Publié le 28 Octobre 2026

Rivers Solomon - Model Home

Traumatismes infantiles

Ça faisait un moment que je voulais découvrir Rivers Solomon. Aimant beaucoup les histoires de maisons hantées, j’ai jeté mon dévolu sur le dernier opus de l’auteurice, Model Home, et je ne le regrette pas !

Ezri Maxwell et ses sœurs Eve et Emmanuelle ont vécu leur enfance dans une grande maison d’un quartier huppé d’Oak Creek au Texas. Très rapidement, à peine adultes, les trois E fuient la maison familiale pas si paisible…

Ce n’est que lorsque leurs parents ne donnent plus de nouvelles qu’Ezri et ses sœurs reviennent affronter ce qui les a traumatisés : l’hostilité des voisins blancs, sous des faux airs de bienveillance, vis-à-vis de cette seule famille noire mais surtout l’hostilité de cette maison.

Ezri, qui habite maintenant en Angleterre, effectue son retour avec sa jeune ado Elijah alors même qu’iel n’a pas su faire la paix avec sa propre mère. C’est sans compter sur la culpabilité et les relations parfois tendues avec ses sœurs.

Rivers Solomon alterne son récit entre le présent et ce passé qui ne passe pas pour les Maxwell avec une grande habilité. Iel joue aussi entre un narrateur omniscient et le point de vue d’Ezri. Comme souvent avec les histoires de maison hantée, ce sont surtout les ressorts psychologiques qui font tout. Dans Model Home, Rivers Solomon aborde de façon crue les traumatismes psychologiques liés à l’enfance mais aussi liés à une société qui exclut. Malgré les nombreux thèmes abordés comme le racisme, l’identité de genre, les relations mère-fille, la santé mentale, l’auteurice sait nous attraper dans son récit sans nous perdre. Je n'ai pas pu lâcher ma lecture malgré des passages un peu dérangeants (je pense notamment à une scène de sexe assez flippante). Mais surtout, ce qui m’a beaucoup plu c’est que les ressorts narratifs surnaturels finissent par avoir une explication plus rationnelle et j’aime cette idée du réel qui est parfois bien pire que ce que l’on peut imaginer. La fin est mon seul bémol : je l’ai trouvée trop convenue.

Une bien belle découverte qui me donne très envie de lire les précédents ouvrages de l’auteurice.

Traduit de l’anglais par Francis Guèvremont.

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Publié dans #Roman, #Imaginaire

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Publié le 26 Octobre 2026

Isaac Bashevis Singer - Le Golem

Je dédie ce libre aux persécutés, aux opprimés partout dans le monde, jeunes et vieux, juifs et gentils, dans l’espoir fou que le temps des accusations injustes et des décrets iniques viendra un jour à sa faim.

Voici comme l’argile est dans la main du potier

Nous sommes au XVIe siècle à Prague, dans un temps où les juifs sont persécutés. L’empereur Rodolphe II est très intolérant contre ceux qui ne sont pas d’obédience catholique. Parmi les nombreux maux dont les juifs sont accusés, il y a l’idée qu’ils utilisent le sang des chrétiens pour préparer les matsot de Pessah.

C’est dans ce contexte que le comte Jan Bratislawski, un joueur invétéré qui a perdu toute sa fortune et se voit refuser un prêt par le banquier juif Eliezer Polner, fomente un plan diabolique pour se venger. Il accuse le banquier d’avoir enlevé et tué sa fille Hanka.

La nuit même, le rabbin Lieb reçoit la visite d’un étrange visiteur qui lui demande de fabriquer un Golem pour sauver la communauté.

Le Golem est une créature de forme humaine créée à partir d’argile. On lui écrit un nom sur son front (emet, la vérité en hébreu) pour lui donner vie puis, une fois la mission accomplie, on lui retire l’aleph du nom qui devient ainsi met, la mort.

Le rabbin Lieb s’exécute et tout semble aller pour le mieux. Mais, c’est oublier que l’Homme a ses tentations, outrepasse parfois le droit qui lui est accordé. Et que faire aussi quand on s’aperçoit que le Golem se montre plus humain qu’il n’y paraît ?

