Publié le 19 Décembre 2025

Séverine - Décharge

Décharger le silence

Imagine-toi dans une forêt sombre, silencieuse. L’air irrespirable. Les branches qui griffent le corps. Le poids des êtres qui y rodent.

Imagine-toi une forêt sombre où les monstres vivent, où les enfants sont en danger, où les ombres sont des fantômes.

Imagine-toi quarante années d’errance dans cette forêt sombre où chaque mot est tu… l’enfance avec.

Imagine-toi ce que ça fait quand la décharge arrive, quand elle te fige sur place, quand elle éclaire enfin tout en effrayant par sa puissance, par l’horreur de ce qu’elle met en lumière.

C’est ce qui arrive à Séverine. La déflagration de la mémoire traumatique qui refait surface et les mots qui manquaient tant avant : « Les mots restent au bord de tes dents ». Ces mots apparaissent enfin et finissent par « dire la dévoration ». C’est violent et pourtant c’est aussi une libération : « ton absence aurait pu durer le reste de ta vie ».

« Tu nais poupée », « une marionnette ». Une enfant avec qui l’on joue, que l’on exhibe, que l’on malmène. « Même si tu crois être le fruit de l’amour, tu viens au monde dans un interstice déchiré ». Séverine vit dans une famille d’« incestueurs », ce néologisme qui dit tout de la violence, de l’horreur. 

« Plus tard, tu découvriras par hasard le lien étymologique entre monstre et montrer ». De l’enfance exhibée, traumatisée, Séverine en fait un récit aux allures de contes de fées, ces contes qui servent à effrayer mais aussi à avertir. Un conte sous une forme poétique, avec des accents incendiaires, électriques.

Décharge comme le retour violent de la mémoire mais aussi comme un poids en moins avec les mots en plus. Délivrer, sortir enfin tout ce qui a fait mal, tout ce qui a été tu, tout ce qui a pesé. En faire à la fois une matière littéraire mais aussi une matière politique car, l’intime est forcément politique. L’occasion de montrer la responsabilité collective de ces atrocités : « chacun a sa charge » et le silence des victimes que l’on souhaite maintenir à tout prix. « La résilience arrange trop les autres qui n’en veulent savoir ni le coût ni le poids, et comptent sur la lente consolidation des compétences des victimes en matière de silence ».

Séverine a choisi d’écrire de façon anonyme (même si depuis son identité a été révélée). On pourrait penser à une volonté de se protéger mais aussi au refus d’une filiation. Elle a aussi choisi d’écrire ce texte à la deuxième personne du singulier. Peut-être une mise à distance entre la Séverine d’autrefois et celle d’aujourd’hui, mais aussi une interpellation du lecteur. Ne pas fermer les yeux. Ne pas se voiler la face. Oser affronter ce qui ne devrait advenir. Peut-être aussi ouvrir une porte pour d’autres victimes.

Avec Décharge, Séverine montre à quel point la littérature, si elle ne sauve pas, peut tout de même aider et faire réagir, mettre en lumière des sujets importants. Déterrer « une vie victorieuse bien au fond du fond du tas de fumier ».

 

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Publié dans #Poésie

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Publié le 9 Décembre 2025

Emile Zola - Le Ventre de Paris

Les Rougon-Macquart #3

Nous quittons les quartiers haussmanniens, la spéculation et les Rougon/Saccard pour les Halles, la débauche de nourriture et les Macquart.

Pourtant, le personnage principal de ce Ventre de Paris n’est pas un homme de cette famille. Du moins pas directement.

Nous sommes en 1858. Un homme affamé arrive aux portes de Paris. Il est recueilli par Madame François, une maraîchère qui l’accompagne jusqu’aux Halles. Ce jeune homme, Florent, est sorti du bagne de Cayenne où il était prisonnier à la suite de son arrestation pendant le coup d’Etat de 1851 qui instaure le Second Empire de Napoléon III. Une fois dans le « ventre de Paris », il retrouve son frère Quenu devenu un charcutier bien installé avec sa femme Lisa… Macquart (fille aînée de l’horrible Antoine et sœur de Gervaise que l'on retrouve plus tard dans L’Assommoir).  

Si Florent est un « Maigre », Lisa et Quenu sont des « Gras », des bourgeois qui ont eu la chance de toucher l’héritage du charcutier Gradelle puis ont eu l’intelligence de le faire fructifier.

