Publié le 12 Juillet 2026

Shih-Li Kow - Le Poids des os

Bone collector

Selon un vieux diseur de bonne aventure, des os lourds augureraient d’une bonne vie. Ne serait-ce pas plutôt le poids de l’héritage, de notre position dans la société qui augure ou non d’une bonne vie ?

Découverte il y a quelques années avec son excellent roman La somme de nos folies, j’ai pris grand plaisir à renouer avec Shih-Li Kow dans ce recueil de vingt-cinq nouvelles pouvant aller d’une page à une bonne dizaine. Ces nouvelles ne sont pas rattachées les unes aux autres et pourtant, un fil conducteur est bien présent, sans compter des personnages que l’on retrouve d’une nouvelle à une autre (ou du moins des homonymes).

En vrac : une femme sans papier qui prend sa douche dans une fontaine avant de se faire surprendre par un homme ; une mère décédée qui rend visite à sa fille ; une femme qui tente de faire jouer son assurance pour éviter la mort par noyade de sa fille ; un robot cuiseur qui cherche la parfaite recette du riz frit pour une famille endeuillée ; un couple âgé qui retrouve leur fils qui vit à Melbourne ; une jeune fille vendue par son père à un homme ; une peintre qui hérite d’un implant cérébral et tente de ne pas en devenir esclave…

À mi-chemin entre la dystopie et le réalisme, l’autrice brosse son seulement le portrait kaléidoscopique et doux-amer de la société malaisienne contemporaine mais livre aussi une vision ironique et un brin désabusé de notre monde globalisé à la dérive.

Les personnages sont souvent des personnes déplacées, immigrées ou vivant un peu en marge, en périphérie, victimes. Ils sont ces anonymes que personne ne remarque ou alors en mal et qui, pourtant, contribuent à la vie de la société.

Ces personnages me font tellement penser à un passage de la nouvelle, éponyme : « Son chemin vers la mort avait été un lent effacement, comme si le bilan de sa propre vie s’était réduit à une succession de soustractions ».

Ne la connaissant que par le biais du roman, je découvre une Shih-Li Kow qui maîtrise à merveille l’art de la nouvelle et de sa chute. Il faut dire qu’il en faut des nouvelles, des vies et des chutes pour tenter d’approcher au plus près toute la violence et la rapacité de notre monde.

Je vous recommande chaudement de lire ce recueil et plus largement cette incroyable autrice.

Traduit de l’anglais par Dominique Vitalyos.

Voir les commentaires

Publié dans #Nouvelles

Repost0

Publié le 7 Juillet 2026

Han Kang - Blanc

La blancheur qu’on croyait éternelle

Tout commence avec une liste de ce qui est blanc. Comme une intuition. Comme une évidence. Mais surtout comme le besoin « d’une pommade blanche pour l’appliquer sur [ses] plaies, d’une compresse blanche pour la recouvrir ».

Des mots griffonnés sur une page blanche comme autant d’interrogations, de réflexions, au moment même où Han Kang séjourne dans une ville européenne au lourd passé, Varsovie.

Très vite, les mots blancs amènent à la perte. Rien d’anormal pour une couleur qui symbolise en Asie le deuil.

Une couverture blanche. Qui enveloppe, qui emmaillote un nouveau-né, avant de devenir rapidement un linceul. Une sœur aînée qui n’a pas survécu. L’enseignement de la tristesse. L’expérience d’être née pour vivre à la place de. Et si tout avait été différent ?

Dans ces fragments d’une beauté pure, exquise, Han Kang compose un livre de méditation poétique sur ces thèmes qui ont une place capitale dans sa vie et son œuvre. Un art du Kintsugi littéraire où le blanc a valeur d’or pour recoller les morceaux. Pour maintenir la vie.

Si la mort, la perte sont le cœur du livre, il ne faut pas y voir un parti-pris fataliste, irrémédiable :

« Certains souvenirs ne se délitent pas avec le temps. Il en va de même de certaines douleurs. Il n’est pas vrai qu’elles contaminent et détruisent tout ».

