Publié le 19 Juillet 2026
Spánverjavigin
« La littérature transforme le monde, de qui fut comme ce qui sera. Ne cherchez donc pas ici des faits avérés, mais plutôt la vérité », dit l’auteur en exergue de son roman.
La quête de vérité commence en octobre 1615 quand le révérend Pétur écrit une lettre à une destinataire dont on connaît l’identité plus tard. Cette lettre, il ne la commence pas par hasard, elle fait suite à un événement terrible que l’on mettra du temps à découvrir. Avec effroi.
Pétur est installé depuis 1609 à Brúnisandur, dans les fjords de l’ouest islandais, après avoir étudié au Danemark et en Angleterre. Il vit avec la taciturne mais sage et dévouée servante Dóróthea, son chien et son chat. S’il est un religieux, il est aussi un homme cultivé, passionné par les sagas des temps anciens, les antiques Eddas et la poésie complexe des scaldes. Il fréquente d’ailleurs un naturaliste et savant autodidacte, Jón l’Erudit. On le voit dans sa vie quotidienne, en relation avec les habitants de sa paroisse. Il voit les joies, les peines, la dureté de la vie… l’amour aussi qui finit par le toucher.
Mais, Brúnisandur n’est pas un lieu hors du monde. Le « monde extérieur » est là et il le contamine. Ari Magnússon, le bailli, représentant de la couronne danoise, devient l’incarnation de la terreur. Un massacre se prépare contre des Espagnols qui ont échoué sur leurs côtes en voulant pêcher la baleine ; le Spánverjavigin que l’Islande a longtemps rejeté de son Histoire.
« L’oubli et le silence, notre lâcheté et notre torpeur sont les éternels alliés des tyrans de tous les temps ». Ces Espagnols deviennent des boucs émissaires comme tant d’autres gens avant eux et après eux.
« C’est pourquoi nous avons le devoir de tout dire.
Parce que nous tirons si peu de leçons du silence ».
Comment ne pas être d’accord avec Pétur quand on voit notre monde quatre siècles plus tard ?
Avec ce roman, nous avons l’un des textes les plus exigeants de l’auteur, tant par sa langue qui atteint des sommets de raffinement et de poésie (rendue merveilleusement par son traducteur Eric Boury) que par sa construction ambitieuse, faite d’allers-retours et même de détours. C’est sans compter une galerie de personnages impressionnante : heureusement, la liste est fournie en fin de roman. Il faut donc un temps d’adaptation pour plonger véritablement dans le récit et en savourer toutes les pages.
On savait que Jón Kalman Stefánsson était un grand auteur mais ce dernier opus ne fait qu’enfoncer le clou. Le travail de documentation est aussi important car le récit mêle tout à la fois fiction et réalité historique avec cette quête de vérité. Il est dans la lignée des auteurs de sagas dont Pétur est si friand. Un roman indispensable à lire si vous êtes fans de l’auteur. Si vous le découvrez, je vous recommande de lire d’autres œuvres avant de savourer ce splendide roman.
Traduit de l’islandais par Eric Boury.
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