J’aime énormément ce mythe du Golem que je relis de temps en temps. La version d’Isaac Bashevis Singer a été publié tout d’abord en yiddish dans les années 60 avant une traduction en anglais au début des années 80.

Le Golem existe cependant depuis fort longtemps : on le retrouve dans la littérature talmudique et dans le folklore juif d’Europe centrale. Différentes versions sont nées au fil du temps et ce mythe semble aussi avoir inspiré d’une façon ou d’une autre d’autres textes comme le Frankenstein de Mary Shelley.

Dans cette version de Singer, de très nombreux thèmes importants sont évoqués : l’antisémitisme évidemment mais aussi le mensonge et la corruption par l’argent. L’humanisation du Golem permet aussi d’aborder la perte de contrôle que tout un chacun peut avoir par la passion amoureuse ou l’intérêt personnel.

L’homme est après tout un colosse aux pieds d’argile…

Relu dans le cadre du challenge Les classiques c’est fantastique de Moka Milla qui a pour thème, en ce mois d’octobre, les sorcières, monstres ou fantômes.

Traduit de l’anglais par Guilhem Flouzat.

Les classiques c'est fantastique - Saison 7 - Octobre 2026

Les classiques c'est fantastique - Saison 7 - Octobre 2026

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Publié le 25 Octobre 2026

Sophie Divry - Rochebrune

Gravir les obstacles

Que faire pendant les vacances de la Toussaint ?

C’est la question que se posent des parents en ce moment. C’est la question que se posent Isabelle et Xavier. C’est un couple lyonnais, assez bobo, qui souhaite partir avec leurs enfants respectifs. Dès le départ, Sophie Divry nous plonge dans les affres de l’intendance d’une famille recomposée, à coups de WhatsApp et de petites phrases assassines avec les anciens conjoints. Epuisant. Tout aussi épuisante est la gestion des enfants entre Noémie, fille d’Isabelle, ado rivée à son téléphone portable et Léon, le fils de Xavier (qui lui passe tout), tête à claques de sept ans. Epuisante la vie de ce couple qui commence déjà sérieusement à s’éroder au bout de quelques années. Epuisant de devoir faire l’amour, même quand le sexe permet d’oublier la charge mentale (à moins qu’il soit lui aussi une charge mentale).

Quand on dresse ce portrait, on peut soupirer et se dire qu’on va se faire ch… Mais, pour avoir déjà lu Sophie Divry et notamment son roman La condition pavillonnaire, on sait que ce qui est banal, voire cliché, devient un délice à la lecture. Car Sophie Divry aime maltraiter ses personnages, les montrer sous leur mauvais jour. A la lecture, on sent un plaisir jouissif à les décrire tels qu’ils sont : de pauvres créatures qui ne savent pas trop comment mener leur petite vie. Cruelle Sophie Divry ! Délicieuse Sophie Divry ! Derrière l’ironie mordante brillamment servie par l’écriture (mots accentués par l’italique, phrases courtes ou au contraire très longues et très ponctuées comme pour déverser les tracas quotidiens), Sophie aime ses personnages et tente de nous les faire aimer (même si certains lecteurs n’aimeront pas le procédé).

Les vacances finissent par s’organiser. Direction le parc national des Hautes-Aigues et notamment le petit village de Rochebrune. Un choix de Xavier. Un choix dicté par son envie de refaire de l’alpinisme. Ils sont à peine arrivés que l’on sent déjà une tension. L’étau semble se resserrer sur cette famille. Avec ce lieu escarpé et étroit dans lequel ils atterrissent. Avec la cohabitation avec Cornelia, la propriétaire du gîte, aussi aimable qu’une porte de prison.

Et le soir d’Halloween arrive ; et une catastrophe s’annonce…

Un roman qui se lit pratiquement d’une traite tellement Sophie Divry parvient à distiller ce qu’il faut de tension pour être happé par le récit. On est à la fois dans la satire mais aussi le thriller. Et c’est sans compter, en creux, la prise de conscience écologique.

