Publié le 12 Avril 2026

Habiter

Tout commence il y a cent soixante millions d’années. Un monde se créé. Une faune et une flore se créent.

Et puis, d’un coup, une lettre.

Le père qui met en vente la maison de la grand-mère où vit Emily et sa chienne Loyse.

Pendant tout le roman, Pauline Peyrade est sur une ligne de crête, entre deux définitions d’une maison et de ses habitant(e)s.

La maison-mère : la maison Terre et toutes les vies qui la compose ;

La maison où vivent Emily et toutes ces vies qu’elle voit, avec qui elle forme un écosystème.

Pour la narratrice, il n’y a pas de frontière, de fracture entre ces deux maisons. Emily est comme Emily Brontë (en exergue du roman avec Monique Wittig) ou encore Emily Dickinson : le monde intérieur et le monde extérieur ne font qu’un.

Et ces lettres qui vont et viennent. De plus en plus nombreuses. De plus en plus oppressantes et menaçantes.

Cependant, Emily résiste et avec elle, la langue de Pauline Peyrade. Elles posent cette question essentielle : qu’est-ce qu’habiter ?

Est-ce posséder le lieu comme l’impose violemment cette figure paternelle, patriarcale ?

Ou est-ce simplement porter une attention, avoir une écoute, comme les femmes de ce récit, humaines ou non humaines ?

Les hommes qui possèdent, les femmes qui transmettent.

Tout est une question de regard.

Tout est une question de valeurs (et de la définition que l’on donne à ce mot).

Un roman tellurique un peu déroutant dans sa forme mais qui tente, expérimente. Avec ou sans succès, selon la sensibilité du lecteur. Au moins, il donne à voir, à réfléchir. Il donne à vivre.

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Publié dans #Roman

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Publié le 6 Avril 2026

Romain Gary - Les Racines du ciel

L’éléphant dans la colonie de porcelaine

J’ai déjà lu plusieurs livres de l’auteur mais, avec Les Racines du ciel, Romain Gary livre un ouvrage à la fois écologique et politique, d’une grande richesse, d’une grande lucidité, d’une grande complexité et surtout (et malheureusement) d’une grande modernité.

Le récit se déroule dans les années 50 et est centré sur le personnage de Morel, un ancien rescapé des camps de concentration qui lance, au Tchad, dans cette Afrique Équatoriale Française (AEF), une croisade pour protéger les éléphants. Il commence de manière pacifique, en faisant circuler une pétition qui a peu de succès mais qui lui permet de mettre sur son chemin d’autres personnages qui seront liés d’une façon ou d’une autre à son combat. Face à l’indifférence, Morel va plus loin et lance une forme de guérilla punitive envers ceux qui chassent l’animal. Des personnes le rejoignent dans son combat, pas forcément d’ailleurs par amour pour les éléphants. Très rapidement, son action résonne en Afrique mais aussi en France et même aux Etats-Unis. Il est récupéré par des forces politiques qui le dépassent : l’administration coloniale le transforme en rebelle dangereux ; les nationalistes africains, représentés par Waitari, l’utilisent pour leur lutte anticoloniale.

Loin d’être un roman d’aventure en terre africaine, Les Racines du ciel est un texte puissant qui invente avant l’heure l’écologie politique. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, dans sa préface, quelques années après la publication, l’auteur explique bien que peu de gens connaissaient ce mot « écologie ». Ce texte est d’autant plus riche que Romain Gary est, au moment de son écriture, diplomate. Il sait ce qui se passe en Afrique à ce moment-là, il sait que l’empire colonial français est à l’agonie : la Maroc et la Tunisie obtiennent leur indépendance l’année de publication du roman. Le combat pour la préservation des éléphants se confronte au combat pour maintenir les terres sous le joug colonial. Mais là où la marge et l’idéalisme caractérisent le premier combat, la lâcheté et la répression caractérisent le second.

Chaque personnage choisit son camp dans ce double combat. Minna et Forsyth, deux âmes blessées (une Allemande hantée par la culpabilité, un officier déchu), voient en Morel une dernière chance de rédemption et de pureté. À l'opposé, Waitari représente le leader nationaliste radical pour qui la modernité doit dompter la nature. Pour lui, l'éléphant est le symbole d'une Afrique archaïque qu'il veut industrialiser et moderniser à tout prix. Schölscher incarne l'officier loyal mais lucide, respectueux des lois mais conscient de l'hypocrisie du système qu'il sert. Romain Gary donne ainsi vie à des personnages en quête de dignité dans un monde qui change, dans un récit aux multiples points de vue et au style mêlant ironie et sens du dialogue.

