Publié le 3 Mai 2026

Dorothée Letessier - Le Voyage à Paimpol

J’étouffe, je vais prendre un bol d’air.
A bientôt, je t’embrasse. Maryvonne.

En route Maryvonne

Elle est en arrêt maladie et l’envie soudain lui prend. De partir. De fuir. De s’absenter. De prendre cet autobus.

Oh, elle ne va pas bien loin : l’émancipation a ses limites financières et morales ; la culpabilité ronge un peu tout de même.

Elle prend juste un Saint-Brieuc / Paimpol et elle ne sait pas ce qu’elle va faire.

Elle sait juste qu’elle a besoin d’être là, en mouvement. Mais, un mouvement libre et volontaire, pas ce mouvement cadencé et contraint de l’usine où elle travaille habituellement.

Elle voyage et c’est surtout le lecteur qui voyage dans les pensées de Maryvonne : l’usure du quotidien, l’usure d’un couple où le mari a sa femme « là, entre le buffet et l’évier », l’usure du travail à l’usine… l’usure d’une vie où la liberté et la transgression ont peu de place.

Il y a roman parce qu’il y a effraction. Il y a roman parce qu’il y a une faille dans la vie bien huilée et pesante de Maryvonne. Il y a roman parce qu’elle décide enfin de faire quelque chose pour elle, de faire ce pas de côté qui ressemble tant pour elle a un saut dans le vide.

Dorothée Letessier a vécu en Bretagne, elle a travaillé à l’usine avant de se consacrer à l’écriture. Elle connaît bien Maryvonne, elle lui ressemble. Maryvonne acte la transgression, le changement, l’émancipation en prenant un autocar. L’autrice, elle, les acte en prenant la plume pour donner vie à cette femme, à sa renaissance mais aussi pour rendre hommage « aux ouvrières de Chaffoteaux » à qui elle dédie ce livre. Et en écrivant d’une plume vive, franche et même humoristique le voyage de Maryvonne, Dorothée Letessier renaît aussi à elle-même. Elle se donne un corps comme elle donne corps à son texte, à cette femme. Elle se redécouvre comme Maryvonne redécouvre son corps dans la salle de bain de sa chambre d’hôtel. C’est subversif surtout pour l’époque.

Quelle belle idée d’avoir publié de nouveau ce texte de cette autrice plutôt oubliée alors que son dernier roman date de 2009, deux ans avant son décès. Il ne suffit pas d’être morte depuis longtemps pour être effacée.

Et pourtant, on ne peut pas oublier cette Maryvonne dans ce roman, publié en 1980, qui offre plus qu’un corps, qu’une transgression : il permet de mettre des mots sur les maux de ces femmes d’hier et d’aujourd’hui qui n’ont pas le luxe d’avoir une vie extraordinaire et qui pourtant existent et ont une voix.

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Publié dans #Roman, #Féminisme

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Publié le 29 Avril 2026

Alice Zeniter - Edène

 La honte sociale est un fouet très efficace, même si personne ne sait qui le manie.

A Zeniter l’Edène

Alice Zeniter a eu la bonne idée de livrer une version contemporaine de Martin Eden.

J’ai profité de ma relecture du roman de Jack London pour me frotter à cette adaptation très libre faite pour le théâtre (l’autrice l’a mise en scène à la Comédie de Valence le 19 novembre 2024).

J’ai été assez séduite par cette proposition qui est fidèle au roman mais aussi parfaitement retranscrite au féminin, dans notre monde sans cesse en changement tout en étant encore très conservateur (pour ne pas dire rétrograde par moments). Il faut dire que, comme je l’avais dit dans ma précédente chronique, Martin Eden est d’une actualité criante et Alice Zeniter le démontre très bien.

Nous suivons donc Edène, une jeune femme d’un milieu populaire qui tombe amoureuse de la bourgeoise Rose. Elle décide de s’instruire pour lui plaire et d’écrire. Mais le succès n’est pas au rendez-vous. Pourtant, Edène n’hésite pas non plus à écrire des nouvelles érotiques pour tenter de percer en plus de son travail littéraire habituel. Pour boucler les fins de mois, elle accepte une mission d’intérim dans la blanchisserie d’un abattoir. Les employées commencent à s’insurger et une grève se profile. De façon insoupçonnée, Edène va tremper sa plume dans le combat de ces travailleuses. La pièce confronte le spectateur à ces questions : quelle légitimité peut offrir la littérature à une jeune femme de milieu populaire ? Et quelle légitimité un écrivain peut-il avoir à raconter la vie des petites gens, à utiliser leurs combats et leurs mots ?