J’ai préféré la première partie, avant l’arrivée à Rochebrune (mon côté cynique pleinement assumé), mais l’attachement qui est né de la longue dissection de cette famille, m’a arrimée aux événements.  Une lecture que je vous conseille et qui, de plus, est de saison !

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Publié dans #Roman

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Publié le 11 Octobre 2026

Jean-François Beauchemin - Herbier du souvenir

Voici la chronique d’un retour au calme, une histoire où perce sur quelques rameaux printaniers le bref bourgeon des souvenirs.

Eloge du roitelet

Le narrateur nous avait laissé, il y a trois ans, avec son histoire tendre et compliquée avec son frère – le Roitelet – atteint de schizophrénie mais capable d’avoir « ce mince rai de lumière, une lucidité, une pensée ».

Nous nous retrouvons deux ans après le décès de ce frère mais le lien reste, la conversation continue. Le narrateur collecte, recueille tous les fragments, tous les souvenirs.

Le frère a été mis en terre et cette terre engendre des fleurs, des arbres, des fruits par le truchement de la pensée. Ce n’est pas le simple récit d’un deuil mais la persistance de cette lumière du frère, cette lumière qui irradie même de plus belle, adoucie par la mémoire et le besoin de ne pas sombrer.

Le corps n’est plus là mais on garde l’âme du défunt et ainsi, le roman se teinte davantage de spiritualité, autre forme de poésie qui sied à merveille à cette relation fraternelle que le temps et la mort n’effacent pas.

Jean-François Beauchemin a une fois de plus sorti sa palette d’écriture, composée de couleurs intenses déposées par petites touches comme on pose des pierres précieuses sur un bijou. Quelques personnages secondaires émaillent aussi ces fragments du souvenir : Livia, la femme du narrateur mais aussi la vieille voisine Vermeulen, le jeune Gaston ou encore les Chung.

Il est aussi important de noter que le Vivant a toujours une place primordiale dans le récit : il est l’essence de la relation entre les deux frères. Les promenades, l’herbier du frère, les observations silencieuses sont le cœur de ces souvenirs. Le Vivant permet aussi de mesurer le passage du temps et le caractère éphémère de la vie.

Certains lecteurs pourraient penser que ce nouvel opus ressemble beaucoup trop au premier volet mais j’aime cette unité, cette continuité du récit et de sa poésie.

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Publié dans #Roman

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Publié le 5 Octobre 2026

Tom Newlands - Ici, maintenant

All the promises we made

Cora a quatorze ans au milieu des années 90. Elle vit en Ecosse, à Muircross qu’elle décrit comme « un pauvre trou à rats miteux, isolé sur une excroissance de cône en forme de chicken nugget, entouré de pylônes et bourré de zonards, de vioques et de goélands gros comme des planches à repasser qui chiaient absolument partout ».

Cora, vous le constatez, n’a pas sa langue dans sa poche. Adolescente difficile, parfois hors de contrôle, elle est sans filtre, parfois jalouse, injuste.

À Muircross, Cora vit seule avec sa mère handicapée et passe le temps en squattant un peu partout avec Jo, jeune fille plus âgée qu’elle. Elle rêve de partir pour une vie meilleure, à Abbotscraig où sa mère a fait une demande de logement social, voire Glasgow.

Un jour, sa mère lui présente son nouveau petit ami, Gunner, qui vit de trafics de marchandises. Cora a l’habitude de voir défiler les mecs chez elle mais Gunner semble vouloir l’amadouer. Cora se méfie, Cora ne veut pas baisser la garde, Cora se retrouvera cependant malgré elle à devoir composer avec Gunner quand un événement arrive.

Les années passent, le mal-être persiste et l’avenir, que Cora souhaitait radieux, a du plomb dans les ailes…

Ici, maintenant est un premier roman et pourtant, on remarque immédiatement un ton, un style. C’est à la fois féroce et drôle. On est vraiment dans ce que j’aime dans la littérature britannique : ce côté social et caustique. La narration est classique mais fluide, bien amenée.