Le roman permet à Romain Gary d’obtenir son premier Prix Goncourt et c’est non seulement mérité pour son style mais aussi pour son contenu visionnaire. Gary avait tout compris avec soixante-dix années d’avance : l'écologie n'est pas qu'une question de climat ou de biodiversité, c'est une question d'humanité, de survie.

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Publié dans #Roman, #Ecologie

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Publié le 1 Avril 2026

Richard Adams, James Sturm et Joe Sutphin - Watership Down

Le coup du lapin

Hazel et son frère Fyveer vivent dans une garenne très hiérarchisée, dirigée avec une grande fermeté par le Maître. Un jour, Fyveer a une vision horrible : du sang partout. Il en est sûr, c’est un présage funeste pour toute la communauté. Pas pris au sérieux par le Maître, ils décident de partir de la garenne et parviennent à rallier d’autres lapins avec eux. Ils vont ainsi voyager, au péril de leur vie, dans l’espoir de fonder un nouveau foyer.

Je n’ai jamais lu le roman de Richard Adams donc je ne sais pas si cette BD est une adaptation fidèle mais j’ai beaucoup aimé entrer dans l’histoire de ces lapins qui permet de mettre en lumière des aspects de notre société humaine : la dictature, la désobéissance civile, la liberté, la solidarité, la violence et la trahison.

Pour autant, nous n’avons pas affaire à un récit véritablement anthropomorphique puisque que chaque lapin a sa personnalité propre de lapin, avec sa propre culture, son propre mode de pensée, des comportements typiques de ces animaux. Ils ne connaissent d’ailleurs pas grand-chose des hommes hormis qu’il faut s’en méfier et ils ont également un rapport au temps différent. Enfin, ces lapins ont leur propre langue retranscrite en partie dans le texte : farfaler, hourda, kataklop.

Le dessin est très beau, coloré, capable de retranscrire un côté enfantin tout comme retranscrire la force des violences subies. Une bien belle découverte. La BD fournit également une carte et un lexique du vocabulaire des lapins.

Richard Adams, James Sturm et Joe Sutphin - Watership Down
Richard Adams, James Sturm et Joe Sutphin - Watership Down

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Publié dans #Graphique

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Publié le 29 Mars 2026

Helen Zahavi - Dirty week-end

Sunday Bloody Sunday

« Voici l’histoire de Bella qui se réveilla un matin et s’aperçut qu’elle n’en pouvait plus ».

Dès l’incipit, nous savons que nous sommes à un point de bascule pour cette jeune femme. Rien ne sera plus comme avant.

Pourtant, Bella est une femme tout ce qu’il y a d’ordinaire. Elle vit à Brighton, cette ville côtière du sud de l’Angleterre, dans un appartement en sous-sol où seule une petite fenêtre dans la cuisine lui donne accès au monde extérieur. C’est fort peu et c’est pourtant suffisant pour se rendre compte, un jour d’été caniculaire, qu’un homme l’observe depuis l’immeuble d’en face. Oui, il l’observe et ne détourne pas son regard quand il la voit. Bella fait ce que toute femme ferait dans ce cas-là, elle ferme le rideau, elle tente de se faire oublier, elle qui n’a pourtant pas cherché la lumière. Mais pendant des semaines et même des mois, l’homme continue de l'épier puis lui téléphone avant une rencontre glaçante dans un parc ne laissant aucun doute sur ses intentions. Bella pourrait avoir peur. Bella pourrait s’enfuir. Et pourtant, Bella ne peut pas plier. Bella ne peut que rompre.

C’est lors d’un week-end qu’elle prend une décision radicale et violente : tuer tous les hommes qui lui veulent du mal… et Dieu sait qu’elle va en croiser un certain nombre…

Dans ce roman publié en 1991, tout comme le American Psycho de Bret Easton Ellis, Helen Zahavi livre un roman provocateur, à la plume cynique, à l’humour noir et aux scènes marquantes (âmes sensibles, s’abstenir). Elle n’hésite pas à prendre à partie le lecteur pour qu’il se mette à la place de Bella : « Vous la trouvez pathétique ? sa faiblesse vous rebute ? L’image de ses grands yeux fous de victime vous soulève l’estomac ? Ne la jugez pas. Ne la jugez pas sans avoir vécu cela ». J’ai personnellement beaucoup aimé le ton de ce livre qui va droit au but.