Il est intéressant de noter qu’Alice Zeniter a elle-même travaillé avec des lingères d’un abattoir breton et a intégré certaines de leurs remarques (en les créditant en début d’ouvrage). On voit ainsi un peu le côté artisanal de la création artistique.

Enfin, comme d’habitude, j’aime beaucoup l’humour que l’autrice distille ici et là dans son texte, notamment dans les didascalies.

Une bien belle réussite. Si vous avez lu Martin Eden, je vous recommande la lecture même si vous n’êtes pas fan de théâtre.

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Publié dans #Théâtre

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Publié le 27 Avril 2026

Jack London - Martin Eden

Illusions perdues

Pour cette battle London/Hemingway du challenge Les classiques c’est fantastique de Moka Milla, mon cœur a penché vers London dont je préfère les écrits. De plus, j’avais très envie de relire Martin Eden lu depuis bien trop longtemps pour en avoir un souvenir bien précis.

Nous sommes au début du XXe siècle. Martin Eden, un jeune marin d’Oakland – situé en Californie – ne connaît que le travail qui rend les mains calleuses et la violence d’un monde où la connaissance n’a pas sa place. Le roman débute in media res avec un Martin invité dans une vaste demeure bourgeoise. Il a en effet sauvé d’une bagarre le jeune héritier du foyer et se retrouve ainsi convié au souper. C’est lors de cette soirée qu’il fait la rencontre de la jeune Ruth Morse. C’est le coup de foudre. Pour être digne de cette femme qu’il aime, il décide de corriger son langage et d’étudier. Il se forge ainsi une solide culture et découvre son attrait pour l’écriture. Rapidement, il souhaite devenir écrivain et multiplie ainsi les nouvelles et poèmes qu’il envoie à prix d’or à de nombreuses revues. Cependant, ses écrits ne trouvent pas preneurs et, tout en poursuivant le rêve de faire sa vie avec Ruth, Martin vit dans le dénuement le plus total et se retrouve à prendre des petits boulots alimentaires pour survivre. Pour autant, il croit en son rêve dur comme fer alors que tout le monde, notamment Ruth, l’encourage à abandonner cette lubie pour un vrai travail, pour une vraie situation. C’est alors que l’improbable arrive… et son lot de désillusions.

Ce roman est un uppercut, même en seconde lecture. L’écriture directe et vive de Jack London nous arrime au récit et nous fait ressentir profondément tout ce qui traverse le jeune Martin Eden. Lors de ma première lecture, j’étais triste pour lui. Aujourd’hui, j’ai ressenti une profonde colère qui n’aurait pas été attisée sans le style de l’auteur. On vit à fond la soif de connaissances. On vit à fond la quête de reconnaissance.

À travers ce roman, Jack London fait une critique du monde bourgeois. Martin Eden admire la culture des bourgeois qu’il côtoie mais il se rend compte que tout est superficiel : seuls comptent l’argent et la popularité, pas la culture ou le travail. Comment peut-on rester intègre dans un milieu que l’on a désiré mais qui est éloigné de ce que l’on imaginait ? C’est d’autant plus frustrant pour Martin qu’il connait ce que c’est d’être aliéné par le travail (la description du travail dans la blanchisserie est assez saisissante) et tout ce que ça apporte d’être dans un milieu où la culture, la connaissance ont leur place. Cependant, à travers le personnage de Bernard Higginbotham, le beau-frère de Martin, on voit également que les classes moyennes ne valent pas mieux.

L’aspect politique du roman est aussi important. Martin Eden, bien que d’un milieu modeste, rejette le principe de déterminisme social et épouse les valeurs de l’individualisme. Pour lui, seuls méritent d’être reconnus ceux qui se donnent les moyens. Il abhorre les idées socialistes, décriées dans le roman (alors que Jack London était lui-même un socialiste) : « Je suis réactionnaire, tellement réactionnaire que mes opinions ne peuvent que vous être incompréhensibles, à vous qui vivez dans le mensonge d’une organisation sociale truquée et dont la vue n’est pas assez perçante pour découvrir ce truquage. Vous faites semblant de croire à la suprématie du plus fort et aux lois du plus forts. Moi, j’y crois. Voilà la différence ».

