Publié le 31 Août 2026

Marcel Pagnol - Marius

« Tu me fends le cœur »

Pour débuter cette nouvelle saison des Classiques c’est fantastique de Moka Milla, nous devions lire cet été Marcel Pagnol. Je me suis rendue compte que je l’avais déjà pas mal lu puisque j’ai lu adolescente les quatre tomes de ses Souvenirs d’enfance mais aussi Manon des sources (sans avoir lu Jean de Florette d’ailleurs). Je pensais jeter mon dévolu sur La fille du puisatier et j’ai finalement opté pour Marius, premier volet de la Trilogie Marseillaise, parce que si j’ai vu le film, je n’avais pas encore lu la pièce.

Cette pièce a été jouée pour la première fois à Paris le 9 mars 1929, deux ans avant son adaptation cinématographique, qui met à l’honneur le comédien Raimu, ami fidèle de Pagnol, dans le rôle de César.

Marius est un jeune homme de vingt-deux ans qui travaille avec son père César, le patron du bar de la Marine sur le port de Marseille. Au bar, on trouve des clients réguliers comme le maître-voilier Panisse, le capitaine de ferry-boat Escartefigue, le Lyonnais travaillant aux Douanes M. Brun ou encore le mendiant Piquoiseau.

Marius n’est pas insensible aux charmes de Fanny, la marchande de coquillages qui travaille en face du bar avec sa mère Honorine.

Fanny devient l’enjeu d’une rivalité entre Panisse et Marius mais c’est sans compter l’appel du large…

Enorme succès populaire au théâtre et encore davantage grâce au cinéma, Marius est devenu, avec les autres pièces de la trilogie, une véritable vitrine de Marseille, de sa culture, de son mode de vie, de son (franc) parler. Tout le monde connaît au moins la scène du jeu de manille avec le fameux « Tu me fends le cœur » de Marius. La pièce, en quatre actes, est très bien écrite, très bien rythmée et offre d’autres pépites comme la scène des quatre tiers ou encore les envolées lyriques de Honorine. Elle a conservé tout son potentiel comique même si, évidemment, pour le lecteur d’aujourd’hui, certaines choses ne vieillissent pas très bien (les remarques sexistes et l’utilisation du mot nègre).

Les classiques c'est fantastique - Saison 7 - Août 2026

Les classiques c'est fantastique - Saison 7 - Août 2026

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Publié le 30 Août 2026

Andrea Thominot - Depuis quand les oiseaux

Métamorphoiseau

Tout commence avec des milliers d’oiseaux « qui s’accaparent le ciel »,

Des milliers d’oiseaux « à la place des arbres / partis depuis longtemps / les arbres calcinés arrachés asphyxiés ».

C’est ironique quand on sait que les oiseaux sont de moins en moins nombreux, année après année.

Les miroirs se brisent, les masques tombent.

La parole est répétée puis disparaît.

« ils sont arrivés dans la nuit

et ont mis le monde à l’envers ».

Dans ce long poème narratif, les oiseaux n’attaquent pas les humains comme dans le film d’Hitchcock.

Non, les oiseaux obligent les humains à se regarder en face, pour de vrai.

C’est pourtant difficile quand on donne le même visage, uniforme à tout le monde.

Le monde du travail, capitaliste, réduit les personnes à des corps sans visage, à des bras, à des gestes.

On s’adapte, on fait des efforts, on change de personnalité… mais rien n’y fait…

On s’ennuie, on tourne en rond, on ne trouve pas le sommeil… on erre… sans but, sans visage.

Les oiseaux sont des milliers à rappeler que l’homme est en cage, aliéné, avec une liberté apparente.

Les oiseaux amorcent la métamorphose.

« depuis que les oiseaux sont là,

Tout se dérègle à merveille » :

C’est ironique quand on sait que c’est l’Homme qui dérègle.

Les oiseaux permettent de retrouver une normalité, de mettre de côté, d’oublier l’avant.