La ville qui accueille Han Kang et ses mots blancs est d’ailleurs la preuve d’une résilience après la catastrophe, d’une reconstruction après la destruction.

Là où il y a de la tristesse, il y a de la joie. Là où il y a de l’incompréhension, il y a de la lumière. Là où il y a la mort, il y a la vie. Tout est en équilibre fragile et c’est cette fragilité qui donne de la force. Et de la beauté.

Traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot.

Voir les commentaires

Publié dans #Divers

Repost0

Publié le 28 Juin 2026

Alice Mendelson - L'Erotisme de vivre

« Comptines coquines »

Qui aurait pu lire les poèmes d’Alice Mendelson si cette dernière n’avait pas rencontré Catherine Ringer et, avant elle, son père, l’artiste-peintre Sam Ringer ? Qui aurait su tous ces textes écrits sur des décennies, ces poèmes comme des « comptines coquines » où la sensualité côtoie la joie ?

En créant en 2021 le spectacle L’Érotisme de vivre, Catherine Ringer met en lumière cette femme née en 1925 de parents juifs polonais, qui a échappé à la déportation avant de devenir résistante puis de consacrer sa vie à l’enseignement.

Le recueil est divisé en deux parties : tout d’abord les textes qui ont été déclamés ou chantés par Catherine lors du spectacle, puis un ensemble de poèmes rangés selon la date d’écriture.

La majorité des poèmes d’Alice Mendelson sont dans une veine érotique, avec une écriture à la fois simple et percutante. Au crépuscule de sa vie, les poèmes se font plus tendres et parfois naïfs mais la femme sensuelle n’est jamais bien loin.

Un joli recueil qui est aussi une déclaration d’amour d’Alice Mendelson à l’écriture. La poétesse est morte en janvier 2025.

Voir les commentaires

Publié dans #Poésie

Repost0

Publié le 15 Juin 2026

Lize Spit - L'Honorable collectionneur

Amitié en péril

Je n’avais pas lu Lize Spit depuis son incroyable et malaisant Débâcle. Avec son très court format – c’est une novella plutôt qu’un roman – j’ai eu peu d’hésitations à retenter l’expérience de la noirceur.

Les similitudes avec son premier roman sont nombreuses : l’enfance, les difficultés familiales et sociales, le petit village flamand où l’on s’ennuie…

Et pourtant, j’ai été surprise de voir de belles choses dans ce récit, même si la patte noire de l’autrice refait surface à un moment donné. La beauté provient des personnages et en premier lieu de cet « honorable collectionneur » qu’est Jimmy. Ce petit garçon de onze ans est tellement attachant ! Il collectionne les flippos, ces vignettes à l’effigie des Looney Tunes que l’on trouve dans les paquets de chips en Belgique dans les années 90. C’est son hobby, son obsession et surtout sa source de consolation depuis le divorce de ses parents. Non seulement il fait une collection pour lui-même mais également une autre pour son ami Tristan. Tristan est arrivé il y a seulement quelques mois dans ce village flamand avec sa famille. Ce sont des réfugiés kosovars qui ont vécu des choses terribles avant d’arriver dans ce pays étranger, dans cette langue difficile et dans cette communauté qui les a bien accueillis. Jimmy a à cœur d’appuyer Tristan dans son intégration : il l’aide dans son apprentissage du néerlandais, dans la découverte de la culture. C’est vraiment un garçon adorable qui reçoit aussi en retour : il rend souvent visite à la famille de Tristan, découvrant une langue, des coutumes différentes. Mais, surtout, il renoue avec une vie de famille qui lui manque tant.

Un jour, la famille de Tristan reçoit un avis d’expulsion malgré les protestations de la communauté. Pour les enfants, hors de question de voir la famille partir. Un plan s’échafaude… et c’est là que l’on retrouve l’art de Lize Spit d’échafauder elle-même un récit plus lourd, plus grave, plus menaçant tout en conservant la naïveté de l’enfance.