Tom Newlands livre le « portrait d’une jeune fille en feu », à différents âges et dans différentes villes. Une jeune fille survoltée, épuisante aussi bien pour son entourage, pour elle-même que pour le lecteur. Je pense que l’auteur a voulu qu’on vive tout à fleur de peau comme l’héroïne avant de dire son problème et engendrer de la sympathie. Je trouve cependant que ça arrive un peu tard.

Le roman permet aussi de dresser le portrait social du Fife écossais des années 90 où la pauvreté est omniprésente dans cet ancien comté minier. Même si le milieu décrit est très pauvre, il n’y a pas de misérabilisme.

Un premier roman saisissant, touchant. S’il poursuit sur ce chemin, l’auteur ira loin.

Traduit de l’anglais par Marguerite Capelle et Anatole Pons-Reumaux.

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Publié dans #Roman

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Publié le 30 Septembre 2026

Catherine Meurisse - Le Clan de Walden

La vie pour principe

1845. Alors que les USA entrent dans l’ère industrielle, un homme entre en résistance. Il se nomme Henry David Thoreau. Ce jeune homme, de la bonne famille de Concord dans le Massachussetts, décide de vivre pendant près de deux ans dans une cabane au bord de l’étang de Walden, sur un terrain appartenant à son ami le philosophe Ralph Waldo Emerson. L’objectif est de réfléchir à la vie en retrait de ce monde capitaliste et esclavagiste et de se reconnecter à la nature.

Si la plongée dans la « vie sauvage » est toute relative (Il vivait à quelques kilomètres de chez ses parents), il n’empêche que son livre Walden ou La Vie dans les bois est un ouvrage singulier, à mi-chemin entre le roman, le journal et le traité philosophique, pionnier du Nature Writing.

Catherine Meurisse part de cette histoire pour donner naissance à une fable écologique àdrôle et engagée. Dès le départ, Thoreau parvient à communiquer avec les animaux qui se montrent à la fois taquins et aidants avec lui. L’imagination a ainsi la part belle. Les personnages qui évoluent autour du Thoreau meurissien sont aussi très librement inspirés de vrais personnages mais toujours avec un décalage. Par exemple, Buffalo Gilles, le chasseur de cueillette ou encore Carson, l’amour de Thoreau, inspirée par la biologiste Rachel Carson, autrice du Printemps Silencieux et née près de cinquante ans après la mort du vrai Thoreau. Les références littéraires sont présentes aussi avec notamment une resucée (je n’utilise pas ce mot au hasard LOL) de la lettre cryptée de George Sand à Alfred de Musset.

Dans la bande dessinée, Thoreau et ses amis humains et non humains s’allient pour contrer un projet de barrage visant à inonder leur territoire, illustrant ainsi la désobéissance civile qui est le titre d’un des livres de Thoreau.

Ce qui frappe en premier à la lecture de cette œuvre, c’est la beauté des planches. Je suis très fan du dessin de Catherine Meurisse mais je trouve cette bande dessinée particulièrement très réussie. De nombreux paysages sont dessinés sur des doubles-pages avec un énorme travail sur la lumière autant que sur les fondus et les détails. C’est somptueux.

Par son trait, par son humour et par son intelligence, Le Clan de Walden mêle la fable écologique de l’époque à nos propres préoccupations contemporaines sur le sujet. Catherine Meurisse parvient parfaitement à montrer à quel point le capitalisme infuse tellement nos sociétés qu’il est souvent difficile de se battre pour protéger le vivant : les enjeux sont importants et agissent comme des rouleaux compresseurs. Pourtant, la lutte parvient malgré tout à se faire une place si on est persévérant et si, comme Catherine Meurisse, on croit encore aux hommes et à leur capacité à changer le monde. Par les actions et par l’imagination.