Et c’est un peu le sel de ce roman : faire de Martin Eden un homme pas toujours aimable même si ses vœux sont louables, son courage indéniable et sa générosité grande. S’il crie à la fin du roman qu’il est toujours le même, en atteignant la connaissance, en luttant, il change : il devient critique de son milieu d’origine mais aussi du milieu qu’il ne parvient pas à atteindre. Englué dans ses projets et sa vision individualiste, il tombe de haut quand l’hypocrisie se révèle et il n’a plus les armes pour lutter.

Jack London livre un récit que l’on peut croire autobiographique mais qui ne l’est pas à proprement parler, tout en distillant ses idées, par contraste, par effet miroir. Il livre une photographie mais aussi son négatif. Et ça reste tellement d’actualité !

Traduit de l’anglais par Claude Cendrée.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - avril 2026

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - avril 2026

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Publié le 20 Avril 2026

Eléonore Ghiuritan - En pièces

Le poids du vide

Le papa est malade.

Le papa a le cancer.

Le cancer est là, dans le ventre.

Il gonfle, il envahit.

Il prend le ventre du père et de sa famille,

« pour un buffet à volonté ».

Alors, la fille veut vider la tumeur,

Vider le corps du père,

Vider son corps,

« des souvenirs qu’ils contiennent,

et le corps une page blanche ».

Ne plus manger,

Mettre deux doigts dans la gorge,

Se débarrasser.

« On n’a qu’un père

Il n’y a plus de repère après ».

Le papa meurt – son corps disparaît.

La fille jeûne – son corps disparaît :

« Un corps en deux dimensions

[…]

Que ton père a connu

Que ton père a serré

Tu associes grossir à grandir

Et grandir à t’éloigner

De lui ».

Les années passent mais le mal-être ne trépasse pas :

« Je tremble à l’idée de grossir

Et qu’on ne puisse plus me cerner »

Perdre l’équilibre.

Le corps vide d’aliments, vide d’enfants.

La difficulté d’aimer.

Eléonore Ghiuritan, qui a travaillé dans le milieu de la mode, livre un recueil sensible et poignant sur le choc, le deuil et la longue descente dans l’anorexie. Elle raconte l’obsession de la nourriture, du corps mais aussi la solitude et la quête d’amour et de réconciliation avec elle-même.

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Publié dans #Poésie

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Publié le 12 Avril 2026

Pauline Peyrade - Les habitantes

Habiter

Tout commence il y a cent soixante millions d’années. Un monde se créé. Une faune et une flore se créent.

Et puis, d’un coup, une lettre.

Le père qui met en vente la maison de la grand-mère où vit Emily et sa chienne Loyse.

Pendant tout le roman, Pauline Peyrade est sur une ligne de crête, entre deux définitions d’une maison et de ses habitant(e)s.

La maison-mère : la maison Terre et toutes les vies qui la compose ;

La maison où vivent Emily et toutes ces vies qu’elle voit, avec qui elle forme un écosystème.

Pour la narratrice, il n’y a pas de frontière, de fracture entre ces deux maisons. Emily est comme Emily Brontë (en exergue du roman avec Monique Wittig) ou encore Emily Dickinson : le monde intérieur et le monde extérieur ne font qu’un.

Et ces lettres qui vont et viennent. De plus en plus nombreuses. De plus en plus oppressantes et menaçantes.

Cependant, Emily résiste et avec elle, la langue de Pauline Peyrade. Elles posent cette question essentielle : qu’est-ce qu’habiter ?

Est-ce posséder le lieu comme l’impose violemment cette figure paternelle, patriarcale ?

Ou est-ce simplement porter une attention, avoir une écoute, comme les femmes de ce récit, humaines ou non humaines ?

Les hommes qui possèdent, les femmes qui transmettent.

Tout est une question de regard.

Tout est une question de valeurs (et de la définition que l’on donne à ce mot).

Un roman tellurique un peu déroutant dans sa forme mais qui tente, expérimente. Avec ou sans succès, selon la sensibilité du lecteur. Au moins, il donne à voir, à réfléchir. Il donne à vivre.

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Publié dans #Roman

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Publié le 6 Avril 2026

Romain Gary - Les Racines du ciel

L’éléphant dans la colonie de porcelaine

J’ai déjà lu plusieurs livres de l’auteur mais, avec Les Racines du ciel, Romain Gary livre un ouvrage à la fois écologique et politique, d’une grande richesse, d’une grande lucidité, d’une grande complexité et surtout (et malheureusement) d’une grande modernité.