Si le roman semble peu crédible – il faut vraiment ne pas avoir de chance pour tomber sur autant de gars cinglés en l’espace d’un week-end – nous avons surtout affaire à une fable, à un conte. Tout est exagéré pour mieux faire ressortir les failles et surtout la violence, la cruauté des hommes et de toute une société. Si ces femmes subissent, c’est parce qu’elles sont considérées comme faibles : « Elle était trop gentille. Elle était tout simplement trop gentille. La gentillesse avait toujours causé sa perte. Quand vous êtes gentil, les gens profitent de vous. Ils vous frappent sur la bouche avec le talon de leur chaussure. Ils pensent qu’il ne leur arrivera rien, car ils savent que vous êtes gentil ».

Cette faiblesse supposée est un conditionnement. Le jour où elle n’est plus visible, le jour où le combat s’équilibre, la peur ne peut que s’installer chez les hommes.

Ce roman a évidemment déclenché les foudres à sa sortie. Dirty week-end a en effet fait l’objet d’une demande d'interdiction au Royaume-Uni pour immoralisme. Mais qu’est-ce qui est vraiment immoral ? Cette femme qui se venge des hommes qui la prennent pour un bout de viande ou le comportement de ces hommes qui amène à cette violence ?

Il est toujours intéressant de constater que l’on juge immorale une femme qui tue mais pas des hommes qui violent. Nous sommes pourtant face à deux crimes. La société n’aime surtout pas qu’on lui tend un miroir inversé.

Si ce type d’histoire ne vous rebute pas, n’hésitez pas à lire ce roman.

Traduit de l’anglais par Jean Esch.

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Publié dans #Roman, #Mars au féminin

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Publié le 24 Mars 2026

Jonas Sollberger - Viens Élie

Fuite en avant

Tout commence avec l’abattage d’un arbre par le père… et toute une forêt finit par prendre la place.

Une fin de journée caniculaire. Élie sort son oiseau domestique Moïse pour lui faire prendre le frais dans la forêt. Alors que l’animal a toujours été très proche d’Élie, il prend son envol et ne revient pas. Pour Élie, Moïse s’est perdu. À aucun moment, il n’envisage que l’oiseau ait voulu reprendre sa liberté. Alors, Élie cherche Moïse, cherche… cherche… cherche encore. Malgré le soleil qui décline doucement mais sûrement. Malgré la demande du père de l’aider à rentrer le bois. Malgré la sœur et la mère qui viennent à sa rencontre pour l’inciter à rentrer. Malgré le souper qui attend. Et surtout malgré le recrutement militaire qui l’attend le lendemain.

Il cherche, il cherche, il cherche et les phrases s’accumulent, se suivent, sans ponctuation (hormis pour les dialogues). La langue semble chercher en même temps qu’Élie. Elle se fait répétitive, lancinante, presque incantatoire. Elle épouse la quête d’Élie. Mais est-ce vraiment une quête ? Élie n’est-il pas en train de fuir en cherchant Moïse, ce guide qui va lui faire défaut pour traverser cette mer d’incertitudes qui s’ouvre devant lui ? En s’enfonçant encore plus dans cette forêt qui devient un personnage, Élie fait remonter des souvenirs de son enfance comme les sorties avec sa sœur et sa mère à la Clairière du Noyer. Et le son des cloches du village qui vient ponctuer ce récit sans ponctuation, qui joue un peu le « Remember ! » de L’Horloge de Baudelaire, ce « Temps [qui] est un joueur avide / Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi ». En fuyant dans la forêt, Élie semble fuir l’entrée dans le monde adulte annoncée par le recrutement militaire. L’oiseau Moïse peut être vu comme l’innocence qui s’envole pour s’enfoncer dans l’obscurité du monde des adultes, cette forêt sombre et effrayante des contes de fées où chaque arbre peut être abattu. 

Viens Élie est une histoire de fuite dans un monde qui a de quoi faire peur.

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Publié dans #Roman

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Publié le 18 Mars 2026

Hélène Laurain - Tambora

Cataclysme

L’autrice ouvre son livre en comparant ses filles à des mégalopoles : elles grandissent, s’étalent, se construisent, font parfois peur par leur démesure, par ce mélange de silence nocturne et de grouillement diurne. Elles sont des êtres qui vont devenir autonomes.