J’ai beaucoup aimé retrouver l’autrice à la fois dans un style proche et différent de son premier roman. Sans doute que, cette fois-ci, la brièveté du récit ne permet pas de développer des aspects importants dans les familles de Jimmy et Tristan : il manque ainsi un peu d’épaisseur. Il n’empêche que ce récit est de bonne facture. Si vous avez aimé les précédents romans de Lize Spit, vous aimerez sans doute cet opus. Si au contraire vous n’avez pas aimé, peut-être que cet Honorable collectionneur saura cette fois-ci vous toucher.

Il est à noter que la novella a été inspirée par la vraie histoire d’une famille kosovare accueillie en 1998 dans la commune de Viersel.

Traduit du néerlandais par Emmanuelle Tardif.

Voir les commentaires

Publié dans #Roman, #Nouvelles

Repost0

Publié le 12 Juin 2026

Anna Milani - Cantique du lac

Métamorphose onirique

Il y avait déjà un lac et aussi des noyés dans son précédent recueil, Géographie de steppes et de lisières.

Il y avait déjà des dedans qui étaient des dehors. Des dehors qui étaient des dedans.

Là, encore un lieu, encore une forme de dedans/dehors.

Là, un lac et une forme de réel/rêve.

Anna Milani ouvre une nouvelle géographie de la poésie.

La poétesse est « née lacustre » ; elle a « des yeux d’eau douce qui lisent le trouble sous la surface ».

L’eau métamorphose les êtres et ce n’est pas pour rien que l’on retrouve Gaston Bachelard en exergue.

Depuis l’enfance, elle lit le lac, sa « langue élémentaire aux voyelles fermées ». Elle pratique sa grammaire.

« Le lac était la mémoire des assauts archaïques », la mémoire de l’enfance, la mémoire de la mère.

Et quand la brume s’installait, « il fallait se persuader d’être sortis du rêve ».

Le nœud central du recueil : « Quand quitter le lac ? »

« Comment trouver un élément plus ferme auquel s’accorder ? »

Parce qu’un jour, elle a fini par le quitter, ce lac. En le quittant, elle a quitté l’enfance mais aussi la part du rêve.

Cependant, le lac a sédimenté dans le corps : « il y avait toujours de l’eau dans mes phrases » et « le mirage d’un destinataire plus large ».

Comment quitter le lac ?

Par une métamorphose.

Changer, trouver une nouvelle grammaire, un nouveau langage lacustre : l’écriture.

« Le lac était le temps du récit ».

Passer de la rive du lac à la rime du lac dans une « vague de continuité », dans un bercement.

De l’amour maternel, de l’amour lacustre à l’amour des mots est ainsi venue la poésie.

Et cela méritait bien une célébration.

Et cela méritait bien un cantique.

Voir les commentaires

Publié dans #Poésie

Repost0

Publié le 7 Juin 2026

Jakuta Alikavazovic - Au grand jamais

Rendons son obscurité à la nuit

« L’histoire ne commence que grâce à cela : une femme disparaît ».

Alors l’histoire de ce roman commence par une femme qui disparaît : la mère de la narratrice.

Le décès et pourtant cette impression qu’elle avait déjà disparu bien avant.

Peut-être même depuis son arrivée en France, la fuite de la Yougoslavie de Tito dans les années 70.

Une chose est sûre pour la narratrice, la mère s’est effacée au moment où elle a cessé d’écrire, elle, la poétesse promise sans doute à un bel avenir littéraire si elle n’était pas partie, si elle n’avait pas décidé de tout stopper.

« Elle a fini de devenir une présence discrète, transparente à tous et à elle-même ».