L’espoir d’un changement, d’un renouveau se fait jour :

« et lentement

pas trop vite

nous tentons de refaire

recommencer la langue

comme on construit un nid

mot par mot

lentement ».

Mot par mot, lentement, Andrea Thominot recommence notre monde, tente de lui trouver un nouveau langage, où les oiseaux et les hommes, les hommes entre eux se font la paix, s’ouvrent, tentent un avenir désirable.

Et même si on ne peut pas refaire le monde,

« on peut déjà faire mieux avec ce qui est là ».

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Publié dans #Poésie, #Ecologie

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Publié le 26 Août 2026

Thélyson Orélien - C'était ça ou mourir

L’homme qui rit

« Je vous jure, ce jour-là, j’ai ri ».

Il rit un matin à Carrefour-Feuilles, en Haïti. Il rit quand les gangs tirent en rafales. Il rit quand l’incendie ravage le quartier et notamment sa maison. Il rit quand il se dépêche d’emporter un diplôme, un carnet, une photo et un slip propre.

Il rit. Alors qu’il sait qu’il doit fuir sans savoir où aller.

Il rit et le lecteur est scotché par cette scène d’ouverture courte mais incroyable, forte. On pourrait se croire au cinéma tellement ça semble soudain, tellement ça semble irréel. Et c’est sans doute pourquoi Jonas Dorléon, ce professeur d’histoire-géographie rit aussi : l’absurdité d’une situation pourtant bien réelle.

À compter de ce jour, Jonas est sur la route de l’exil. Il avale les kilomètres. Il avale des couleuvres. Il ravale sa fierté pour survivre. Il est en sursis, il en a conscience. Il les voit, les corps, les morts au fur et à mesure de son périple, cet Ulysse haïtien qui ne retrouvera jamais son Ithaque. Dans un bus, dans la jungle du Darién…

Devenir un migrant, c’est faire face à la soustraction des choses et de soi-même : « Parce que c’est ça le vrai voyage d’un migrant : ce n’est pas le trajet, c’est le retranchement, la dépossession, la lente érosion de soi ». Il y a cependant ce qui s’ajoute, la transformation de l’homme pour sa survie : déjouer les pièges, ruser, faire ce qu’on ne ferait pas en temps normal parce que la situation est désespérée.

Enfin, il y a ce qu’on ne peut pas enlever, qui constitue l’homme que Jonas est : un homme plein de rires, de douceur, de tendresse, d’ironie. Le rire est la politesse du désespoir après tout.

Jonas devient ainsi un « clown migratoire » parce que c’est tout de même un sacré cirque, la route de la migration. Et puis, il y a ce clown à la tête des Etats-Unis, qui n’a rien de drôle, qui balance son ICE pour surveiller la frontière (quand ce n’est pas pour tuer à l’intérieur du pays). La déshumanisation qui fait que le migrant n’est qu’un nombre (7423B pour Jonas) et que la frontière n’est même plus un mur mais une application à télécharger.

Tout au long du récit, nous avons l’écriture de la peur. Pas celle de mourir mais celle que Jonas décrit si bien et que l’auteur, Thélyson Orélien, fait sienne : la vraie peur c’est « celle de disparaître sans trace, de s’éteindre sans témoin, d’être rayé du monde sans même laisser une rature ».

Avec C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien redonne un corps et une voix à ces migrants qui sont loin d’être des chiffres, ceux qu’on balance avec mépris et violence dans des joutes verbales politiques nauséabondes. À la brutalité de l’exil et des politiques migratoires, il oppose le rire salvateur, la langue de la douceur.

Il souffle à l’oreille du lecteur la langue de la dignité.

Une langue haute en couleur, pleine d’aphorismes, de passages qui font mouche.

Une langue qui n’est pas de bois comme celle de nos dirigeants.

Une langue humaniste, cet adjectif devenu un gros mot, conspué.

Une langue pour ne pas oublier.

Une langue.

