publié le 23 Août 2025

Hélène Dorion - Pas même le bruit d'un fleuve

Où que l’on soit, un ruisseau rejoindra la rivière où court le présent, un fleuve et un océan finiront par emporter nos absents, ils laissent s’écouler le temps et nos histoires.

Le cours fragmenté des vies

2018. Hanna perd sa mère Simone. Alors qu’elle vide ses effets personnels, elle retrouve des lettres, des cahiers et des articles de presse. Hanna ne se doute pas que cette découverte va la plonger dans le passé d’une mère qui a perdu le grand amour de sa vie mais aussi dans un drame survenu en 1914 : le naufrage de l’Empress of Ireland.

Dans Pas même le bruit d’un fleuve, titre tiré d’un vers d’Yves Bonnefoy, Hélène Dorion livre une quête familiale d’une grande sensibilité et poésie. Le fleuve Saint-Laurent est le fil rouge de ce récit qui alterne les temporalités (2018, fin des années 40/début des années 50, 1914). Nous remontons ainsi le fil familial tout en descendant le fleuve de Montréal à Pointe-au-Père en passant par Québec et Kamouraska. Les événements survenus à sa mère Simone mais aussi à sa grand-mère Eva vont s’enchevêtrer, tisser un voile sombre sur la famille dont Hanna est devenue malgré elle l’héritière.

L’écriture est fragmentée comme les photos retrouvées. Il faut trier, classer pour retrouver l’histoire qu’elles racontent. Cette fragmentation permet également de mettre en avant les blancs, les silences des femmes de cette famille.

L’autre aspect intéressant du roman est la place que l’art peut prendre dans nos vies : peut-il nous sauver de nos tragédies, de nos naufrages personnels ? C’est ce qu’Hélène Dorion aborde à travers Hanna, une écrivaine qui cache pourtant ses poèmes et à travers sa meilleure amie Juliette, artiste peintre.

La relation entre Hanna et Juliette puise sans doute ses racines dans la relation que la romancière/poétesse a avec sa propre sœur qui œuvre dans les arts visuels.

Encore un bien joli roman de la part de cette autrice qui émerveille autant en prose qu’en vers.

L’art est une façon d’éclairer les contours du monde qui restent flous.

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Publié dans #Roman

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Publié le 19 Août 2025

Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir

À ma tristesse qui ne dort jamais
Je dédie la palpitation
De mes artères et le battement de mon cœur

Ombre et lumière au scalpel

La poésie de Han Kang est une poésie du spleen. Une poésie où l’obscurité et la lumière se côtoient, s’affrontent. Une poésie de l’interstice, de la cicatrice sur un corps qui souffre. Douleur physique, douleur de l’âme.

Le corps est omniprésent aussi bien par le titre d’une des parties de ce recueil (De Humani Corporis Fabrica, Sur le fonctionnement du corps humain d’André Vésale – 1543) que par tout le champ lexical employé au fil des poèmes. Le corps est disséqué, livré en morceaux. Il jaillit, il dégage une odeur, il est visqueux. Il est vivant tout en étant mort en quelque sorte. Et c’est tout ce jeu sur la dualité que l’on retrouve : ombre/lumière, vie/mort, aube/crépuscule, réalité/rêve.

Ces dualités, ce corps, ils ne sont pas inconnus pour les lecteurs des romans de Han Kang. Dans La Végétarienne, on avait le corps qui rejetait la viande, le corps féminin regardé par d’autres personnages, l’aspiration à devenir végétale. Dans Leçons de grec, nous avons la femme qui est devenue muette et l’homme qui devient aveugle.

Et c’est sans compter les deuils, innombrables dans tous ses livres. Parce qu’il n’y a pas que le corps intime qui fait œuvre chez Han Kang mais aussi le corps social massacré, traumatisé. Han Kang a évoqué les soulèvements sur l’île de Jeju en 1948 dans Impossibles adieux, elle est née à Gwangju qui a connu un massacre en 1980 qui est le sujet de Celui qui revient (je ne l’ai pas encore lu). Dans le recueil, ce corps social traumatisé est évoqué notamment dans la partie Hiver de l’autre côté du miroir qui évoque son voyage en Argentine.

Le corps intime et le corps social. Nous sommes des corps bien avant d’être des âmes, des esprits. Et même les esprits, les fantômes ont une matérialisation d’une façon ou d’une autre : dans la nature, dans les cauchemars, dans la fumée d’un bol de riz blanc…

Dans ces poèmes courts jusqu’à l’épure, Han Kang évoque ainsi la dimension tragique de la condition humaine. L’impuissance maternelle à protéger, l’angoisse de la douleur, le caractère éphémère de la vie. Et pourtant, dans les cicatrices, la lumière jaillit. Être un être humain, c’est un peu comme le flocon de neige, « Cette chose / Qui scintille / Tant qu’elle le peut ». C’est accepter que tout ce qui est vivant finira par se briser. Et là où la mort survient, la vie continue aussi.

Traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet.

Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir
Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir
Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir

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Publié dans #Poésie

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