Et pourtant, avec ce décès, naît l’obsession de la narratrice de comprendre : « à quoi renonce-t-on quand on renonce à la poésie ? »

Ceux qui suivent l’œuvre de Jakuta Alikavazovic savent que cette mère était déjà présente dans son œuvre : on pense à la mère d’Amélia dans « L’avancée de la nuit » mais, cette fois-ci, pas de récit à la troisième personne mais à une première personne assumée même si elle est très clairement autofictionnelle : « moi est de toute façon une idée bien étrange, une convention littéraire… »

Commence ainsi une quête des origines, une quête de ce silence maternel et même une enquête presque policière quand, sans cesse, reviennent les mots de la mère : « Il y a un don, dans cette famille ».

La narratrice cherche les indices et on a l’impression de retrouver aussi « Comme un ciel en nous », publié il y a quelques années à propos du père et qui tendait aussi vers l’enquête.

Une chose est sûre, Jakuta Alikavazovic a une œuvre d’une très grande cohérence où l’on vogue toujours dans les thèmes de la disparition, du mystère, de la place de l’art et de la littérature, de la mémoire mais, à chaque fois, sous un prisme différent.

Dans Au grand jamais, l’autrice livre un roman autant sur la mère, sur la relation mère-fille que sur l’Histoire politique européenne. On comprend, grâce à la présence du cousin Sacha (merveilleux prénom au passage puisque l’un de mes fils le porte 😊), que la disparition est une nécessité dans la famille et c’est peut-être là le don de la famille : une mère qui disparaît pour survivre et une fille qui brise le silence en retour. Redonner l’obscurité à la nuit mais aussi la lumière aux jours de cette famille, de cette histoire, de cette mémoire.

Donner du sens là où il semble ne pas y en avoir tout en acceptant aussi que tout ne peut pas faire sens et que le mystère, au moins partiellement, demeurera.

Il faudrait plusieurs lectures pour faire le tour de ce livre et encore ! Là aussi il faut accepter qu’une partie du mystère demeure.

Une chose est sûre, par son écriture virtuose (merci encore pour les anaphores, les points virgules et les tirets cadratins) et sa maîtrise incroyable de la narration, Jakuta Alikavazovic est l’une de nos plus grands écrivains.

Voir les commentaires

Publié dans #Roman

Repost0

Publié le 31 Mai 2026

Julie Moulin - L'insulation

Délit d’écriture aggravé

Quelle joie de retrouver la plume de Julie Moulin et quelle joie de s’apercevoir qu’elle n’a rien perdu de sa capacité à aborder des sujets importants avec ce décalage, cet humour qui sied à merveille à ses récits !

Pas de roman cette fois-ci mais quinze nouvelles qui se déroulent à Singapour où l’autrice vit depuis 2020. Cette nouvelle vie loin de l’Europe apporte ce qu’il faut d’étrangetés, de nouveautés, de points de vue pour faire d’excellents récits.

Le corps qui lâche, qui était déjà un thème en soi dans Jupe et pantalon, est de retour. L’écologie se taille la part du lion avec un traitement qui oscille, selon les nouvelles, entre le cocasse et la poésie.

Le statut de migrant permet aussi d’expérimenter ce qu’est l’exil mais aussi de porter un regard sur les autochtones qui sont bien moins lotis. Je pense notamment à ce Taxi Driver qui dit « j’ai beau expliquer que je suis citoyen de ce pays, rien à faire, ils me parlent comme si j’étais un étranger ».

Le contrôle de la société et l’impact du capitalisme se ressentent fortement dans de nombreuses nouvelles comme Conte du septième mois lunaire et Tris Sélectifs où l’escalator d’un centre commercial déverse un flot continu de déchets, où nos sociétés font le tri entre les pauvres et les riches : « il n’était qu’un objet parmi d’autres objets périssables ».

Enfin, comment ne pas penser à cette petite table en bord de mer, solitaire, oubliée au point de regretter de n’être pas parmi les déchets jetés à l’océan ?

Le grave côtoie le drôle et la poésie et c’est rafraîchissant.

Je suis contente de voir Julie Moulin de retour avec des nouvelles dont il est difficile de faire le tour en quelques mots mais qui méritent amplement le détour. Sans oublier que « l’écriture nous offre un lieu à nous, elle nous donne un foyer ».