Le récit se déroule dans les années 50 et est centré sur le personnage de Morel, un ancien rescapé des camps de concentration qui lance, au Tchad, dans cette Afrique Équatoriale Française (AEF), une croisade pour protéger les éléphants. Il commence de manière pacifique, en faisant circuler une pétition qui a peu de succès mais qui lui permet de mettre sur son chemin d’autres personnages qui seront liés d’une façon ou d’une autre à son combat. Face à l’indifférence, Morel va plus loin et lance une forme de guérilla punitive envers ceux qui chassent l’animal. Des personnes le rejoignent dans son combat, pas forcément d’ailleurs par amour pour les éléphants. Très rapidement, son action résonne en Afrique mais aussi en France et même aux Etats-Unis. Il est récupéré par des forces politiques qui le dépassent : l’administration coloniale le transforme en rebelle dangereux ; les nationalistes africains, représentés par Waitari, l’utilisent pour leur lutte anticoloniale.

Loin d’être un roman d’aventure en terre africaine, Les Racines du ciel est un texte puissant qui invente avant l’heure l’écologie politique. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, dans sa préface, quelques années après la publication, l’auteur explique bien que peu de gens connaissaient ce mot « écologie ». Ce texte est d’autant plus riche que Romain Gary est, au moment de son écriture, diplomate. Il sait ce qui se passe en Afrique à ce moment-là, il sait que l’empire colonial français est à l’agonie : la Maroc et la Tunisie obtiennent leur indépendance l’année de publication du roman. Le combat pour la préservation des éléphants se confronte au combat pour maintenir les terres sous le joug colonial. Mais là où la marge et l’idéalisme caractérisent le premier combat, la lâcheté et la répression caractérisent le second.

Chaque personnage choisit son camp dans ce double combat. Minna et Forsyth, deux âmes blessées (une Allemande hantée par la culpabilité, un officier déchu), voient en Morel une dernière chance de rédemption et de pureté. À l'opposé, Waitari représente le leader nationaliste radical pour qui la modernité doit dompter la nature. Pour lui, l'éléphant est le symbole d'une Afrique archaïque qu'il veut industrialiser et moderniser à tout prix. Schölscher incarne l'officier loyal mais lucide, respectueux des lois mais conscient de l'hypocrisie du système qu'il sert. Romain Gary donne ainsi vie à des personnages en quête de dignité dans un monde qui change, dans un récit aux multiples points de vue et au style mêlant ironie et sens du dialogue.

Le roman permet à Romain Gary d’obtenir son premier Prix Goncourt et c’est non seulement mérité pour son style mais aussi pour son contenu visionnaire. Gary avait tout compris avec soixante-dix années d’avance : l'écologie n'est pas qu'une question de climat ou de biodiversité, c'est une question d'humanité, de survie.

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Publié dans #Roman, #Ecologie

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Publié le 1 Avril 2026

Richard Adams, James Sturm et Joe Sutphin - Watership Down

Le coup du lapin

Hazel et son frère Fyveer vivent dans une garenne très hiérarchisée, dirigée avec une grande fermeté par le Maître. Un jour, Fyveer a une vision horrible : du sang partout. Il en est sûr, c’est un présage funeste pour toute la communauté. Pas pris au sérieux par le Maître, ils décident de partir de la garenne et parviennent à rallier d’autres lapins avec eux. Ils vont ainsi voyager, au péril de leur vie, dans l’espoir de fonder un nouveau foyer.

Je n’ai jamais lu le roman de Richard Adams donc je ne sais pas si cette BD est une adaptation fidèle mais j’ai beaucoup aimé entrer dans l’histoire de ces lapins qui permet de mettre en lumière des aspects de notre société humaine : la dictature, la désobéissance civile, la liberté, la solidarité, la violence et la trahison.

Pour autant, nous n’avons pas affaire à un récit véritablement anthropomorphique puisque que chaque lapin a sa personnalité propre de lapin, avec sa propre culture, son propre mode de pensée, des comportements typiques de ces animaux. Ils ne connaissent d’ailleurs pas grand-chose des hommes hormis qu’il faut s’en méfier et ils ont également un rapport au temps différent. Enfin, ces lapins ont leur propre langue retranscrite en partie dans le texte : farfaler, hourda, kataklop.