Thélyson Orélien, lui-même parti d’Haïti pour le Canada après le séisme de 2010, offre un roman fracassant de beauté et de force et un personnage inoubliable qui parvient à rejoindre le Canada et espère un peu plus de chaleur aussi bien au niveau de la météo que des cœurs.

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Publié dans #Roman

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Publié le 24 Août 2026

Anne Godard - Nous aussi

La familia grande

Elle a tout pour elle, cette famille. Elle est issue de la haute bourgeoisie, elle est catholique, elle est bien éduquée, elle est lettrée, elle est parisienne, elle est propriétaire d’un immeuble dans les plus beaux quartiers, elle est unie.

Elle forme un bloc, cette famille. C’est l’entre-soi. Au point où c’est l’ère du « on » qui règne dans le récit. Ce « on », rare en littérature, où le singulier se fait pluriel, où l’individu se fond dans le collectif.

Elle est un organisme, cette famille. Vivant. Qui se multiplie, se reproduit à l’infini.

Jusqu’au jour où une cellule maligne vient contaminer ce corps familial, le rendre malade, le tuer à petit feu.

D’un coup, tout s’effondre comme un château de cartes. L’illusion familiale prend fin. Le rideau tombe sur le théâtre social. La comédie humaine tourne à la tragédie au beau milieu de la cour de l’immeuble. La tragédie révèle ce qui a été enfoui. Le déni. La cécité volontaire.

Le « on » est coupable mais quel « on » ? Le collectif ou l’individuel ? Et le récit bascule doucement vers le singulier, vers une voie féminine qui finit par assumer un « je » dans les dernières pages.

Avec Nous aussi, Anne Godard livre un roman percutant. Le sujet, grave, est de plus en plus évoqué dans les livres ces dernières années. Mais ce qui capte le lecteur ici, le ferre, c’est le procédé narratif choisi et le rythme de l’écriture, menés de main de maître par l’autrice et conférant à l’histoire une puissance incroyable.

Pierre par pierre, avec de courts chapitres, Anne Godard construit l’édifice familial dans toute sa splendeur pour mieux le démolir par la suite à coup de pioche puis de bulldozer.

Un roman magistral, un grand coup de cœur.

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Publié dans #Roman

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Publié le 21 Août 2026

Arundhati Roy - Le Dieu des petits riens

Le coût de la vie

« Tant de choses peuvent changer en l'espace d'une journée ».

Et tant de vies peuvent changer aussi en un claquement de doigts.

Années 90. Rahel Kochamma, jeune trentenaire, revient à Ayemenem, son village d’enfance dans le Kerala en Inde après des années d’absence. C’est l’occasion pour elle de renouer avec son frère jumeau Estha qu’elle n’a pas revu depuis un drame qui les a éloignés l’un de l’autre, il y a près de vingt-cinq ans. De nombreux flashbacks permettent de remonter le fil des événements, de leur vie auprès de leur mère Ammu, de leur grand-mère Mammachi, de leur oncle Chacko ou encore la grande-tante Baby Kochamma. Ils permettent surtout de plonger le lecteur dans la complexité de la société indienne et de ses maux. Je ne peux pas en dire davantage sans déflorer l’intrigue et ce serait vraiment dommage (d’ailleurs, ne lisez surtout pas la quatrième de couverture !!!).

Je voulais lire Arundhati Roy depuis un moment et la sortie récente de son dernier roman, Mon refuge et mon orage, a remis cette envie au goût du jour. Et j’ai très bien fait de succomber enfin à ce premier roman qui est remarquable tant sur le fond que sur la forme.

Arundhati Roy a l’art d’emmener son lecteur dans une structure narrative complexe, non linéaire, riche en détails qui paraissent être mineurs et pourtant, ils tissent une trame solide. C’est aussi tout le talent de l’autrice de parvenir à dresser le portrait de l’Inde de la fin des années 60 aux années 90 dans toute sa diversité et ses problèmes à travers une famille plutôt aisée, cultivée, entreprenante, chrétienne et Touchable. Plein de sujets sont abordés : la gémellité, la perte de l’enfance et de l’innocence qui va avec, le système de castes, la place des femmes, les soubresauts politiques (la montée du marxiste à la fin des années 60), la corruption et l’histoire coloniale en toile de fond.

