Publié le 3 Septembre 2025

Nathacha Appanah - La nuit au coeur

Les mots pour dire

Il a fallu du temps à Nathacha Appanah. Il lui a fallu la patience : « La mémoire est un choix, la mémoire est un fantôme patient ». Il lui a fallu aussi un événement déclencheur – le meurtre horrible de Chahinez Daoud en mai 2021 à Mérignac – pour enfin oser s’attaquer à un sujet à la fois intime et si tristement collectif : le féminicide conjugal.

Il a fallu du temps pour que l’autrice convoque trois hommes, HC, MB et RD, dans une pièce imaginaire sans issue. Le seul endroit où elle peut les réunir et les livrer non pas à sa merci mais à la merci de l’histoire qu’ils ont engendré, à la merci des femmes qu’ils ont brisées. Pourtant, quand on les voyait dans leur vie, on ne pouvait imaginer…

Il a fallu du temps pour convoquer ces hommes mais aussi pour poser des mots sur ces femmes, avec la distance nécessaire. Or, quels mots peut-on mettre sur un sentiment de peur, de danger, de mort imminente ?

Nathacha Appanah se rend compte de l’impuissance des mots à décrire ce qui a été vécu.

Comment les mots peuvent-ils dire ce qui a été alors qu’ils sont aussi détournés, manipulés par les agresseurs, par les institutions, par une société ?

Comment les mots peuvent-ils dire ?

Ils ne peuvent sans doute pas tout dire mais ils peuvent approcher, toucher du doigt et redonner une voix à ces femmes.

Ils peuvent dire comment les mécanismes de manipulation se mettent en place, maintiennent les femmes dans une situation à la fois intenable et difficile à échapper quand le vide a été fait autour d'elles.

Ils peuvent dire comment la carapace que ces femmes se construisent dans ces conditions est parfois aussi leur seule arme, le seul territoire devenu familier.

Ils peuvent dire comment ces femmes ne sont pas que des victimes, elles sont des êtres qui ont eu des rêves, des convictions, des rires.

Ils peuvent dire aussi que l’on peut faire mourir plusieurs fois une femme : par le meurtre lui-même souvent effroyable, par le silence ou l’effacement de la victime (souvent associé au sentiment de honte), par la réduction au statut de victime, par la défense du bourreau qui salit la victime, par des institutions qui ne font pas leur travail.

Et parfois, quand les mots ne peuvent être dits, le silence n’est pas forcément un échec, une impuissance. