Publié le 28 Juin 2026

Alice Mendelson - L'Erotisme de vivre

« Comptines coquines »

Qui aurait pu lire les poèmes d’Alice Mendelson si cette dernière n’avait pas rencontré Catherine Ringer et, avant elle, son père, l’artiste-peintre Sam Ringer ? Qui aurait su tous ces textes écrits sur des décennies, ces poèmes comme des « comptines coquines » où la sensualité côtoie la joie ?

En créant en 2021 le spectacle L’Érotisme de vivre, Catherine Ringer met en lumière cette femme née en 1925 de parents juifs polonais, qui a échappé à la déportation avant de devenir résistante puis de consacrer sa vie à l’enseignement.

Le recueil est divisé en deux parties : tout d’abord les textes qui ont été déclamés ou chantés par Catherine lors du spectacle, puis un ensemble de poèmes rangés selon la date d’écriture.

La majorité des poèmes d’Alice Mendelson sont dans une veine érotique, avec une écriture à la fois simple et percutante. Au crépuscule de sa vie, les poèmes se font plus tendres et parfois naïfs mais la femme sensuelle n’est jamais bien loin.

Un joli recueil qui est aussi une déclaration d’amour d’Alice Mendelson à l’écriture. La poétesse est morte en janvier 2025.

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Publié dans #Poésie

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Publié le 15 Juin 2026

Lize Spit - L'Honorable collectionneur

Amitié en péril

Je n’avais pas lu Lize Spit depuis son incroyable et malaisant Débâcle. Avec son très court format – c’est une novella plutôt qu’un roman – j’ai eu peu d’hésitations à retenter l’expérience de la noirceur.

Les similitudes avec son premier roman sont nombreuses : l’enfance, les difficultés familiales et sociales, le petit village flamand où l’on s’ennuie…

Et pourtant, j’ai été surprise de voir de belles choses dans ce récit, même si la patte noire de l’autrice refait surface à un moment donné. La beauté provient des personnages et en premier lieu de cet « honorable collectionneur » qu’est Jimmy. Ce petit garçon de onze ans est tellement attachant ! Il collectionne les flippos, ces vignettes à l’effigie des Looney Tunes que l’on trouve dans les paquets de chips en Belgique dans les années 90. C’est son hobby, son obsession et surtout sa source de consolation depuis le divorce de ses parents. Non seulement il fait une collection pour lui-même mais également une autre pour son ami Tristan. Tristan est arrivé il y a seulement quelques mois dans ce village flamand avec sa famille. Ce sont des réfugiés kosovars qui ont vécu des choses terribles avant d’arriver dans ce pays étranger, dans cette langue difficile et dans cette communauté qui les a bien accueillis. Jimmy a à cœur d’appuyer Tristan dans son intégration : il l’aide dans son apprentissage du néerlandais, dans la découverte de la culture. C’est vraiment un garçon adorable qui reçoit aussi en retour : il rend souvent visite à la famille de Tristan, découvrant une langue, des coutumes différentes. Mais, surtout, il renoue avec une vie de famille qui lui manque tant.

Un jour, la famille de Tristan reçoit un avis d’expulsion malgré les protestations de la communauté. Pour les enfants, hors de question de voir la famille partir. Un plan s’échafaude… et c’est là que l’on retrouve l’art de Lize Spit d’échafauder elle-même un récit plus lourd, plus grave, plus menaçant tout en conservant la naïveté de l’enfance.

J’ai beaucoup aimé retrouver l’autrice à la fois dans un style proche et différent de son premier roman. Sans doute que, cette fois-ci, la brièveté du récit ne permet pas de développer des aspects importants dans les familles de Jimmy et Tristan : il manque ainsi un peu d’épaisseur. Il n’empêche que ce récit est de bonne facture. Si vous avez aimé les précédents romans de Lize Spit, vous aimerez sans doute cet opus. Si au contraire vous n’avez pas aimé, peut-être que cet Honorable collectionneur saura cette fois-ci vous toucher.

Il est à noter que la novella a été inspirée par la vraie histoire d’une famille kosovare accueillie en 1998 dans la commune de Viersel.

Traduit du néerlandais par Emmanuelle Tardif.

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Publié dans #Roman, #Nouvelles

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Publié le 12 Juin 2026

Anna Milani - Cantique du lac

Métamorphose onirique

Il y avait déjà un lac et aussi des noyés dans son précédent recueil, Géographie de steppes et de lisières.

Il y avait déjà des dedans qui étaient des dehors. Des dehors qui étaient des dedans.

Là, encore un lieu, encore une forme de dedans/dehors.

Là, un lac et une forme de réel/rêve.

Anna Milani ouvre une nouvelle géographie de la poésie.

La poétesse est « née lacustre » ; elle a « des yeux d’eau douce qui lisent le trouble sous la surface ».

L’eau métamorphose les êtres et ce n’est pas pour rien que l’on retrouve Gaston Bachelard en exergue.

Depuis l’enfance, elle lit le lac, sa « langue élémentaire aux voyelles fermées ». Elle pratique sa grammaire.

« Le lac était la mémoire des assauts archaïques », la mémoire de l’enfance, la mémoire de la mère.

Et quand la brume s’installait, « il fallait se persuader d’être sortis du rêve ».

Le nœud central du recueil : « Quand quitter le lac ? »

« Comment trouver un élément plus ferme auquel s’accorder ? »

Parce qu’un jour, elle a fini par le quitter, ce lac. En le quittant, elle a quitté l’enfance mais aussi la part du rêve.

Cependant, le lac a sédimenté dans le corps : « il y avait toujours de l’eau dans mes phrases » et « le mirage d’un destinataire plus large ».

Comment quitter le lac ?

Par une métamorphose.

Changer, trouver une nouvelle grammaire, un nouveau langage lacustre : l’écriture.

« Le lac était le temps du récit ».

Passer de la rive du lac à la rime du lac dans une « vague de continuité », dans un bercement.

De l’amour maternel, de l’amour lacustre à l’amour des mots est ainsi venue la poésie.

Et cela méritait bien une célébration.

Et cela méritait bien un cantique.

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Publié dans #Poésie

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Publié le 7 Juin 2026

Jakuta Alikavazovic - Au grand jamais

Rendons son obscurité à la nuit

« L’histoire ne commence que grâce à cela : une femme disparaît ».

Alors l’histoire de ce roman commence par une femme qui disparaît : la mère de la narratrice.

Le décès et pourtant cette impression qu’elle avait déjà disparu bien avant.

Peut-être même depuis son arrivée en France, la fuite de la Yougoslavie de Tito dans les années 70.

Une chose est sûre pour la narratrice, la mère s’est effacée au moment où elle a cessé d’écrire, elle, la poétesse promise sans doute à un bel avenir littéraire si elle n’était pas partie, si elle n’avait pas décidé de tout stopper.

« Elle a fini de devenir une présence discrète, transparente à tous et à elle-même ».

Et pourtant, avec ce décès, naît l’obsession de la narratrice de comprendre : « à quoi renonce-t-on quand on renonce à la poésie ? »

Ceux qui suivent l’œuvre de Jakuta Alikavazovic savent que cette mère était déjà présente dans son œuvre : on pense à la mère d’Amélia dans « L’avancée de la nuit » mais, cette fois-ci, pas de récit à la troisième personne mais à une première personne assumée même si elle est très clairement autofictionnelle : « moi est de toute façon une idée bien étrange, une convention littéraire… »

Commence ainsi une quête des origines, une quête de ce silence maternel et même une enquête presque policière quand, sans cesse, reviennent les mots de la mère : « Il y a un don, dans cette famille ».

La narratrice cherche les indices et on a l’impression de retrouver aussi « Comme un ciel en nous », publié il y a quelques années à propos du père et qui tendait aussi vers l’enquête.

Une chose est sûre, Jakuta Alikavazovic a une œuvre d’une très grande cohérence où l’on vogue toujours dans les thèmes de la disparition, du mystère, de la place de l’art et de la littérature, de la mémoire mais, à chaque fois, sous un prisme différent.

Dans Au grand jamais, l’autrice livre un roman autant sur la mère, sur la relation mère-fille que sur l’Histoire politique européenne. On comprend, grâce à la présence du cousin Sacha (merveilleux prénom au passage puisque l’un de mes fils le porte 😊), que la disparition est une nécessité dans la famille et c’est peut-être là le don de la famille : une mère qui disparaît pour survivre et une fille qui brise le silence en retour. Redonner l’obscurité à la nuit mais aussi la lumière aux jours de cette famille, de cette histoire, de cette mémoire.

Donner du sens là où il semble ne pas y en avoir tout en acceptant aussi que tout ne peut pas faire sens et que le mystère, au moins partiellement, demeurera.

Il faudrait plusieurs lectures pour faire le tour de ce livre et encore ! Là aussi il faut accepter qu’une partie du mystère demeure.

Une chose est sûre, par son écriture virtuose (merci encore pour les anaphores, les points virgules et les tirets cadratins) et sa maîtrise incroyable de la narration, Jakuta Alikavazovic est l’une de nos plus grands écrivains.

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Publié dans #Roman

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Publié le 31 Mai 2026

Julie Moulin - L'insulation

Délit d’écriture aggravé

Quelle joie de retrouver la plume de Julie Moulin et quelle joie de s’apercevoir qu’elle n’a rien perdu de sa capacité à aborder des sujets importants avec ce décalage, cet humour qui sied à merveille à ses récits !

Pas de roman cette fois-ci mais quinze nouvelles qui se déroulent à Singapour où l’autrice vit depuis 2020. Cette nouvelle vie loin de l’Europe apporte ce qu’il faut d’étrangetés, de nouveautés, de points de vue pour faire d’excellents récits.

Le corps qui lâche, qui était déjà un thème en soi dans Jupe et pantalon, est de retour. L’écologie se taille la part du lion avec un traitement qui oscille, selon les nouvelles, entre le cocasse et la poésie.

Le statut de migrant permet aussi d’expérimenter ce qu’est l’exil mais aussi de porter un regard sur les autochtones qui sont bien moins lotis. Je pense notamment à ce Taxi Driver qui dit « j’ai beau expliquer que je suis citoyen de ce pays, rien à faire, ils me parlent comme si j’étais un étranger ».

Le contrôle de la société et l’impact du capitalisme se ressentent fortement dans de nombreuses nouvelles comme Conte du septième mois lunaire et Tris Sélectifs où l’escalator d’un centre commercial déverse un flot continu de déchets, où nos sociétés font le tri entre les pauvres et les riches : « il n’était qu’un objet parmi d’autres objets périssables ».

Enfin, comment ne pas penser à cette petite table en bord de mer, solitaire, oubliée au point de regretter de n’être pas parmi les déchets jetés à l’océan ?

Le grave côtoie le drôle et la poésie et c’est rafraîchissant.

Je suis contente de voir Julie Moulin de retour avec des nouvelles dont il est difficile de faire le tour en quelques mots mais qui méritent amplement le détour. Sans oublier que « l’écriture nous offre un lieu à nous, elle nous donne un foyer ».

 

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Publié dans #Nouvelles

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Publié le 28 Mai 2026

Joanne Richoux - Virgules

Génération désenchantée

Je n’avais encore jamais lu Joanne Richoux, autrice connue pour ses nombreux livres pour adolescents et jeunes adultes. Avec Virgules, second roman « à destination d’un public adulte », l’autrice raconte en trois temps (virgules) la vie de deux jeunes, Maxence et Chloé. Nous les suivons l’année du bac au printemps 2008 puis au début de la vingtaine à l’été 2013 et enfin à trente-trois ans à l’automne 2023. Ce voyage dans le temps et la tête de ces jeunes est rythmé non seulement par une tracklist (une chanson par chapitre) mais aussi et surtout par la plume percutante de Joanne Richoux.

On sent que ce roman vient du fond des tripes. On sent l’influence de son vécu, de celui de proches. On sent aussi sa vision très acide de notre monde et cette vision aiguisée de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte. À chaque virgule traversée, le récit gagne en épaisseur, en maturité pour offrir un roman très abouti sur la désillusion de cette génération des Millenials. Appartenant moi aussi à cette génération, j’ai retrouvé des réflexions, des sensations de mon adolescence et ça fait d’ailleurs un peu mal par moments.

Chloé, Maxence et leurs camarades rêvent tous d’une vie un peu rock et pourtant leur liberté est déjà restreinte : Chloé tombe dans l’anorexie, Maxence doit aider dans la pépinière de ses parents. Petit à petit, les rêves tombent à l’eau et plus que les désillusions, c’est parfois la survie qui entre en jeu. Deuils, crise économique, soucis psychiatriques, le poids étouffant de la famille et de la société : tout concourt à devenir un fardeau impossible à se débarrasser. C’est à l’âge de construire sa vie que tout tombe en ruines. Comment continuer de vivre quand tout fout le camp ?

Joanne Richoux livre un portrait incroyable d’une génération désabusée avec des personnages d’un réalisme incroyable et une plume virevoltante. On peut se dire que ça manque d’optimisme (en même temps, quelle que soit la génération, est-ce que l’on trouve beaucoup d’optimistes ?) mais l’autrice parvient tout de même à faire briller une lueur : celle d’une génération qui, à défaut d’être aidée, tente de ne plus se faire elle-même du mal.

 

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Publié dans #Roman

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Publié le 25 Mai 2026

Margaret Atwood - La servante écarlate

Sous Son Œil

Classé dans les romans dystopiques, on peine aujourd’hui à lire ce célèbre roman autrement que comme un avertissement très proche. À l’heure où Donald Trump règne aux Etats-Unis, où de nombreux pays se radicalisent, où l’on envoie en France des lettres pour un « réarmement démographique », on ne peut pas lire ce livre sans effroi. C’est d’autant plus effroyable que Margaret Atwood s’était fixé une règle : « je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà ».