Le dessin est très beau, coloré, capable de retranscrire un côté enfantin tout comme retranscrire la force des violences subies. Une bien belle découverte. La BD fournit également une carte et un lexique du vocabulaire des lapins.

Richard Adams, James Sturm et Joe Sutphin - Watership Down
Richard Adams, James Sturm et Joe Sutphin - Watership Down

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Publié dans #Graphique

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Publié le 29 Mars 2026

Helen Zahavi - Dirty week-end

Sunday Bloody Sunday

« Voici l’histoire de Bella qui se réveilla un matin et s’aperçut qu’elle n’en pouvait plus ».

Dès l’incipit, nous savons que nous sommes à un point de bascule pour cette jeune femme. Rien ne sera plus comme avant.

Pourtant, Bella est une femme tout ce qu’il y a d’ordinaire. Elle vit à Brighton, cette ville côtière du sud de l’Angleterre, dans un appartement en sous-sol où seule une petite fenêtre dans la cuisine lui donne accès au monde extérieur. C’est fort peu et c’est pourtant suffisant pour se rendre compte, un jour d’été caniculaire, qu’un homme l’observe depuis l’immeuble d’en face. Oui, il l’observe et ne détourne pas son regard quand il la voit. Bella fait ce que toute femme ferait dans ce cas-là, elle ferme le rideau, elle tente de se faire oublier, elle qui n’a pourtant pas cherché la lumière. Mais pendant des semaines et même des mois, l’homme continue de l'épier puis lui téléphone avant une rencontre glaçante dans un parc ne laissant aucun doute sur ses intentions. Bella pourrait avoir peur. Bella pourrait s’enfuir. Et pourtant, Bella ne peut pas plier. Bella ne peut que rompre.

C’est lors d’un week-end qu’elle prend une décision radicale et violente : tuer tous les hommes qui lui veulent du mal… et Dieu sait qu’elle va en croiser un certain nombre…

Dans ce roman publié en 1991, tout comme le American Psycho de Bret Easton Ellis, Helen Zahavi livre un roman provocateur, à la plume cynique, à l’humour noir et aux scènes marquantes (âmes sensibles, s’abstenir). Elle n’hésite pas à prendre à partie le lecteur pour qu’il se mette à la place de Bella : « Vous la trouvez pathétique ? sa faiblesse vous rebute ? L’image de ses grands yeux fous de victime vous soulève l’estomac ? Ne la jugez pas. Ne la jugez pas sans avoir vécu cela ». J’ai personnellement beaucoup aimé le ton de ce livre qui va droit au but.

Si le roman semble peu crédible – il faut vraiment ne pas avoir de chance pour tomber sur autant de gars cinglés en l’espace d’un week-end – nous avons surtout affaire à une fable, à un conte. Tout est exagéré pour mieux faire ressortir les failles et surtout la violence, la cruauté des hommes et de toute une société. Si ces femmes subissent, c’est parce qu’elles sont considérées comme faibles : « Elle était trop gentille. Elle était tout simplement trop gentille. La gentillesse avait toujours causé sa perte. Quand vous êtes gentil, les gens profitent de vous. Ils vous frappent sur la bouche avec le talon de leur chaussure. Ils pensent qu’il ne leur arrivera rien, car ils savent que vous êtes gentil ».

Cette faiblesse supposée est un conditionnement. Le jour où elle n’est plus visible, le jour où le combat s’équilibre, la peur ne peut que s’installer chez les hommes.

Ce roman a évidemment déclenché les foudres à sa sortie. Dirty week-end a en effet fait l’objet d’une demande d'interdiction au Royaume-Uni pour immoralisme. Mais qu’est-ce qui est vraiment immoral ? Cette femme qui se venge des hommes qui la prennent pour un bout de viande ou le comportement de ces hommes qui amène à cette violence ?

Il est toujours intéressant de constater que l’on juge immorale une femme qui tue mais pas des hommes qui violent. Nous sommes pourtant face à deux crimes. La société n’aime surtout pas qu’on lui tend un miroir inversé.

Si ce type d’histoire ne vous rebute pas, n’hésitez pas à lire ce roman.

Traduit de l’anglais par Jean Esch.

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Publié dans #Roman, #Mars au féminin

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Publié le 24 Mars 2026

Jonas Sollberger - Viens Élie

Fuite en avant

Tout commence avec l’abattage d’un arbre par le père… et toute une forêt finit par prendre la place.

