L’homme qui rit
« Je vous jure, ce jour-là, j’ai ri ».
Il rit un matin à Carrefour-Feuilles, en Haïti. Il rit quand les gangs tirent en rafales. Il rit quand l’incendie ravage le quartier et notamment sa maison. Il rit quand il se dépêche d’emporter un diplôme, un carnet, une photo et un slip propre.
Il rit. Alors qu’il sait qu’il doit fuir sans savoir où aller.
Il rit et le lecteur est scotché par cette scène d’ouverture courte mais incroyable, forte. On pourrait se croire au cinéma tellement ça semble soudain, tellement ça semble irréel. Et c’est sans doute pourquoi Jonas Dorléon, ce professeur d’histoire-géographie rit aussi : l’absurdité d’une situation pourtant bien réelle.
À compter de ce jour, Jonas est sur la route de l’exil. Il avale les kilomètres. Il avale des couleuvres. Il ravale sa fierté pour survivre. Il est en sursis, il en a conscience. Il les voit, les corps, les morts au fur et à mesure de son périple, cet Ulysse haïtien qui ne retrouvera jamais son Ithaque. Dans un bus, dans la jungle du Darién…
Devenir un migrant, c’est faire face à la soustraction des choses et de soi-même : « Parce que c’est ça le vrai voyage d’un migrant : ce n’est pas le trajet, c’est le retranchement, la dépossession, la lente érosion de soi ». Il y a cependant ce qui s’ajoute, la transformation de l’homme pour sa survie : déjouer les pièges, ruser, faire ce qu’on ne ferait pas en temps normal parce que la situation est désespérée.
Enfin, il y a ce qu’on ne peut pas enlever, qui constitue l’homme que Jonas est : un homme plein de rires, de douceur, de tendresse, d’ironie. Le rire est la politesse du désespoir après tout.
Jonas devient ainsi un « clown migratoire » parce que c’est tout de même un sacré cirque, la route de la migration. Et puis, il y a ce clown à la tête des Etats-Unis, qui n’a rien de drôle, qui balance son ICE pour surveiller la frontière (quand ce n’est pas pour tuer à l’intérieur du pays). La déshumanisation qui fait que le migrant n’est qu’un nombre (7423B pour Jonas) et que la frontière n’est même plus un mur mais une application à télécharger.
Tout au long du récit, nous avons l’écriture de la peur. Pas celle de mourir mais celle que Jonas décrit si bien et que l’auteur, Thélyson Orélien, fait sienne : la vraie peur c’est « celle de disparaître sans trace, de s’éteindre sans témoin, d’être rayé du monde sans même laisser une rature ».
Avec C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien redonne un corps et une voix à ces migrants qui sont loin d’être des chiffres, ceux qu’on balance avec mépris et violence dans des joutes verbales politiques nauséabondes. À la brutalité de l’exil et des politiques migratoires, il oppose le rire salvateur, la langue de la douceur.
Il souffle à l’oreille du lecteur la langue de la dignité.
Une langue haute en couleur, pleine d’aphorismes, de passages qui font mouche.
Une langue qui n’est pas de bois comme celle de nos dirigeants.
Une langue humaniste, cet adjectif devenu un gros mot, conspué.
Une langue pour ne pas oublier.
Une langue.
Thélyson Orélien, lui-même parti d’Haïti pour le Canada après le séisme de 2010, offre un roman fracassant de beauté et de force et un personnage inoubliable qui parvient à rejoindre le Canada et espère un peu plus de chaleur aussi bien au niveau de la météo que des cœurs.