Grâce à son frère, Florent obtient un poste d’inspecteur aux Halles mais que vient faire un Maigre chez les Gras ? Il suscite rapidement l’animosité des commerçants qui le trouvent suspect.

Il faut dire que Florent, épuisé par ce milieu hostile, reprend progressivement des activités politiques…

J’ai beaucoup aimé ce volet qui me faisait de l’œil depuis un moment. La scène inaugurale de l’arrivée à Paris est tellement bien écrite, tellement immersive. Un petit bijou. Les descriptions des différents pavillons de nourriture sont d’un très grand réalisme. Je vous invite même à les lire juste avant les réveillons de fin d’année pour calmer vos ardeurs gargantuesques 😊

Emile Zola use et abuse de sa comparaison entre les Maigres et les Gras. Emile arrive avec ses gros sabots comme s’il avait peur que le lecteur ne comprenne pas que les Maigres sont les pauvres, ceux qui sont victimes de la société, qui aspirent à la République et à davantage de justice contre les Gras qui sont des bourgeois satisfaits du régime impérial qui leur permet de continuer à s’enrichir. Oui Emile, tu n’es pas très subtil dans ce tome.

Il n’empêche qu’on plonge vraiment dans ce récit qui montre toute l’ignominie humaine. Florent est au cœur d’un milieu violent où les commérages et l’hypocrisie font bon ménage. Les commerçants des Halles savent aussi bien se foutre sur la gueule que s’allier quand leurs intérêts sont en jeu. Florent devient un pion dans les querelles intestines, alimentées par des commères comme Mademoiselle Saget, jamais la dernière à répandre une rumeur. Florent est utilisé, sucé jusqu’à la moelle avant d’être jeté comme un vieil os dans la gueule des chiens.

« Quels gredins que les honnêtes gens » dit Claude Lantier (que l'on retrouvera dans L’Œuvre), sans doute le seul véritable ami de Florent avec Madame François.

Avec Le Ventre de Paris, Emile Zola préfigure en douceur ce qui donnera naissance à Germinal par exemple.

RDV prochainement pour La conquête de Plassans.

Emile Zola - Le Ventre de Paris

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Publié le 1 Décembre 2025

Yukio Mishima - Le Pavillon d'or

Destruction et Beauté

Pour ce roman publié en 1956, Yukio Mishima s’inspire d’un fait divers réel, celui de l’incendie du Pavillon d’or en 1950 par un jeune moine bouddhiste. Il aurait justifié son geste par la haine de la beauté. Très perturbé, ce moine aurait eu également des griefs contre le prieur et sa propre mère.

C’est à partir de ce matériau que Yukio Mishima construit son personnage de Mizoguchi et nous le fait entrer dans sa tête grâce à un récit à la première personne.

Mizoguchi est le fils d’un bonze zen. Bègue, il est également frappé de laideur selon lui (puisque nous n’avons que sa perception) ce qui nourrit sans doute un complexe et surtout un rapport particulier à la beauté. Son père considère le Pavillon d’or comme la quintessence de la beauté ce qui suscite la curiosité de son fils. Ami de longue date avec le prieur du Pavillon, le père de Mizoguchi réussit à le faire entrer comme novice. Une carrière semble tracée pour lui surtout après le décès du père : le prieur le prend sous son aile et sa mère le pousse à devenir le prochain successeur. Mais Mizoguchi est un être sans cesse en équilibre entre la raison et la folie, cet équilibre étant caractérisé par deux amitiés très différentes : celle avec Tsurukawa, un être bon et bienveillant et celle avec Kashiwagi qui l’entraîne sur une pente destructrice. De nombreux traumatismes s’ajoutent en plus de ses handicaps physiques et de sa difficulté de perception et de relations avec les femmes… Toutes ces ambivalences se cristallisent autour du Pavillon d’or vu comme un idéal de beauté – beauté qui a d’ailleurs su échapper aux bombardements pendant la guerre – une beauté si forte qu’elle rend jaloux Mizoguchi et lui fait prendre conscience qu’elle est un obstacle dans sa vie. Il ne voit alors plus qu’une solution : incendier le temple.

La Beauté est bien évidemment le thème principal de ce roman. La beauté comme un idéal à atteindre ou au contraire à rejeter, à éliminer quand celle-ci prend trop de place, rend jaloux, rejette. La beauté a ainsi une véritable portée esthétique dont le Pavillon est le symbole. Puisque cette beauté paralyse, oppresse, exclut, il faut la détruire ce qui paradoxalement rend l’objet visé plus beau, plus parfait dans sa destruction. Le geste d’annihilation devient ainsi une forme de sublimation. On ne peut s’empêcher de faire le lien entre le roman et la propre vie et mort de Yukio Mishima. La mise en scène de son suicide dépasse même les ambitions de sa fiction.

Le roman a aussi une portée philosophique basée sur le bouddhisme zen. Je n’ai pas forcément compris toutes les références de Mishima, peu habituée à ces concepts. J’ai noté cependant le parallèle entre l’histoire du roman et le kōan (anecdote, énigme bouddhiste zen) sur le chat de Nansen, un chat disputé par deux moines et découpé en deux. La décision radicale, la destruction et l’impossibilité du langage sont les points communs.

De Yukio Mishima, je n’avais lu que Confessions d’un masque  lors de la sortie de sa nouvelle traduction chez Gallimard. Pour ma nouvelle lecture de l’auteur en ce mois de novembre du challenge Les classiques c’est fantastique consacré à ses livres, j’ai jeté mon dévolu sur son roman le plus célèbre… et malgré sa richesse esthétique et philosophique et le talent indéniable de l'auteur, j’avoue n’avoir pas eu un grand plaisir de lecture. Il faut avouer que je ne l'ai pas lu non plus au bon moment. J’ai au moins la satisfaction d’avoir enfin lu ce « monument » de la littérature japonaise.

Traduit du japonais par Marc Mécréant.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - novembre 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - novembre 2025

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Publié le 23 Novembre 2025

Marina Skalova - Le corps cille et Laura Tirandaz - J'étais dans la foule

Corps virgules

Deux recueils chez une même maison d’édition. Deux poétesses. Deux couvertures bleues. Il y a comme un petit air de famille… et ça ne s’arrête pas là.

Marina Skalova et Laura Tirandaz, deux voix qui « s’enlanguent », s’entrelanguent pour parler du corps.

Chez Laura Tirandaz, la solitude de l’être parmi des milliers de visages, le corps solitaire dans une foule de corps, le corps féminin (mais aussi masculin) dans un corps social où règne la violence du pouvoir.

« Ton corps qui se fait virgule » écrit-elle dans un des poèmes, faisant écho aux vers de Marina : « au début n’étais qu’une virgule », « tu cédilles / tu virgules tu / parenthèses ».

Les corps, des virgules dans des récits que l’on écrit sans penser à eux. Quelque chose d’infime, et pourtant, tout le monde sait l’importance d’une virgule dans une phrase, ce qu’elle fait, le sens qu’elle donne ou pas.

« Dédale piège refuge » écrit Laura Tirandaz dans J’étais dans la foule, recueil qui évoque notamment la vie en Iran et la répression qui y règne mais sa poésie va sans aucun doute au-delà de ce pays : elle peut parler à tout corps, à tout esprit qui pense et a sans doute du mal à parler, à dire, à évoquer. Le corps est le terrain de l’indicible, de l’intime profané, parfois une enveloppe qui semble vide – « et corps se dépeuple » répond Marina Skalova. Le sentiment de vide, de trouble, de vacillement nous envahit sans cesse, surtout quand on est une femme.

Marina Skalova, dans Le corps cille, raconte la dépossession du corps avec la maternité, ce décalage du « je » au « tu » qui advient, cet accouchement poétique aux forceps. Pour évoquer ce décalage, elle écrit en trois langues : le français, l’allemand et le russe (en version romanisée même si le cyrillique refait surface à la fin du recueil). Ce n’est pas une première fois : dans Atemnot, elle avait déjà mêlé le français avec l’allemand. Je ne peux que me souvenir de la phrase de Marina Tsvetaeva, en exergue d’Atemnot, disant « Ecrire des poèmes, c’est déjà traduire ». Dans Le corps cille, nous avons à la fois le même texte traduit mais forcément avec des variations : traduire c’est un peu trahir mais c’est surtout ajouter des couches, des façons de dire, de couvrir.

Deux magnifiques recueils que je vous invite à découvrir.