Le tout est servi par une prose magistrale qui capte le lecteur (ou peut éventuellement le laisser de côté selon la sensibilité pour ce type d’écriture). Je ne suis pas surprise que l’autrice ait pu aussi rapidement recevoir le Booker Price. Je regrette d’ailleurs qu’elle n’écrive pas davantage de romans, la majorité de son œuvre étant composée d’essais.

Une bien belle découverte (at last !) que je recommande si, comme moi, vous avez laissé trop longtemps cette lecture de côté.

Traduit de l’anglais par Claude Demanuelli.

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Publié dans #Roman

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Publié le 18 Août 2026

Lisa Ridzén - Les grues s'envolent vers le sud

Jeunesse s’envole

« Je rêve de le déshériter, de faire en sorte qu’il ne reçoive pas un centime ».

En lisant l’incipit, on pourrait s’attendre à une version masculine de Tatie Danielle mais il n’en est rien.

Nous suivons Bo, 89 ans, dans sa vie quotidienne chez lui. Nous le suivons grâce à son récit, sous la forme d’un journal mais aussi grâce au journal de transmissions des aides à domicile.

Si Bo est furieux contre son fils Hans, c’est parce que ce dernier veut lui enlever sa chienne Sixten, estimant qu’il ne peut plus s’en occuper correctement. Ce conflit permet de mettre en avant dans ce roman trois aspects importants.

Tout d’abord, le roman évoque la perte d’autonomie liée au vieillissement, perte dont Bo ne se rend pas forcément compte, d’où tout l’intérêt de suivre son journal, son point de vue pour estimer ce qu’il ne parvient plus à faire ou à se souvenir.

Ensuite, le roman aborde les difficiles relations entre père et fils. Et pas uniquement entre Bo et Hans mais également entre Bo et son père. Une masculinité familiale sur trois générations et, heureusement avec des évolutions positives même si les relations ne sont pas toujours évidentes.

Enfin, à travers la valse des aides à domicile et le rôle de Hans, l’autrice met en lumière la difficulté des aidants et des professionnels du troisième âge. Et pourtant, je n’ai pas pu m’empêcher de penser tout au long du roman que Bo avait de la « chance » d’être aussi bien suivi. Je ne sais pas si sa situation est représentative de toutes les personnes âgées dépendantes de Suède mais, une chose est sûre, en France, nos aînés ne sont pas aussi bien lotis. Ce n’est pas comme si nous ne savions pas à quel point ils sont maltraités mais tout de même, l’effet miroir fait mal.

Le roman possède encore d’autres richesses, évoquées parfois par des flashbacks, comme la relation amicale de Bo avec Bure, les liens avec sa petite-fille Ellinor, le lien fort à Sixten, la puissance de son amour pour sa femme Friedrika, aujourd’hui atteinte d’Alzheimer et logée en maison de retraite. On voit cet amour entravé par la démence de son épouse, la gêne de Bo à la voir dans cet état sans se rendre compte que lui-même est de plus en plus diminué.

Liza Ridzén, avec ce très beau roman, évoque tout ce qui meurt avant la véritable mort mais aussi tout ce qui survit avant et sans aucun doute après la mort : les liens aux autres.

Je vous le recommande chaudement.

Traduit du suédois par Catherine Renaud.