Déjà célèbre à sa sortie en 1985, La servante écarlate a bénéficié d’une nouvelle mise en lumière grâce à la série commencée en 2017, où Elisabeth Moss incarne Defred /Offred. J’ai d’ailleurs le souvenir de l’avoir regardée enceinte de ma dernière. La première saison est très fidèle au livre (les autres saisons vont au-delà du livre).

Pour celleux qui ne connaissent pas l’histoire, on suit la vie de Defred, une servante dans le régime de Galaad (ou Gilead) situé aux Etats-Unis. Galaad est un régime totalitaire, patriarcal et profondément religieux, né dans un contexte de baisse de la fertilité en lien avec le désastre écologique. Même quand une femme tombe enceinte, il n’est pas assuré que l’enfant soit en bonne santé. Defred, propriété du Commandant et de sa femme, est là pour assurer la descendance. Tous les mois, lors de Cérémonies très ritualisées, elle est violée. En dehors de ce rôle reproducteur, Defred n’a aucune existence si ce n’est faire des courses sous la surveillance d’une autre servante. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance de Deglen qui aura une importance dans le récit. Defred se remémore sa vie avant Galaad, avec son mari Luke, sa petite fille qu’elle imagine morte et sa meilleure amie Moira. Des flash-backs nous permettent aussi de voir la transition entre le régime démocratique et le régime totalitaire quand Defred est en formation avec Tante Lydia.

Dans le récit, le Commandant commence à briser des interdits avec Defred en lui proposant notamment de le rejoindre le soir pour jouer au Scrabble. Du côté des opprimés, la résistance s’organise…

Il y a beaucoup, beaucoup de choses à dire sur ce roman : la répartition par castes des femmes, l’existence des Colonies où l’ont traite les déchets radioactifs jusqu’à ce que mort s’en suive, l’existence du mur où l’on pend les traitres (Margaret Atwood a commencé l’écriture du roman en 1984 à Berlin-Ouest avec son mur pour horizon), la complicité des opprimées (Serena Joy, la femme du Commandant est une ancienne star de la TV religieuse… elle me fait penser à toutes ces tradwives que l’on voit aujourd’hui sur les réseaux sociaux), l’hypocrisie du régime religieux qui cache de la prostitution chez les « Jézabels ».

La force du roman réside dans cette règle de la vraisemblance que l’autrice s’était fixée. Nous ne sommes plus dans un roman dystopique mais dans un roman qui rassemble ce qui a été et ce qui sera si nous ne faisons pas attention. Il est d’ailleurs à noter que le roman se conclut par des Notes historiques où un historien, James Darcy Pieixoto, raconte la découverte en 2195 du journal enregistré de Defred. Nous savons que le régime de Galaad est tombé mais le rôle de l’historien est de montrer ce qui a été et peut donc là encore advenir.

« Nolite te bastardes carborundorum » (« Ne laisse pas les salauds t’écraser ») disait la précédente servante du Commandant dans ce faux latin…

Traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch.

 

 

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - mai 2026

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - mai 2026

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Publié le 22 Mai 2026

Joanna Dunis - Les grottes

Excavating Insanity

« J’ai mis mon tablier et maintenant –

Je suis prête »

Prête pour retourner 16 ans plus tôt, un 16 novembre. Un jour à jamais gravé dans la chair et l’esprit.

Bascules – Bordures – Exorcismes

Une agression à l’arme blanche par un schizophrène. Dans les rues de Londres.

La rencontre violente avec la folie.

Comment raconter cela, malgré la distance temporelle qui n’a cependant permis aucune mise à distance intime ?

Comment faire face à « l’impossibilité d’user de mots justes », à dire les mots manquants ?

Repenser l’acte impensable, irrationnel que la poétesse peine à nommer. Deux langues où elle navigue pour tenter d’excaver, d’exhumer au plus près, au plus juste. L’anglais vient naturellement se combiner au français. Mais, deux langues ne suffisent pas, il faut sortir d’autres armes dont une moins douloureuse et non létale : la poésie. Les références littéraires et cinématographiques sont également nombreuses. Et progressivement, exhumer cet événement, permet aussi de faire ressortir d’autres éléments, d’autres violences.

« Regarder les grottes

Les dégager

Creuser le tout

– en spéléo sur le fil ».

Joanna Dunis, à travers une expérience douloureuse, livre, avec une écriture à la fois complexe, profonde et forte, toute la brutalité de notre monde, de nos êtres et nos (in)capacités à y faire face.