Et pourtant, que de chantiers pour en arriver là ! Que de terrains engloutis en un clin d’œil !

Du passé, presque une tabula rasa. « Mais, il y a des traces ».

« Je me souviens de rien car je me souviens de tout ».

Les traces sont là pour rappeler les chantiers, les obstacles. Comme la fausse-couche qui aspire l’espoir, le silence autour, la culpabilité. Comment faire le deuil de ce qui n’a pas pu advenir ? Et ce terme – fausse couche – « Rien de faux pourtant. Rien n’a jamais été plus vrai ».

Et puis, il y a aussi la Grande et la Petite, celles qui sont advenues et chamboulent tout. Un quotidien comme un raz-de-marée, une éruption volcanique, un cataclysme… un Tambora, ce volcan qui a chamboulé le monde en 1815.

Et pourtant, comment décrire ces traces du quotidien ?

« […] ces phases, elles laissent des traces. Mais il est très difficile de retrouver les souvenirs ponctuels, insignifiants du quotidien ensemble […]. J’aimerais rendre la texture du quotidien ».

Une certitude cependant : « Ce que je veux pour mes filles, pour moi et mes semblables, ce sont des fictions-paniers, comme les définit Ursula K. Le Guin » qui est en exergue du livre.

En finir avec la fiction-épée, avec la fiction sur un individu. Promouvoir une fiction sur du banal, sur des territoires comme ces filles-mégalopoles. Montrer que ces fictions ont une force, un pouvoir. La maternité comme cataclysme dans une vie, dans un corps.

Pour parvenir à ce but, Hélène Laurain livre un roman hybride qui mélange prose, poésie, fiction et documentaire. L’autrice a l’art de mélanger l’intime et le collectif, d’unir autour d’un récit à la fois banal et extraordinaire, celui d’une femme qui donne la vie et porte parfois la mort ; d’une femme traversée par l’obscurité du monde, par les brèches de lumière du quotidien ; d’une femme à la fois une et multiple.

Et c’est beau. Et c’est fort.

Et c’est la vie en somme.

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Publié dans #Roman

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Publié le 11 Mars 2026

Małgorzata Lebda - Vorace

De la voracité de la mort

Maj, village isolé dans les montagnes des Beskides. La narratrice revient vivre chez ses grands-parents, sa seule famille après le décès de ses parents et de sa tante. Accompagnée d’Ann qui semble être sa compagne, la narratrice vient s’occuper de sa grand-mère Róza très gravement malade. La maison est un peu à l’image de sa propriétaire, elle est dans un sale état et le grand-père, impuissant face à la maladie de son épouse, déploie toute son énergie à la rénover comme si retaper l’une pouvait guérir l’autre.

Aux abords du village, la beauté de la nature, et notamment de la faune, explose mais devient également menaçante, surtout quand les hommes s’y mêlent. La nuit, des phares viennent éblouir les trois femmes : il s’agit des camions qui emmènent les bêtes à l’abattoir. La mort, vorace, rôde ainsi partout.

Dans ce premier roman à tendance autobiographique, Małgorzata Lebda nous montre avec poésie toute la fragilité de l’existence. Si « le deuil est vorace », la vie l’est tout autant et c’est ce que l’autrice met en lumière avec cette histoire de solidarité féminine et transgénérationnelle, ce rituel des soins et de l’accompagnement, cette trinité féminine belle et forte. Les chapitres sont courts et montrent tout le savoir-faire de l’autrice depuis des années dans l’écriture poétique. La prose est évocatrice, parfois lyrique et incantatoire. L’autrice joue avec les silences, les répétitions, la contemplation, sur les métaphores souvent cachées et pourtant bien présentes.

Un très beau roman découvert grâce à mon amie Geneviève que je remercie chaleureusement.

Traduit du polonais par Lydia Waleryszak.

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Publié dans #Roman

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Publié le 6 Mars 2026

Aurélien Gautherie - L'Enfant du vent des Féroé

Narrations du large

En ouvrant ce roman, on découvre un lieu : Gjógv, un village de l’archipel des Féroé. Un village au nom imprononçable, qui n’a rien d’extraordinaire de prime abord et où soufflent les vents. Des vents qui réveillent les légendes et fouettent les hommes.