Catherine Meurisse - Le Clan de Walden
Catherine Meurisse - Le Clan de Walden
Catherine Meurisse - Le Clan de Walden
Catherine Meurisse - Le Clan de Walden

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Publié dans #Ecologie, #Graphique

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Publié le 24 Septembre 2026

Lucie Rico - Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?

Mémoire et langage

Point. Final. Le point qui termine tout.

Mais que fait-on quand la touche point ne répond plus sur le clavier ?

Comment terminer ?

C’est la question que se pose Jennifer alors qu’elle rédige le compte-rendu d’un plan de licenciement.

Puis, quelques larmes et les touches A et U se font également la malle.

Jennifer pourrait tout de suite voir un réparateur mais elle persiste, elle signe, avec les touches qui lui restent et de fastidieux copier-coller.

Mais pourquoi cet acharnement alors que tout semble s’acharner contre elle ?

Comment terminer ?

Mais ne faut-il pas au contraire commencer quelque chose ?

« Tu ne peux pas continuer comme ça », « et moi, suis-je récupérable ? ».

Les touches manquantes appuient sur une corde sensible que Jennifer finit par ressentir. Un flash apparaît : une scène de baiser du film Autant en emporte le vent, quelqu’un qui appuie sur la touche pause, et… et… et !... et ?

Et quoi ?

Ce « et » devient la conjonction d’incoordination. Mais où est donc Jennifer ? Qui appuie sur pause ? Qui lui retire les mots ? Qui lui a fait oublier un pan de son enfance ? Mais pourquoi du sang sur le pull jaune ?

Quand le langage se fait la malle, c’est la mémoire qui s’emballe et la quête devient nécessaire. Le langage suit cette quête comme lors d’une soirée chez une amie où Jennifer ne peut s’empêcher de ne poser que des phrases interrogatives à tout le monde.

« Pour me reconstituer moi-même, j’ai suivi la procédure réservée aux affaires criminelles ».

Il n’y a pas d’ataxie mais des pistes à suivre, à flairer pour achever la phrase, pour achever l’histoire. Elle reconstitue l’appartement du grand-père à Perpignan tel qu’il était au moment de la touche pause. Elle est aidée par des hommes qui, pour une fois, ont des positions d’alliés, et, au contraire, elle est empêchée par les femmes de la famille. Mais Jennifer est déterminée à « faire des vagues » pour reprendre la chanson d’Anne Sylvestre en exergue du roman.

C’est la première fois que je lis Lucie Rico. J’ai été attirée par ce titre assez mystérieux et drôle. J’ai ouvert ce roman et j’ai été embarquée dans cette histoire brillante, intelligente, bien menée. L’autrice parvient à aborder un sujet grave, la mémoire traumatique, tout en apportant de la légèreté, de l’humour et même un peu d’absurde. Lucie Rico est une équilibriste du verbe, du récit, du mélange des genres également : nous avons aussi bien affaire à un thriller psychologique qu’à une enquête policière, une réflexion sur le langage, des images cinématographiques. La référence à Pérec et à sa Disparition est évidente pour dire, par l’absence, l’indicible mais on ne peut pas réduire ce roman et son autrice à cet auteur ou à d’autres références car l’univers de Lucie Rico est d’une inventivité folle, a son langage propre, parfois en creux.

Une bien belle découverte qui me donne furieusement envie de plonger dans les précédents opus.

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Publié dans #Roman, #Féminisme

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Publié le 20 Septembre 2026

Cristian Fulaş - Iochka

Sans dire un mot, le vieil homme semblait raconter l’histoire du monde entier, il semblait dire que les mots sont inutiles, la pensée les rassemble au même instant et quoi que l’on puisse dire dans des formes savamment tournées, rien n’égale cette simplicité en grandeur et en piété.

Vies roumaines

Il suffit parfois de se rendre à un événement littéraire – le festival Atlantide en mars dernier, de venir écouter un auteur inconnu sur deux conférences, pour avoir l’irrésistible envie de découvrir son œuvre.

Ce jour de mars 2026, je suis ressortie de ce festival avec uniquement un livre acheté mais quel livre !