Marina Skalova - Le corps cille

Marina Skalova - Le corps cille

Marina Skalova - Le corps cille

Marina Skalova - Le corps cille

Laura Tirandaz - J'étais dans la foule

Laura Tirandaz - J'étais dans la foule

Laura Tirandaz - J'étais dans la foule

Laura Tirandaz - J'étais dans la foule

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Publié le 19 Novembre 2025

Keiji Nakazawa - Gen aux pieds nus - tomes 1/2

La bêtise, les préjugés raciaux, les religions, les manœuvres des marchands de mort pariant sur la prolifération des armes font que les humains sont continuellement en guerre sur cette Terre et que les risques de conflit et d’utilisation des armes atomiques sont constants. Si la lecture de ce livre vous amène à respecter la paix et à avoir le courage de survivre, à l’image du blé qui bourgeonne en hiver, est foulé encore et encore, mais s’enracine toujours plus fermement et pousse bien droit pour donner des épis généreux, alors j’aurai atteint mon but

Avant-propos du mangaka d'avril 1996

Traumatismes de la bombe

Un grand merci aux éditions du Tripode qui permettent cette réédition tant attendue de ce manga en dix volumes retraçant la vie de Gen, un jeune garçon d’Hiroshima, de 1945 à 1953.

Si Gen est un personnage de fiction, il a une base autobiographique forte. Il est l’alter-ego de Keiji Nakazawa. La part fictionnelle permet au mangaka de représenter des témoignages d’autres survivants.

Publié originellement entre 1973 et 1985 au Japon, Gen aux pieds nus est le premier manga à aborder la bombe atomique à Hiroshima et ses conséquences. Keiji Nakazawa le fait de façon frontale ce qui explique la réception difficile dans le pays.

Keiji Nakazawa avait six ans le 6 août 1945 et il doit sa survie au mur d’enceinte en béton de son école. Seul rescapé avec sa mère et sa petite sœur à naître, il est changé à jamais. Cependant, le pays n’est pas prêt à entendre les survivants. Ce n’est qu’en 1966, quand sa mère décède d’une maladie liée aux radiations qu’il décide de parler d’Hiroshima, d’abord dans une revue puis avec ce projet en dix volumes.

Gen aux pieds nus a été salué par le grand Art Spiegelman qui travaillait au même moment sur son Maus. Les deux hommes ne peuvent que se comprendre en illustrant deux grands cataclysmes du XXe siècle.

Dans le premier tome, nous découvrons la famille de Gen dans leur vie quotidienne les mois avant la bombe. Cette sorte de « préquel » permet à la fois de nous attacher à cette famille – ce qui rend les pertes douloureuses par la suite – mais aussi de découvrir les différentes facettes de la société japonaise de l’époque… et ce n’est évidemment pas reluisant !

Le père de Gen est un antimilitariste ce qui lui vaut des séjours en prison. La délation par les voisins est monnaie courante et le racisme règne : monsieur Pak, le voisin coréen en fait sans cesse les frais. De façon générale, on voit à quel point la société japonaise est gangrénée par la violence que la guerre et le nationalisme accentuent. Même le père de Gen est violent avec ses enfants ce qui montre à quel point le manga est loin d’être manichéen.

Ce tome se termine avec l’explosion de la bombe.

Le second tome est axé sur les premières heures après la bombe. Les images sont fortes, assez insoutenables bien qu’édulcorées par le dessin : des hommes qui traînent leur peau en lambeaux, des visages criblés de verre, une jeune fille vivante rongée par les vers, les charniers, les incendiés… Face à cette violence, aucun répit, aucune solidarité : chacun sauve sa peau comme il peut et la violence systémique d’avant la bombe ne fait que s’accentuer surtout avec la famine qui guette. On assiste progressivement à ce qui va devenir une ostracisation de la population d’Hiroshima.

On referme les deux tomes avec un gout amer en bouche et un sentiment d’impuissance. On n’apprend jamais rien et notre monde actuel ne permet pas d’éviter ces comportements destructeurs, au contraire, ils refont surface, plus forts que les épis de blé, comme de la mauvaise herbe.

Le prochain tome sort en janvier et je serai au rendez-vous.

Traduit du japonais par Vincent Zouzoulkovsky et Koshi Miyoshi avec un avant-propos du mangaka et une préface d’Art Spiegelman.