Une fin de journée caniculaire. Élie sort son oiseau domestique Moïse pour lui faire prendre le frais dans la forêt. Alors que l’animal a toujours été très proche d’Élie, il prend son envol et ne revient pas. Pour Élie, Moïse s’est perdu. À aucun moment, il n’envisage que l’oiseau ait voulu reprendre sa liberté. Alors, Élie cherche Moïse, cherche… cherche… cherche encore. Malgré le soleil qui décline doucement mais sûrement. Malgré la demande du père de l’aider à rentrer le bois. Malgré la sœur et la mère qui viennent à sa rencontre pour l’inciter à rentrer. Malgré le souper qui attend. Et surtout malgré le recrutement militaire qui l’attend le lendemain.

Il cherche, il cherche, il cherche et les phrases s’accumulent, se suivent, sans ponctuation (hormis pour les dialogues). La langue semble chercher en même temps qu’Élie. Elle se fait répétitive, lancinante, presque incantatoire. Elle épouse la quête d’Élie. Mais est-ce vraiment une quête ? Élie n’est-il pas en train de fuir en cherchant Moïse, ce guide qui va lui faire défaut pour traverser cette mer d’incertitudes qui s’ouvre devant lui ? En s’enfonçant encore plus dans cette forêt qui devient un personnage, Élie fait remonter des souvenirs de son enfance comme les sorties avec sa sœur et sa mère à la Clairière du Noyer. Et le son des cloches du village qui vient ponctuer ce récit sans ponctuation, qui joue un peu le « Remember ! » de L’Horloge de Baudelaire, ce « Temps [qui] est un joueur avide / Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi ». En fuyant dans la forêt, Élie semble fuir l’entrée dans le monde adulte annoncée par le recrutement militaire. L’oiseau Moïse peut être vu comme l’innocence qui s’envole pour s’enfoncer dans l’obscurité du monde des adultes, cette forêt sombre et effrayante des contes de fées où chaque arbre peut être abattu. 

Viens Élie est une histoire de fuite dans un monde qui a de quoi faire peur.

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Publié dans #Roman

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Publié le 18 Mars 2026

Hélène Laurain - Tambora

Cataclysme

L’autrice ouvre son livre en comparant ses filles à des mégalopoles : elles grandissent, s’étalent, se construisent, font parfois peur par leur démesure, par ce mélange de silence nocturne et de grouillement diurne. Elles sont des êtres qui vont devenir autonomes.

Et pourtant, que de chantiers pour en arriver là ! Que de terrains engloutis en un clin d’œil !

Du passé, presque une tabula rasa. « Mais, il y a des traces ».

« Je me souviens de rien car je me souviens de tout ».

Les traces sont là pour rappeler les chantiers, les obstacles. Comme la fausse-couche qui aspire l’espoir, le silence autour, la culpabilité. Comment faire le deuil de ce qui n’a pas pu advenir ? Et ce terme – fausse couche – « Rien de faux pourtant. Rien n’a jamais été plus vrai ».

Et puis, il y a aussi la Grande et la Petite, celles qui sont advenues et chamboulent tout. Un quotidien comme un raz-de-marée, une éruption volcanique, un cataclysme… un Tambora, ce volcan qui a chamboulé le monde en 1815.

Et pourtant, comment décrire ces traces du quotidien ?

« […] ces phases, elles laissent des traces. Mais il est très difficile de retrouver les souvenirs ponctuels, insignifiants du quotidien ensemble […]. J’aimerais rendre la texture du quotidien ».

Une certitude cependant : « Ce que je veux pour mes filles, pour moi et mes semblables, ce sont des fictions-paniers, comme les définit Ursula K. Le Guin » qui est en exergue du livre.

En finir avec la fiction-épée, avec la fiction sur un individu. Promouvoir une fiction sur du banal, sur des territoires comme ces filles-mégalopoles. Montrer que ces fictions ont une force, un pouvoir. La maternité comme cataclysme dans une vie, dans un corps.

Pour parvenir à ce but, Hélène Laurain livre un roman hybride qui mélange prose, poésie, fiction et documentaire. L’autrice a l’art de mélanger l’intime et le collectif, d’unir autour d’un récit à la fois banal et extraordinaire, celui d’une femme qui donne la vie et porte parfois la mort ; d’une femme traversée par l’obscurité du monde, par les brèches de lumière du quotidien ; d’une femme à la fois une et multiple.

Et c’est beau. Et c’est fort.

Et c’est la vie en somme.

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Publié dans #Roman

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