Quand on débute ce roman, on fait la rencontre avec Iochka, un homme presque centenaire qui sillonne ivre les routes de cette vallée roumaine des Carpates avec sa vieille voiture. Il fabrique du charbon de bois pour vivre. La grande particularité d’Iochka est qu’il est taiseux. Et là, le lecteur se dit, bon sang j’ai entre les mains un livre de 500 pages qui parle d’un taiseux, je ne suis pas sorti de l’auberge ! Mais, Cristian Fulaş est suffisamment fou et surtout talentueux pour réussir le pari de raconter la vie de cet homme, une « vie minuscule » comme dirait Pierre Michon, sur un siècle de grands bouleversements politiques. Et c’est le vieux Iochka, par le truchement de la mémoire qui nous fait le bilan de sa vie et de son pays par flash-backs.

Iochka, avant d’être ce vieillard taiseux et passablement alcoolique, en a connu des « belles » : l’enrôlement dans l’armée roumaine pendant la Seconde Guerre mondiale, la détention dans un camp soviétique avant de retrouver la Roumanie, dans un trou paumé mais qui connaît, malgré tout, les conséquences de la construction du socialisme et la dureté du régime de Ceauşescu. Iochka contribue ainsi avec toute sa communauté, de façon involontaire, à ce grand mouvement : construction d’une ligne de chemin de fer, d’un asile (qui semble davantage enfermer des opposants politiques que des fous) …

Dans cette vie très simple et rude, Iochka trouve le salut dans l’amour qu’il porte à la belle Ilona avec qui il a une connexion physique et émotionnelle rare. Ilona est décrite aussi bien comme une icône que comme une femme sûre de son corps et de ses envies.

L’amitié est aussi au cœur de ce roman, une amitié masculine entre quatre hommes que tout oppose mais que tout rassemble également : le contremaître du chantier, le pope, le médecin et Iochka. Ça s’engueule beaucoup, sur la religion, sur la politique, sur tout et n’importe quoi. Cependant, ils savent se retrouver autour d’une bouteille de palinča dont il ne vaut mieux pas connaître la teneur en alcool. Mais, surtout, ils savent faire bloc quand le pire arrive notamment la maladie et la mort. Ils sont soudés car ils sont sur le même bateau.

Cristian Fulaş a livré un roman à la construction maîtrisée, à l’écriture brillante, avec des personnages hauts en couleur et inoubliables tant ils marquent de leur empreinte. L’auteur nous les rend attachants, tant il a su nous embarquer avec eux pour ressentir leurs émotions.  L’humour n’est pas absent non plus et les joutes verbales entre le quatuor le montrent bien.

J’ai tout de même une remarque à faire. Ce roman est très masculin et pas uniquement parce qu’il évoque des amitiés masculines. Les deux femmes du roman sont un peu piégées dans les représentations mi-putes, mi-madones et le sexe masculin est – forcément – un énorme engin. Alors, c’est sans aucun doute du second degré, mais bon… il fallait bien que je trouve un petit point négatif pour contrebalancer un peu cette chronique dithyrambique. 😉

Cependant, vous l’avez compris, j’ai beaucoup aimé ce roman et je vous le recommande. Si je l’ai lu cet été, je trouve qu’il est parfait pour une lecture cet automne ou cet hiver, sous un plaid, avec un thé ou un café.

Je compte bien suivre la carrière littéraire de cet auteur singulier.

Traduit par Florica et Jean-Louis Courriol.

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Publié dans #Roman

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Publié le 17 Septembre 2026

Anaïs Llobet - Ceux qui nous frappent

Suicide forcé

16 décembre 2025. Dans la salle d’audience 403 du tribunal de Rennes comparaît Charles Lévin pour un motif peu courant : harcèlement moral sur conjoint ayant mené au suicide. Depuis le 30 juillet 2020, une loi adoptée par le Parlement permet de poursuivre une personne pour suicide forcé.