Keiji Nakazawa - Gen aux pieds nus - tomes 1/2
Keiji Nakazawa - Gen aux pieds nus - tomes 1/2
Keiji Nakazawa - Gen aux pieds nus - tomes 1/2

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Publié le 16 Novembre 2025

Sylvie Le Bihan - L'ami Louis

Amitiés et engagements

Quel bonheur de retrouver Sylvie Le Bihan dans ce roman qui, comme Les Sacrifiés, célèbre la foi en la littérature, la force de l’engagement et le bonheur de l’amitié.

Après Federico García Lorca (qui n’est pas loin mais nous en reparlerons), Sylvie nous embarque aux côtés de Louis Guilloux, auteur du roman Le Sang Noir, qui a loupé de peu le Goncourt avant d’obtenir le prix Renaudot en 1949. Depuis son décès en 1980, il faut avouer que cet auteur est quelque peu tombé en désuétude avant de connaître une reverdie récente avec la reparution chez Folio de plusieurs de ses romans dont Coco Perdu préfacé par Annie Ernaux.

Pour nous faire parvenir à Guilloux, originaire de Saint-Brieuc tout comme elle, l’autrice ouvre une porte fictionnelle. Nous suivons ainsi Elisabeth Daguin, une jeune française travaillant en Angleterre pour le Booker Prize. En 1976, Bernard Pivot lui propose de travailler pour son émission Apostrophes. Elle se retrouve rapidement à préparer une émission spéciale sur Albert Camus. C’est en effectuant ses recherches et grâce à quelques relations qu’Elisabeth découvre que l’auteur Louis Guilloux était un très grand ami de Camus. Malgré leur différence d’âge, les deux amis étaient non seulement réunis par l’amour de la littérature, le respect mutuel de leurs productions littéraires mais aussi par leurs origines modestes.

Sylvie Le Bihan nous permet de découvrir Guilloux à travers ses écrits mais surtout ses engagements divers et variés notamment auprès des réfugiés espagnols accueillis à Saint Brieuc (et nous refaisons le pont avec Federico García Lorca). Comme dans ses précédents romans, Sylvie a l’art de mêler habilement le travail documentaire à sa fiction. Tout coule de source, tout est fluide, on ne sent pas du tout les archives et pourtant elles sont bien là pour apporter cette épaisseur que la fiction vient ensuite sublimer.

En un peu plus de 400 pages, l’autrice nous livre un roman à multiples facettes sur le monde de l’édition, les classes populaires, les secrets, l’écriture, les relations familiales, amicales ou amoureuses mais surtout, ce roman donne ses lettres de noblesse aux valeurs humanistes, ces valeurs qui n’ont plus la côte aujourd’hui dans ce monde où l’empathie disparaît, où la foi en l’humanité fout le camp. Ce roman est l’éloge de la simplicité, de la tendresse, ce qui n’exclut en rien la complexité et l’ambivalence des personnages et des situations exposées. Parce que notre monde est comme ça, même si on tente de nous faire croire le contraire.  

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Publié le 12 Novembre 2025

Shaun Tan - Là où vont nos pères

Bulles silencieuses

Dans cette BD muette, Shaun Tan nous raconte l’histoire d’un homme contraint de quitter son pays, sa femme et sa fille pour tenter d’avoir une vie meilleure ailleurs. Nous le voyons ainsi partir en paquebot avant d’atterrir dans un pays mystérieux, étrange où il va faire la rencontre d’autres immigrés, des hommes et des femmes aux parcours singuliers et pourtant unis par ce déracinement.

Pour cette BD, Shaun Tan s’est inspiré de la propre vie de son père qui a quitté la Malaisie pour s’installer en Australie mais aussi d’autres témoignages et de vieilles photographies. D’ailleurs, beaucoup de vignettes de cet ouvrage sont petites, alignées comme des clichés d’une pellicule photo ou cinéma.

Le choix des bulles silencieuses est excellent. Le silence marque la solitude de l’immigré mais aussi les difficultés de communication renforcées par l’utilisation d'un alphabet étrange dans ce pays où il vit.

L’univers graphique est particulier : il mélange à la fois des scènes hyper réalistes mais également des scènes plus oniriques et fantastiques ou encore futuristes. L’ensemble fonctionne pourtant très bien.