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Publié dans #Roman

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Publié le 16 Août 2026

George Eliot - Le moulin sur la Floss

Et au milieu coule une rivière

Nous sommes dans la première moitié du XIXe siècle, au moulin Dorlcote qui siège au bord de la rivière Floss. Nous suivons deux enfants : Tom et Maggie Tulliver dont le père est propriétaire du moulin. La vie s’écoule paisiblement, comme cette rivière. Une enfance faite de parties de pêche et de jeux même si l’on découvre rapidement que Tom et Maggie sont différents : Tom ressemble davantage à la branche maternelle, les Dodson, et se comporte comme un petit coq, avec cette supériorité que l’époque donne aux hommes. Il n’hésite pas à être dur et condescendant envers sa sœur qui lui voue pourtant un culte. Maggie, elle, est plus du côté des Tulliver, brune aux yeux noirs, le négatif de sa cousine Lucy dont Mme Tulliver admire les si belles boucles et son tempérament calme. Maggie est une enfant vive, intelligente, passionnée de littérature mais, elle n’est pas taillée dans l’étoffe de l’idéal féminin victorien (le roman est publié en 1860).

La première rupture est la mise en pension de Tom où il étudie avec Philip, le fils de l’ennemi juré de son père, le notaire Wakem.

La seconde rupture a lieu à l’adolescence quand M. Tulliver, homme en révolte mais peu doué en affaires, perd un procès et du même coup la propriété du Moulin qui passe aux mains de Wakem. Tom, seize ans, tient coûte que coûte à redorer l’image de son père et à récupérer le moulin. Rien ne pourra se mettre en travers de cette volonté, et encore moins Maggie qui va découvrir la peine et la souffrance …

La vie devient tempétueuse, tout comme la Floss…

Je voulais lire George Eliot depuis un moment sans oser m’y mettre (il faut dire que ses livres sont de beaux pavés). Le lancement par Nicole de son été avec les deux George a permis de sauter le pas et pour mon plus grand plaisir !

George Eliot a vraiment l’art de nous embarquer dans son récit. On s’attache immédiatement à ses personnages et surtout à Maggie, figure féminine puissante, indépendante mais victime de la société dans laquelle elle évolue. George Eliot a mis beaucoup de sa personne dans ce personnage, pour ne pas dire que Maggie est une sorte de miroir de l’autrice. J’ai aussi beaucoup apprécié les tantes de Tom et Maggie, les sœurs Dodson, qui représentent parfaitement toute la rigidité de l’époque et ce qu’on attend des femmes. Les scènes de réunion de famille sont les plus réussies du roman ainsi que celle du marchandage entre Bob Jakin, un colporteur, ami de Tom et Maggie, avec l’une des sœurs Dodson, Mme Glegg. Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire tout au long de ce dialogue savoureux.

C’est justement là aussi la grande qualité de George Eliot : être capable d’écrire un livre très romanesque tout en étant très critique de la société anglaise de l’époque, usant du sarcasme et de l’ironie avec brio.

J’ai été heureuse de voir, plus de cent cinquante ans avant notre époque, une scène qui interroge le consentement.

Enfin, malgré la critique assez vive de la religion par l’autrice (qui s’explique par sa biographie), Maggie est vraiment une figure christique dans ce roman.

Comme vous pouvez le constater, ma première rencontre avec George Eliot a été merveilleuse et j’ai vraiment hâte de poursuivre la lecture de son œuvre. Je ferai par contre attention au choix de l’édition car celle que je viens de lire n’est pas du tout idéal, non pas pour la traduction mais pour l’absence d’appareil critique ce qui est moyen pour une œuvre aussi riche et importante.

Traduit de l’anglais par Lucienne Molitor.

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Publié dans #Classique, #Roman

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Publié le 26 Juillet 2026

Sigolène Vinson - La requine

Vivre ou survivre avec poème

« J’ai fait de mon mieux ».

Cette phrase est à la fin de la préface du traducteur d’une vieille édition des Oiseaux d’Aristophane.

« J’ai fait de mon mieux ».

Une phrase qui résonne beaucoup face à tout ce qui s’effondre, à toute la misère du monde. Face à ce monde en feu, en flammes, en haine.

Une phrase qui illustre aussi le cheminement de Sigolène Vinson, « morte parmi le mort, survivante parmi le survivant ».