Pendant trois jours, de nombreuses personnes d’origines diverses – personnel judiciaire, journalistes, partie civile, témoins, expert, vigile... – vont se côtoyer durant cette audience visant à déterminer si Sara Messina, ancienne boxeuse et compagne de Charles Lévin, a été victime de ce dernier. Nouria, la mère de Sara, en est convaincue tout comme des amies de sa fille et leur avocate Maître Oriane Bellois. Charles Lévin, défendu par Maître Lise de Guermont et soutenu par son père Stanislas, se retrouve à devoir montrer le visage du parfait petit ami. La salle 403 devient symboliquement une salle de boxe où chacun lutte, attaque, défend.

Ces trois jours vont montrer le fossé entre la rigueur du droit et le réel qui prend bien souvent des chemins de traverse.

On doit statuer en fonction de son intime conviction mais les récits livrés par chacune des parties invitent sans cesse au doute.

Comment concilier l’inconciliable ? Est-ce qu’un texte de loi suffit à garantir et permettre la justice ?

Anaïs Llobet parvient avec brio à livrer les éléments à charge et à décharge, à construire les zones d’ombre et les mécanismes d’emprise, de manipulation tout en ayant suffisamment de recul pour ne pas livrer un roman à thèse.

L’autrice place la littérature là où le droit ne peut pas aller, dans l’arrière-boutique, dans tout ce qui entoure l’audience et interfère (ou pas) avec elle. Elle montre ainsi l’affaire dans toute sa complexité judiciaire mais aussi sociale et intime.

Elle donne chair aux personnages, aux liens entre eux, là où règnent surtout les pièces à conviction, les témoignages, les réquisitoires et les plaidoiries. Le roman est tellement bien travaillé, tellement bien documenté et ainsi tellement passionnant qu’on ne le lâche pas. 

La littérature permet aussi d’aller au-delà de l’audience, vers d’autres voies possibles, pas forcément les plus morales mais, elles ont le mérite de permettre d’agir. Le roman montre ainsi que le boulot est bien loin d’être terminé sur les féminicides tant sur le plan juridique que social.

Une fois de plus, Anaïs Llobet s’est attaquée à un sujet social fort avec grand talent. C’est un plaisir sans cesse renouvelé de la lire

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Publié dans #Roman, #Féminisme

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Publié le 13 Septembre 2026

Gabrielle Filteau-Chiba - La robe en feu

Exuvie

Dans son précédent recueil La forêt barbelée, Gabrielle Filteau-Chiba parlait déjà de la beauté de la forêt, de ses dangers mais aussi de la quête de sens dans une vie. Le tout était rythmé par les quatre saisons.

Avec La robe en feu, l’autrice nous livre à nouveau un recueil rythmé en sept mouvements qui sont comme autant d’étapes vers une nouvelle mue. Lécher les blessures, panser l’âme, sortir enfin de ce corps trop étroit qui entrave la liberté, voler ou courir vers l’ailleurs qui peut être aussi le retour chez soi, libéré de toute entrave.

Exuvie est le mot qui sied ainsi le mieux à ce recueil et à ce que la poétesse raconte. Il m’apparaît de plus en plus que l’on pourrait qualifier sa poésie de poésie-phénix : le lieu d’écriture où tout naît, grandit, subit, meurt pour mieux renaître de ses cendres, se régénérer.

La conscience de soi, de son âme, de ce que l’on ne veut plus accepter, de ce que l’on désire, de ce qui nous forge. De la mue, en passant par l’érotisme, les origines allemandes ou encore les incendies, Gabrielle Filteau-Chiba nous livre un recueil qui redonne de quoi respirer, de quoi vivifier la pensée et le corps, de quoi adoucir les plaies dans ce monde où tout va mal, où tout brûle, avec la beauté de sa puissance poétique.

En toute fin du recueil, la poétesse reprend un passage de l’essayiste québécois Etienne Beaulieu sur les forces de la Nature, sur le besoin de sortir de la sidération, de l’écoanxiété : « Le meilleur remède à l’écoanxiété c’est de sortir de chez soi et d’aller en forêt »… du moins ce qu’il en reste

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Publié dans #Ecologie, #Poésie

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