Le seul élément surprenant, c’est l’absence de racisme, de xénophobie dans la BD même si quelques planches peuvent suggérer des choses. Chaque personne que l’homme rencontre l’accueille plutôt bien. Je ne connais pas les raisons de l’auteur mais je ne crois pas à une vision idéaliste. Sans doute que Shaun Tan a voulu surtout axer son récit sur l’expérience du déracinement plutôt que sur le rejet. On sent qu’il ne veut pas faire de son travail un objet politique en tant que tel mais un objet intime.

Je ne connaissais pas cette BD qui a eu un grand succès en France à sa sortie en 2007 ; ma lacune est enfin comblée et avec plaisir.

Shaun Tan - Là où vont nos pères
Shaun Tan - Là où vont nos pères
Shaun Tan - Là où vont nos pères

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Publié le 11 Novembre 2025

Olga Tokarczuk - E. E.

Raison et spiritisme

1908. Erna Elzner, une jeune fille effacée de quinze ans, noyée dans la fratrie d’une famille bourgeoise germano-polonaise de Breslau, s’évanouit à table. Ce qui pourrait s’apparenter à un simple malaise, se révèle plus mystérieux quand Erna affirme avoir entendu des voix et vu un fantôme. Sa mère, Madame Elzner, sorte d’Emma Bovary locale, y voit un moyen de sortir de son ennui quotidien d’épouse et de mère de famille nombreuse.

Erna se retrouve rapidement entourée de son médecin Löwe, du fonctionnaire Walter Frommer passionné d’ésotérisme et de l’étudiant en médecine Artur Schatzmann. Ainsi E. E. se retrouve entre les mains de ces hommes qui ne tiennent pas vraiment compte d’elle, qui la dissèquent comme un cobaye de laboratoire, au point de n’être nommée que par ses initiales dans les notes de Schatzmann. Le monde de la raison, majoritairement masculin, fait face au monde spirituel, ésotérique caractérisé surtout par des femmes, par des « hystériques », ce terme devenu populaire avec la propagation de la psychiatrie moderne. Cela rappelle d’ailleurs un peu Sur les ossements de morts.

Mais qui manipule qui ? Tout au long de son roman, l’autrice joue sur l’ambiguïté à déceler le vrai du faux, le réel du surnaturel, l’inconscient du conscient. Finalement, les êtres et notre monde échappent parfois à toute analyse, à toute logique, à toute interprétation. Une seule chose semble certaine : le règne du doute. Un doute qui se matérialise dans ce roman à travers non seulement les interrogations sur Erna mais également sur le sort de cette bourgeoisie qui va voir son monde traditionnel s’effondrer avec l’avènement de la Première Guerre mondiale.

S’il n’a pas la puissance de ceux que j’ai pu lire auparavant, j’ai tout de même été conquise par ce roman à l’atmosphère envoûtante, très dix-neuvièmiste. La citation du philosophe Berkeley le résume parfaitement : « Il est injustifié de distinguer le monde spirituel du monde matériel. Seules les personnes existent réellement ».

Traduit du polonais par Margot Carlier.

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Publié le 5 Novembre 2025

Hayao Miyazaki - Le Voyage de Shuna

Les germes d’une œuvre

Cet ouvrage est publié au Japon en juin 1983, deux ans avant la création du Studio Ghibli. La création a cependant commencé dès 1980 au même moment où il travaillait sur Nausicaä et la Vallée du Vent (le manga puis le film). On retrouve d’ailleurs cette même ambiance post-apocalyptique.

Le Voyage de Shuna n’est cependant pas un manga mais un emonogatari, ce qui signifie un récit illustré. Il est assez méconnu des admirateurs de Miyazaki et pourtant on retrouve tout ce qui va inspirer ses futurs chefs-d’œuvre animés tels que Princesse Mononoké (on retrouve le yakkuru comme celui d’Ashitaka, par exemple) ou même plus tardivement Les Contes de Terremer, réalisés par son fils Gorō d’après l’œuvre d’Ursula K. Le Guin.

Le récit est né d’une légende tibétaine que Miyazaki a lu en traduction japonaise, intitulée Inu ni natta ōji (Le Prince qui fut changé en chien). Le jeune prince Acho vole des graines dorées dans la tanière du Roi Serpent dans l’espoir de nourrir son peuple. Cependant, il est rattrapé par le Roi et transformé en chien.