 

Voir les commentaires

Publié dans #Nouvelles

Repost0

Publié le 28 Mai 2026

Joanne Richoux - Virgules

Génération désenchantée

Je n’avais encore jamais lu Joanne Richoux, autrice connue pour ses nombreux livres pour adolescents et jeunes adultes. Avec Virgules, second roman « à destination d’un public adulte », l’autrice raconte en trois temps (virgules) la vie de deux jeunes, Maxence et Chloé. Nous les suivons l’année du bac au printemps 2008 puis au début de la vingtaine à l’été 2013 et enfin à trente-trois ans à l’automne 2023. Ce voyage dans le temps et la tête de ces jeunes est rythmé non seulement par une tracklist (une chanson par chapitre) mais aussi et surtout par la plume percutante de Joanne Richoux.

On sent que ce roman vient du fond des tripes. On sent l’influence de son vécu, de celui de proches. On sent aussi sa vision très acide de notre monde et cette vision aiguisée de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte. À chaque virgule traversée, le récit gagne en épaisseur, en maturité pour offrir un roman très abouti sur la désillusion de cette génération des Millenials. Appartenant moi aussi à cette génération, j’ai retrouvé des réflexions, des sensations de mon adolescence et ça fait d’ailleurs un peu mal par moments.

Chloé, Maxence et leurs camarades rêvent tous d’une vie un peu rock et pourtant leur liberté est déjà restreinte : Chloé tombe dans l’anorexie, Maxence doit aider dans la pépinière de ses parents. Petit à petit, les rêves tombent à l’eau et plus que les désillusions, c’est parfois la survie qui entre en jeu. Deuils, crise économique, soucis psychiatriques, le poids étouffant de la famille et de la société : tout concourt à devenir un fardeau impossible à se débarrasser. C’est à l’âge de construire sa vie que tout tombe en ruines. Comment continuer de vivre quand tout fout le camp ?

Joanne Richoux livre un portrait incroyable d’une génération désabusée avec des personnages d’un réalisme incroyable et une plume virevoltante. On peut se dire que ça manque d’optimisme (en même temps, quelle que soit la génération, est-ce que l’on trouve beaucoup d’optimistes ?) mais l’autrice parvient tout de même à faire briller une lueur : celle d’une génération qui, à défaut d’être aidée, tente de ne plus se faire elle-même du mal.

 

Voir les commentaires

Publié dans #Roman

Repost0

Publié le 25 Mai 2026

Margaret Atwood - La servante écarlate

Sous Son Œil

Classé dans les romans dystopiques, on peine aujourd’hui à lire ce célèbre roman autrement que comme un avertissement très proche. À l’heure où Donald Trump règne aux Etats-Unis, où de nombreux pays se radicalisent, où l’on envoie en France des lettres pour un « réarmement démographique », on ne peut pas lire ce livre sans effroi. C’est d’autant plus effroyable que Margaret Atwood s’était fixé une règle : « je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà ».

Déjà célèbre à sa sortie en 1985, La servante écarlate a bénéficié d’une nouvelle mise en lumière grâce à la série commencée en 2017, où Elisabeth Moss incarne Defred /Offred. J’ai d’ailleurs le souvenir de l’avoir regardée enceinte de ma dernière. La première saison est très fidèle au livre (les autres saisons vont au-delà du livre).

Pour celleux qui ne connaissent pas l’histoire, on suit la vie de Defred, une servante dans le régime de Galaad (ou Gilead) situé aux Etats-Unis. Galaad est un régime totalitaire, patriarcal et profondément religieux, né dans un contexte de baisse de la fertilité en lien avec le désastre écologique. Même quand une femme tombe enceinte, il n’est pas assuré que l’enfant soit en bonne santé. Defred, propriété du Commandant et de sa femme, est là pour assurer la descendance. Tous les mois, lors de Cérémonies très ritualisées, elle est violée. En dehors de ce rôle reproducteur, Defred n’a aucune existence si ce n’est faire des courses sous la surveillance d’une autre servante. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance de Deglen qui aura une importance dans le récit. Defred se remémore sa vie avant Galaad, avec son mari Luke, sa petite fille qu’elle imagine morte et sa meilleure amie Moira. Des flash-backs nous permettent aussi de voir la transition entre le régime démocratique et le régime totalitaire quand Defred est en formation avec Tante Lydia.