En ouvrant ce roman, on rencontre des habitants habitués à une vie rude. Surtout en ce début de XXème siècle où commence l’histoire. 1902. Jonas, sa femme Olga, sa sœur Elin et puis l’arrivée d’une enfant.

En ouvrant ce roman, on assiste à la naissance de la petite Anna. Elle ouvre à peine les yeux sur le monde qu’elle devra bientôt les fermer. Comme ce vieil homme, un pêcheur, qui lutte pour mourir le bon jour. Entre ces deux événements, cinquante années se sont écoulées. Cinquante années où la vie a tout balayé comme une tempête. Où le malheur a fait son nid.

De toute immensité.

De toute éternité.

En ouvrant ce roman, on ouvre la porte sur un monde où les hommes ont tendance à se taire alors que les lieux, les objets, eux, parlent. Ils ont voix au chapitre, ils donnent leur nom aux chapitres, ils chapitrent le roman. Ils le poétisent. Une polyphonie. Un chœur. Que peuvent bien dire un village, un bonnet ou des vents ? Tout ce que les hommes gardent en eux, en silence. 

En ouvrant ce roman, on rencontre l’Etranger, pas si étranger puisqu’il choisit d’être ici. Puisqu’il choisit de se raconter. De raconter les Hommes. D’écouter les vents. D’écrire. N’est-il pas lui aussi l’enfant du vent des Féroé ?

De toute immensité.

De toute éternité.

Dans ce premier roman superbement maîtrisé, Aurélien Gautherie ne raconte pas uniquement un drame comme tant d’autres, il nous fait voyager entre la prose et le vers libre. Entre la tragédie et la beauté. Entre la nature et les hommes. Entre le temps et la fin inéluctable. D’une plume fluide et sensible, il invite à une réflexion sur le deuil, la mémoire, la paternité, les lieux ou les êtres qui nous habitent. Il nous montre à quel point tout est relié. Pour ce faire, il convoque des images fortes, il fait la place aux silences, aux non-dits, à l’économie des mots, à la métaphore. Il convoque la puissance évocatrice de Saint-John Perse. Et malgré la dureté des moments, on y puise une force, un apaisement, un bercement.

Un premier roman dont on ne lâche pas la lecture et que l’on quitte à regret.

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Publié dans #Roman

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Publié le 1 Mars 2026

Adèle Rosenfeld - L'extinction des vaches de mer

In memoriam

1741. L’explorateur danois Vitus Béring débarque (et meurt très rapidement) sur l’île qui portera son nom, dans le Kamtchatka, péninsule de l’Extrême-Orient russe. L’expédition comprend aussi la présence du naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. Ce scientifique est représentatif de sa communauté qui se lance dans une compétition acharnée en Europe pour cataloguer toutes les espèces de plantes et d’animaux du globe. Il découvre dans les eaux glacées du Pacifique Nord une nouvelle espèce de sirénien, la vache de mer auquel il donnera lui aussi son nom : la rhytine de Steller. À peine découverte, cette nouvelle espèce est chassée. Ce qui peut s’apparenter à une survie pour l’équipage atteinte par la malnutrition, devient une véritable extermination dans les années qui suivent. La vache de mer est tuée pour son lait, sa peau et surtout sa graisse : c’est la « ruée vers l’or gras », au point que l’espèce s’éteint en 1768, soit à peine vingt-sept ans après sa découverte : triste record !

C’est ainsi cette découverte, cette chasse qu’Adèle Rosenfeld nous invite à suivre.

On voit la façon dont les hommes imposent leur nom, leur soif de conquête au point de tout détruire. J’ai remarqué un lien assez étroit entre ces hommes conquérants et les descriptions assez féminines de la vache de mer notamment les mamelles : « leur forme sont exactement comme chez la femme ». La domination est brillamment racontée, avec une érotisation de la rhytine de Steller et un côté très sensuel dans l’écriture.

Venons-en justement à l’écriture d’Adèle Rosenfeld. Ce qui saute aux yeux c’est sa voix singulière. L’écriture est finement ciselée, au vocabulaire riche sans tomber dans le pompeux – ce qui est un équilibre délicat. De plus, la narration est très sensorielle. Je n’ai jamais vu autant de phrases évoquant l’importance du son, de la voix et surtout de la prononciation, de l’articulation des mots comme : « … il sentit le mot rouler sur ses lèvres, le baiser qu’il se faisait à lui-même quand il faisait sonner le « b », le dépôt de bave qui rafraîchissait sa bouche quand il expirait pour la deuxième syllabe… » Même si je n’ai pas lu son premier roman, je sais (et on l’apprend de toute façon aussi dans ce livre) la surdité de l’autrice et donc on peut comprendre l’obsession du langage, du son et des silences.