De ce récit initial, Miyazaki n’en garde que l’essence, celle du prince qui part vers l’Ouest pour trouver des graines dorées légendaires dans le territoire des « êtres divins ». Il rencontre en chemin Thea et sa sœur qu’il libère de leur condition d’esclaves. Mais comme toujours chez Miyazaki, ceux qui ont aidé se font eux aussi aider en retour.

Le Voyage de Shuni aborde le thème de l’esclavage à travers le trafic d’êtres humains pour obtenir non pas de l’or mais des graines qui s’avèrent pour autant stériles. Elles peuvent nourrir la population mais elles ne permettent pas de faire soi-même la culture. Une façon détournée d’évoquer notre monde économique globalisé où tout le monde dépend de tout le monde, où l’on importe et exporte tout, où nous n’avons pas de quoi assurer la subsistance, individuellement ou en petit collectif.

Pour autant, Shuna n’est pas non plus un être aux grandes convictions comme d’autres héros chez Miyazaki. Il est lui aussi attiré par la promesse d’une abondance. Il est plus solitaire et sans doute plus sombre. Il a cependant Thea qui lui permet de se recentrer et de gagner en humilité.

Si Le Voyage de Shuna n’a pas la puissance des animés et des mangas de Miyazaki, il est très important car il porte en lui les germes du travail des décennies suivantes. Pour le coup, il est un peu cette graine que recherche Shuna pour l’abondance. Et cette graine-là est loin d’être stérile…

Traduit du japonais par Léopold Dahan.

Hayao Miyazaki - Le Voyage de Shuna
Hayao Miyazaki - Le Voyage de Shuna
Hayao Miyazaki - Le Voyage de Shuna
Hayao Miyazaki - Le Voyage de Shuna
Hayao Miyazaki - Le Voyage de Shuna

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Publié le 3 Novembre 2025

Pierre Boisson - Flamme, volcan, tempête

La part la plus rouge

Été 2022. Dans une bibliothèque oubliée, Pierre Boisson tombe sur le roman d’une autrice inconnue : Écarlate de Christine Pawlowska. L’autrice n’appartient pourtant pas à l’image que l’on se fait des autrices oubliées, celles des siècles passés ; c’est une contemporaine, son livre a été publié en 1974 à l’âge de vingt-deux ans, la même année que Les armoires vides, le premier roman d’Annie Ernaux. L’une est devenue Prix Nobel de littérature, l’autre a été oubliée.

« Que lui est-il arrivé pour écrire un livre pareil, et que s’est-il passé ensuite pour qu’on n’entende plus jamais parler d’elle ? »

Ébloui par ce texte d’une « violente nudité », Pierre Boisson décide d’enquêter pour tenter de comprendre, d’autant plus que le roman a connu un très beau succès critique et que son éditrice, Simone Gallimard, attendait avec impatience un nouveau manuscrit. On apprend très vite que l’autrice est morte en 1996 à seulement quarante-quatre ans.

Pierre Boisson a mené une enquête minutieuse qui a permis de révéler des événements importants de la vie de l’autrice mais aussi des absences, des manques. Les témoignages de son entourage et notamment de ses deux fils, Nicolas et Johan, ont été précieux pour appréhender cette femme complexe, sans cesse habitée par les flammes malgré les tempêtes dans son existence. Bien souvent, dans les destins brisés de femmes, les hommes ne sont jamais bien loin…

J’ai lu Écarlate avant de lire le livre de Pierre Boisson ; je voulais conserver une virginité face à ce texte, le lire pour ce qu’il est au départ, un objet littéraire. J’ai été frappée par sa très grande modernité : à peu de choses près, il aurait pu être écrit aujourd’hui.

J’y ai lu l’envie d’une jeune fille de ne pas entrer dans le monde des adultes, de ne pas être enfermé à un carcan, peu importe le prix à payer.

J’y ai lu aussi la violence, celle de la colère, celle qui peut s’expliquer par l’adolescence mais, on sent davantage. Ce n’est pas une posture. Ce n’est pas le sentiment exalté, lyrique et commun de n’importe quel jeune.

J’ai relu Écarlate après le livre de Pierre Boisson et tout s’est éclairé… et assombri. Ce livre nous regarde bien en face et, comme le dit Blandine Rinkel dans sa préface : « elle s’adresse à notre solitude et réveille, en secret, cette part indomptée qu’à sa façon, chacun porte en soi. Notre part la plus rouge ».

 

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Publié dans #Roman

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