Dans le récit, le Commandant commence à briser des interdits avec Defred en lui proposant notamment de le rejoindre le soir pour jouer au Scrabble. Du côté des opprimés, la résistance s’organise…

Il y a beaucoup, beaucoup de choses à dire sur ce roman : la répartition par castes des femmes, l’existence des Colonies où l’ont traite les déchets radioactifs jusqu’à ce que mort s’en suive, l’existence du mur où l’on pend les traitres (Margaret Atwood a commencé l’écriture du roman en 1984 à Berlin-Ouest avec son mur pour horizon), la complicité des opprimées (Serena Joy, la femme du Commandant est une ancienne star de la TV religieuse… elle me fait penser à toutes ces tradwives que l’on voit aujourd’hui sur les réseaux sociaux), l’hypocrisie du régime religieux qui cache de la prostitution chez les « Jézabels ».

La force du roman réside dans cette règle de la vraisemblance que l’autrice s’était fixée. Nous ne sommes plus dans un roman dystopique mais dans un roman qui rassemble ce qui a été et ce qui sera si nous ne faisons pas attention. Il est d’ailleurs à noter que le roman se conclut par des Notes historiques où un historien, James Darcy Pieixoto, raconte la découverte en 2195 du journal enregistré de Defred. Nous savons que le régime de Galaad est tombé mais le rôle de l’historien est de montrer ce qui a été et peut donc là encore advenir.

« Nolite te bastardes carborundorum » (« Ne laisse pas les salauds t’écraser ») disait la précédente servante du Commandant dans ce faux latin…

Traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch.

 

 

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - mai 2026

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - mai 2026

Voir les commentaires

Repost0

Publié le 22 Mai 2026

Joanna Dunis - Les grottes

Excavating Insanity

« J’ai mis mon tablier et maintenant –

Je suis prête »

Prête pour retourner 16 ans plus tôt, un 16 novembre. Un jour à jamais gravé dans la chair et l’esprit.

Bascules – Bordures – Exorcismes

Une agression à l’arme blanche par un schizophrène. Dans les rues de Londres.

La rencontre violente avec la folie.

Comment raconter cela, malgré la distance temporelle qui n’a cependant permis aucune mise à distance intime ?

Comment faire face à « l’impossibilité d’user de mots justes », à dire les mots manquants ?

Repenser l’acte impensable, irrationnel que la poétesse peine à nommer. Deux langues où elle navigue pour tenter d’excaver, d’exhumer au plus près, au plus juste. L’anglais vient naturellement se combiner au français. Mais, deux langues ne suffisent pas, il faut sortir d’autres armes dont une moins douloureuse et non létale : la poésie. Les références littéraires et cinématographiques sont également nombreuses. Et progressivement, exhumer cet événement, permet aussi de faire ressortir d’autres éléments, d’autres violences.

« Regarder les grottes

Les dégager

Creuser le tout

– en spéléo sur le fil ».

Joanna Dunis, à travers une expérience douloureuse, livre, avec une écriture à la fois complexe, profonde et forte, toute la brutalité de notre monde, de nos êtres et nos (in)capacités à y faire face.

Avec ce recueil, la poétesse montre aussi que si tout peut s’éclairer avec l’écriture, il reste des zones d’ombre à jamais et il faut savoir les accepter :

« Fille de l’à-peu-près

entendu, je l’accepte ».

Je n’ai moi-même pas les mots justes pour raconter cette lecture intense mais je vous invite à découvrir ce très beau recueil.

Voir les commentaires

Publié dans #Poésie

Repost0