Ce qui frappe à la lecture de cet ouvrage, qui cette fois-ci ne se cache pas derrière le mot roman, c’est tout ce qu’il rassemble et qui a été distillé ici et là dans tous ces précédents ouvrages. Un Petit Poucet qui a méthodiquement et inconsciemment semé ses cailloux, ses dents de requins fossilisées pour bâtir un rocher littéraire imposant, magnifique, onirique.

Une fois de plus, l’étang de Berre est l’un des personnages principaux du livre mais on a aussi à l’horizon le Djibouti que l'on avait vu dans Courir après les ombres. Le Djibouti de l’enfance mais aussi celui plus récent de 2018 qui remet l’autrice face à l’horreur. On passe du Carcharodon carcharias à des menaces bien humaines mais tout aussi effrayantes.

Du haut de son pan de falaise effondrée, que l’on retrouve sous le trait de Catherine Meurisse en couverture, Sigolène Vinson ne fait pas que regarder l’horizon, regarder son étang de Berre : elle regarde aussi en direction de qui a vécu et n’est plus. L’attentat de Charlie Hebdo, les procès, l’avion vers Paris avec Peter Cherif à quelques mètres d’elle. La vie est parfois d’une ironie assez cruelle.

Depuis Maritima qui mettait en scène pour la première fois l’étang de Berre, on comprend l’attachement de l’autrice pour cette lagune qui, si l’on n’est pas attentif, si l’on n’a pas le regard de Sigolène, n’a rien pour elle.

Il faut un certain regard, un beau regard, qui regarde au-delà de ce que les yeux peuvent voir, ces yeux où repasse le film humide du passé, un regard qui parfois aussi sauve de la mort sans que l’on sache pourquoi.

Il faut un certain regard pour aimer ce monde malade, menacé de toute part, par toute forme de violence et y déceler ce qui reste encore en vie, ce qui mérite encore que l'on pose les yeux dessus.

Dents fossiles. Energies fossiles. Humain fossile en survie et qui cherche ce qui permet encore de lutter. Car tant qu’il y a une part de vivant – même dans le mort – une part de beauté, une part de doute, une part d’envie, tout n’est pas perdu.

Quand tout meurt, il faut vivre, lutter pour le vivant, lutter pour son regard. Sigolène, à travers ce récit et d’ailleurs tous ses écrits, montre la voie pour continuer à vivre pour toujours, avec discours et avec velours.

Sigolène Vinson - La requine

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Publié dans #Ecologie

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Publié le 19 Juillet 2026

Jón Kalman Stefánsson - Corps célestes à la lisière du monde

Spánverjavigin

« La littérature transforme le monde, de qui fut comme ce qui sera. Ne cherchez donc pas ici des faits avérés, mais plutôt la vérité », dit l’auteur en exergue de son roman.

La quête de vérité commence en octobre 1615 quand le révérend Pétur écrit une lettre à une destinataire dont on connaît l’identité plus tard. Cette lettre, il ne la commence pas par hasard, elle fait suite à un événement terrible que l’on mettra du temps à découvrir. Avec effroi.

Pétur est installé depuis 1609 à Brúnisandur, dans les fjords de l’ouest islandais, après avoir étudié au Danemark et en Angleterre. Il vit avec la taciturne mais sage et dévouée servante Dóróthea, son chien et son chat. S’il est un religieux, il est aussi un homme cultivé, passionné par les sagas des temps anciens, les antiques Eddas et la poésie complexe des scaldes. Il fréquente d’ailleurs un naturaliste et savant autodidacte, Jón l’Erudit. On le voit dans sa vie quotidienne, en relation avec les habitants de sa paroisse. Il voit les joies, les peines, la dureté de la vie… l’amour aussi qui finit par le toucher.

Mais, Brúnisandur n’est pas un lieu hors du monde. Le « monde extérieur » est là et il le contamine. Ari Magnússon, le bailli, représentant de la couronne danoise, devient l’incarnation de la terreur. Un massacre se prépare contre des Espagnols qui ont échoué sur leurs côtes en voulant pêcher la baleine ; le Spánverjavigin que l’Islande a longtemps rejeté de son Histoire.

