Publié le 3 Mai 2026
J’étouffe, je vais prendre un bol d’air.
A bientôt, je t’embrasse. Maryvonne.
En route Maryvonne
Elle est en arrêt maladie et l’envie soudain lui prend. De partir. De fuir. De s’absenter. De prendre cet autobus.
Oh, elle ne va pas bien loin : l’émancipation a ses limites financières et morales ; la culpabilité ronge un peu tout de même.
Elle prend juste un Saint-Brieuc / Paimpol et elle ne sait pas ce qu’elle va faire.
Elle sait juste qu’elle a besoin d’être là, en mouvement. Mais, un mouvement libre et volontaire, pas ce mouvement cadencé et contraint de l’usine où elle travaille habituellement.
Elle voyage et c’est surtout le lecteur qui voyage dans les pensées de Maryvonne : l’usure du quotidien, l’usure d’un couple où le mari a sa femme « là, entre le buffet et l’évier », l’usure du travail à l’usine… l’usure d’une vie où la liberté et la transgression ont peu de place.
Il y a roman parce qu’il y a effraction. Il y a roman parce qu’il y a une faille dans la vie bien huilée et pesante de Maryvonne. Il y a roman parce qu’elle décide enfin de faire quelque chose pour elle, de faire ce pas de côté qui ressemble tant pour elle a un saut dans le vide.
Dorothée Letessier a vécu en Bretagne, elle a travaillé à l’usine avant de se consacrer à l’écriture. Elle connaît bien Maryvonne, elle lui ressemble. Maryvonne acte la transgression, le changement, l’émancipation en prenant un autocar. L’autrice, elle, les acte en prenant la plume pour donner vie à cette femme, à sa renaissance mais aussi pour rendre hommage « aux ouvrières de Chaffoteaux » à qui elle dédie ce livre. Et en écrivant d’une plume vive, franche et même humoristique le voyage de Maryvonne, Dorothée Letessier renaît aussi à elle-même. Elle se donne un corps comme elle donne corps à son texte, à cette femme. Elle se redécouvre comme Maryvonne redécouvre son corps dans la salle de bain de sa chambre d’hôtel. C’est subversif surtout pour l’époque.
Quelle belle idée d’avoir publié de nouveau ce texte de cette autrice plutôt oubliée alors que son dernier roman date de 2009, deux ans avant son décès. Il ne suffit pas d’être morte depuis longtemps pour être effacée.
Et pourtant, on ne peut pas oublier cette Maryvonne dans ce roman, publié en 1980, qui offre plus qu’un corps, qu’une transgression : il permet de mettre des mots sur les maux de ces femmes d’hier et d’aujourd’hui qui n’ont pas le luxe d’avoir une vie extraordinaire et qui pourtant existent et ont une voix.
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