Publié le 12 Janvier 2025

Gabriella Zalapì - Ilaria

Errances

Mai 1980. Ilaria, huit ans, est récupérée à l’école par son père Fluvio : il a « les mains moites ». Elle ne le sait pas encore mais ce qui semblait être une simple promenade avant de retrouver sa mère et sa sœur se transforme en cavale de deux ans.

Les parents d’Ilaria sont séparés, la mère vit avec ses filles en Suisse et le père, sans emploi, vit à Turin. Dans l’espoir stupide de récupérer sa femme et/ou dans une volonté délibérée de lui faire du mal, Fluvio entraîne la petite dans une spirale dans laquelle il s’empêtre.

Ce très court roman est raconté à hauteur d’enfant ce qui est assez rare. On ressent tout ce qui traverse Ilaria à chaque étape de cette cavale. La gamine ne comprend pas au départ ce qui lui arrive. Elle subit sans trop broncher les événements. Puis, vient le temps où émergent des sentiments ambivalents entre l’amour qu’elle porte à son père et l’anormalité de la situation. Elle se retrouve ainsi dans un conflit de loyauté difficile à surmonter mais, ce que cette expérience lui apprend, c’est une forme de désobéissance au fur et à mesure que la confiance au père se fissure. Ilaria va progressivement refuser d’être le jouet entre ses parents, une spectatrice de la situation. C’est presque comme si elle devenait l’adulte face au père au comportement aussi destructeur que puéril.

Pour autant, l’autrice se garde bien de juger frontalement ses personnages et la situation entre les parents, même si des éléments nous permettent de saisir le contexte de cette fuite. Le sujet du roman n’est pas là mais vraiment dans ce que cette situation inédite, extraordinaire, fait naître chez la petite fille qui semble n’avoir véritablement de soutien qu’auprès de sa peluche Birillo et de personnes étrangères.

Le temps qui passe se manifeste par les flashs infos de l’autoradio et c’est là qu’on découvre l’autre aspect intéressant du roman : le parallèle entre le situation compliquée d’Ilaria et la situation explosive de l’Italie. Le pays connaît ses dernières années de plomb avec de nombreux homicides et attentats terroristes. L’instabilité du père rejoint l’instabilité politique avec beaucoup de finesse.

Ainsi, comment se construit-on dans un monde en chaos ? Comment d’affirmer, grandir sans être au cœur d’un conflit ?

J’ai beaucoup aimé ce roman à la sincérité touchante. La complexité de la situation et l’errance aussi bien réelle qu’émotionnelle sont très bien rendues. Sans doute est-ce aussi parce que l’autrice a vécu une situation proche de cette d’Ilaria que ce roman fait mouche.

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Publié dans #Roman

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Publié le 9 Janvier 2025

Roxana Hashemi - L'anniversaire de toutes les choses

Je regardais les choses immobiles
elles se couraient après
dans le désordre
[…]
on aurait dit
une fête
un anniversaire

Une poésie qui se vit comme une expérience.

Une poésie qu’on ne peut donc pas vraiment décrire, expliquer.

Une poésie à l’écriture simple et pourtant d’une grande profondeur, avec plusieurs couches.

Une poésie qui mérite le voyage dans le temps et la matière.

Une poésie comme « un mouvement général », composé de « choses immobiles ».

Une poésie comme un kaléidoscope : des poèmes-fragments colorés qui, en bougeant sous la lumière, produisent d’infinies combinaisons d’images. L’effet est renforcé par de multiples répétitions pour bien saisir les différents angles, pour cadencer la lecture.

Une poésie « carte de la vie » où le corps, souvent lui aussi fragmenté, donne justement du corps au texte, au mouvement général.

Une poésie de la dissection, comme si la poétesse regardait de l’extérieur, de façon détachée tout en étant au cœur des choses, des sensations, des impressions.

Une poésie du double, du temps, du chaos, du fracas.

Une poésie de l’évidence : celle de l’étrangeté de l’être, de la vie.

Une poésie comme « des ballons colorés […] immobiles dans les airs » pour reprendre la citation d’« Orlando » de Woolf, en exergue du recueil.

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Publié dans #Poésie

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Publié le 5 Janvier 2025

Anne Hébert - Kamouraska

Les fantômes du passé 

Une nuit, alors qu’elle veille son second mari qui vit ses derniers instants, Elisabeth se remémore les événements qui ont conduit au meurtre de son premier mari, Antoine Tassy, seigneur de Kamouraska. Elisabeth a connu avec lui les violences, l’infidélité et les grossesses à répétition. Alors qu’elle s’est enfuie chez sa mère et ses tantes, elle rencontre le docteur George Nelson qui la soigne puis devient son amant. Très rapidement, le couple ne voit que l’assassinat d’Antoine pour vivre pleinement leur amour…

Ce roman publié en 1970 en France, par une autrice québécoise déjà confirmée, est étonnant pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, on sait dès le premier chapitre tous les événements qui nous sont racontés dans le détail tout le long du roman.

Mais, surtout, nous avons affaire à un récit fragmenté, raconté par bribes, au fil des souvenirs d’Elisabeth dans une nuit où le réel et le rêve se mêlent au point que nous ne savons pas si nous avons affaire à une forme de folie ou pas.

La narration est complexe, fiévreuse et changeante, liée au flux de conscience de la narratrice, à la cohabitation de plusieurs temporalités, de plusieurs voix, de plusieurs discours dont une abondance de discours indirect libre. Malgré la complexité, le lecteur suit plutôt bien ce récit qui se fait plus linéaire au fur et à mesure que les souvenirs se précisent et que l’issue fatale approche.

Toutes les émotions d’Elisabeth passent dans le moulinet de sa mémoire donnant un caractère viscéral aux propos.

L’histoire d’Elisabeth ne doit pas faire oublier que le roman se déroule en 1839, juste après la révolte des Patriotes, conflit politique entre les autorités coloniales britanniques et la majorité de la population du Bas-Canada. De même, Anne Hébert voit son livre être publié à peine quelques semaines avant la crise d’Octobre qui vient cristalliser la situation politique et sociale du Québec de l’époque : remise en cause des privilèges des anglophones, révolte contre le clergé catholique.

Ce contexte politique et l’histoire d’Elisabeth montre le poids du passé conservateur, traditionnaliste et la difficulté de rompre avec lui, de rompre avec des situations qui emprisonnent.

Ce roman est un véritable travail d’orfèvre que je conseille à tous, c’est un très grand classique de la littérature québécoise.

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Publié dans #Roman

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