« L’oubli et le silence, notre lâcheté et notre torpeur sont les éternels alliés des tyrans de tous les temps ». Ces Espagnols deviennent des boucs émissaires comme tant d’autres gens avant eux et après eux.

« C’est pourquoi nous avons le devoir de tout dire.

Parce que nous tirons si peu de leçons du silence ».

Comment ne pas être d’accord avec Pétur quand on voit notre monde quatre siècles plus tard ?

Avec ce roman, nous avons l’un des textes les plus exigeants de l’auteur, tant par sa langue qui atteint des sommets de raffinement et de poésie (rendue merveilleusement par son traducteur Eric Boury) que par sa construction ambitieuse, faite d’allers-retours et même de détours. C’est sans compter une galerie de personnages impressionnante : heureusement, la liste est fournie en fin de roman. Il faut donc un temps d’adaptation pour plonger véritablement dans le récit et en savourer toutes les pages.

On savait que Jón Kalman Stefánsson était un grand auteur mais ce dernier opus ne fait qu’enfoncer le clou. Le travail de documentation est aussi important car le récit mêle tout à la fois fiction et réalité historique avec cette quête de vérité. Il est dans la lignée des auteurs de sagas dont Pétur est si friand. Un roman indispensable à lire si vous êtes fans de l’auteur. Si vous le découvrez, je vous recommande de lire d’autres œuvres avant de savourer ce splendide roman.

Traduit de l’islandais par Eric Boury.

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Publié dans #Roman

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Publié le 12 Juillet 2026

Shih-Li Kow - Le Poids des os

Bone collector

Selon un vieux diseur de bonne aventure, des os lourds augureraient d’une bonne vie. Ne serait-ce pas plutôt le poids de l’héritage, de notre position dans la société qui augure ou non d’une bonne vie ?

Découverte il y a quelques années avec son excellent roman La somme de nos folies, j’ai pris grand plaisir à renouer avec Shih-Li Kow dans ce recueil de vingt-cinq nouvelles pouvant aller d’une page à une bonne dizaine. Ces nouvelles ne sont pas rattachées les unes aux autres et pourtant, un fil conducteur est bien présent, sans compter des personnages que l’on retrouve d’une nouvelle à une autre (ou du moins des homonymes).

En vrac : une femme sans papier qui prend sa douche dans une fontaine avant de se faire surprendre par un homme ; une mère décédée qui rend visite à sa fille ; une femme qui tente de faire jouer son assurance pour éviter la mort par noyade de sa fille ; un robot cuiseur qui cherche la parfaite recette du riz frit pour une famille endeuillée ; un couple âgé qui retrouve leur fils qui vit à Melbourne ; une jeune fille vendue par son père à un homme ; une peintre qui hérite d’un implant cérébral et tente de ne pas en devenir esclave…

À mi-chemin entre la dystopie et le réalisme, l’autrice brosse son seulement le portrait kaléidoscopique et doux-amer de la société malaisienne contemporaine mais livre aussi une vision ironique et un brin désabusé de notre monde globalisé à la dérive.

Les personnages sont souvent des personnes déplacées, immigrées ou vivant un peu en marge, en périphérie, victimes. Ils sont ces anonymes que personne ne remarque ou alors en mal et qui, pourtant, contribuent à la vie de la société.

Ces personnages me font tellement penser à un passage de la nouvelle, éponyme : « Son chemin vers la mort avait été un lent effacement, comme si le bilan de sa propre vie s’était réduit à une succession de soustractions ».

Ne la connaissant que par le biais du roman, je découvre une Shih-Li Kow qui maîtrise à merveille l’art de la nouvelle et de sa chute. Il faut dire qu’il en faut des nouvelles, des vies et des chutes pour tenter d’approcher au plus près toute la violence et la rapacité de notre monde.

Je vous recommande chaudement de lire ce recueil et plus largement cette incroyable autrice.

Traduit de l’anglais par Dominique Vitalyos.

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Publié dans #Nouvelles

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