Avec ce recueil, la poétesse montre aussi que si tout peut s’éclairer avec l’écriture, il reste des zones d’ombre à jamais et il faut savoir les accepter :

« Fille de l’à-peu-près

entendu, je l’accepte ».

Je n’ai moi-même pas les mots justes pour raconter cette lecture intense mais je vous invite à découvrir ce très beau recueil.

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Publié dans #Poésie

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Publié le 15 Mai 2026

Rune Christiansen - La solitude selon Lydia Erneman

Ultra moderne solitude

Il n’est pas simple de parler des romans de Rune Christiansen. Je le dis parce que j’ai déjà lu il y a quelques années Fanny et le mystère de la forêt en deuil et je n’avais pas réussi à faire une chronique à l’époque. Aujourd’hui, avec ce nouvel opus, je peine encore.

Pourquoi ?

Parce que c’est le genre de roman que l’on ne peut pas décrire : on le sent, on le ressent. Pas d’aventures extraordinaires, pas de péripéties surprenantes… non, c’est la vie toute simple, toute bête pourrait-on dire, que l’auteur nous raconte avec sobriété et justesse. On est plutôt dans l’implicite, on est plutôt dans le contemplatif.

Oui, ça ne se décrit pas, ça ne s’explique pas mais c’est d’une grande beauté, d’une grande sensibilité et d’une grande intensité.

Je peux tout de même vous raconter rapidement l’histoire : nous suivons Lydia Erneman qui, après une enfance heureuse en Suède, devient vétérinaire dans le nord de la Norvège, dans un petit village – pour ne pas dire un trou paumé – où il ne se passe rien ou pas grand-chose. Et pourtant, ça passe, ça se passe et ce n’est pas forcément rien. Tout dépend de ce que l’on met derrière le rien. Là, dans ce roman, tout ce que vit, voit et sent Lydia, c’est un tout : les sublimes paysages nordiques, l’amour des animaux que l’on soigne, la vie conjugale, la maternité, le deuil, la difficulté à comprendre les gens tout en poursuivant les efforts pour y parvenir. C’est le temps qui passe et le regard tendre posé sur celui-ci. Le titre du roman est ainsi assez ironique car de solitude, Lydia n’en a pas vraiment. Elle est dans ce tout et elle s’empare de tout, surtout des petits riens.

Avec Lydia Erneman, l’auteur rappelle au lecteur que la vie n’est souvent faite que de ces petits riens qui font tout et qu’il faut savoir chérir. A force de courir vers l’extraordinaire, on perd ce qui fait le sel d’une vie. Alors, comme Lydia, continuons à nous ouvrir, à observer, à aimer et à accepter la vie telle qu’elle est ; après tout nous n’en avons qu’une.

Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier.

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Publié le 10 Mai 2026

Justine Arnal - Rêve d'une pomme acide

Il faut tant de temps pour voir l’enfermement de la famille. Comment le corps s’est habitué à la cellule.
Et tout ce que l’on est prêt à faire et supporter pour ne pas en sortir.

Un draïm vum e süüre Äpfel

Une famille. Deux clans. Les Alsaciens et les Lorrains. Les femmes et les hommes.

Chez les femmes, le règne des larmes. Chez les hommes, le règne des chiffres.

Les hommes comptent et les femmes ne croient plus aux contes.

Et dans cette famille, l’une des filles observe, comprend puis retranscrit la vie de ses parents, Elisabeth Witz et Eric Richard.

Elle livre le récit des larmes féminines et des comptes masculins avec au centre, en pivot, la date d’un drame : le 22 avril :

« Un saut sur le tapis de lentilles d’eau,

des encyclies,

et le silence ».

Et c’est aussi ça le drame : le silence. Des larmes, un drame, des chiffres et finalement aucun véritable mot dans cette famille. Juste un langage taiseux.

Alors, la narratrice comble le vide, raconte le creux, épuise le silence en racontant. Elle met enfin des mots sur cette famille. Une langue qui oblitère le silence. Elle utilise aussi dans le corps du texte l’alsacien, langue de sa famille maternelle, langue utilisée quand le silence n’était plus de mise ou, du moins, langue qui permettait de cacher ce qui était tu, à renfort de proverbes, de chants ou de contes.

L’autrice livre une langue qui relie cette famille, leur (re)donne une substance, un corps.

Et cette comptine en fin d’ouvrage qui acte la fin de l’enfance, qui acte ce que la vie n’est pas : un rêve ou alors celui où les pommes croquées à pleines dents sont terriblement acides…

 

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Publié dans #Roman

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