En parlant d’obsession :

« D’ailleurs, on ne sait pas pourquoi une image se forme, ni pourquoi une obsession vous prend ».

Au bout de 120 pages, le roman bascule de façon assez abrupte sur une seconde partie qui ramène le lecteur vers les intentions d’écriture de l’autrice et un pan de son histoire familiale. Je trouve dommage de révéler ce qu’il en est donc je vous laisse le découvrir (ou le lire ailleurs). J’ai été assez surprise par ce « revirement » soudain qui peut sembler un peu artificiel alors que ce n’est pas le cas. Ces deux blocs ont de nombreux liens (la disparition, l’extinction, la mémoire, l’héritage, la domination…) mais je me suis interrogée sur cette séparation justement. N’aurait-il pas été plus fluide de voir la seconde histoire intégrée progressivement dans la première ? J'ai fini par me dire que si l’histoire personnelle avait été saupoudrée dans le récit des vaches de mer, il n'y aurait pas eu le même impact, la même force. 

Je suis donc ravie d’avoir découvert cette autrice dont ma sista me disait le plus grand bien et j’espère qu’elle continuera de creuser sa singularité (je pense qu’il y a des chances que ce soit le cas).

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Publié dans #Roman

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Publié le 26 Février 2026

Azar Nafisi - Lire Lolita à Téhéran

La fiction comme contre-pouvoir

Dans Lire Lolita à Téhéran, Azar Nafisi livre un témoignage de la vie des femmes en Iran après la révolution islamique de 1979. Elle montre aussi la force de la littérature face à l’oppression. Fille de l’ancien maire de Téhéran et de la première femme membre du parlement iranien, elle revient des États-Unis, où elle a fait ses études, avec l'espoir de participer au renouveau de son pays. Mais la réalité la rattrape : elle est expulsée de l'université dès 1981 pour son refus du voile, avant de démissionner définitivement d’un autre établissement en 1995 face à la censure. Elle quitte l’Iran en 1997. Son récit est non seulement celui d'une brillante universitaire, mais aussi celui d'une femme qui refuse de voir sa culture confisquée par l'idéologie.

Le livre s'articule autour d’un club de lecture secret, fondé après sa démission, qui réunit sept étudiantes qui se dévoilent – dans tous les sens du terme – pour lire des œuvres interdites par le régime. L’autrice alterne également avec des épisodes de sa vie de professeur avant sa démission, rythmée par les soubresauts politiques.

Chaque auteur lu par les jeunes femmes devient une arme pour comprendre leur condition. Avec Nabokov et son Lolita, elles découvrent que leur pays est un prédateur : il vole l'identité des femmes pour leur imposer un rôle. Fitzgerald, à travers Gatsby, leur montre comment les grands rêves de pureté révolutionnaire peuvent se transformer en tragédies destructrices. Henry James apprend la dignité et la résistance morale face aux conventions sociales oppressantes. Enfin, Jane Austen leur rappelle que la vérité est complexe et que l'on peut garder son jardin secret même sous un régime autoritaire.

À travers ce témoignage, Azar Nafisi décrit non seulement comment la littérature peut aider à s’évader de l’oppression mais elle donne aussi une voix à toutes ces jeunes femmes qui, en retirant leur voile dans ce salon, reprennent possession de leur corps et de leur pensée. En mêlant sa propre trajectoire à celle de ses étudiantes, Nafisi démontre que la littérature n'est pas accessoire, mais un rempart contre l’arbitraire.

Traduit de l'anglais par Marie-Hélène Dumas.

Je rêve souvent qu’un nouvel amendement a été ajouté à la Constitution, celui du libre accès à l’imagination. J’en suis arrivée à croire que la vraie démocratie n’existe pas sans la liberté d’imagination et le droit d’utiliser ses œuvres en l’absence de toute restriction. Pour avoir une vie pleine, chacun devrait pouvoir façonner et exprimer ses mondes, ses rêves, ses idées et ses aspirations devant les autres, participer constamment à un dialogue qui s’établirait entre domaines public et privé. Comment savoir autrement que nous avons existé, ressenti, désiré, haï et craint ?

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Publié dans #Roman

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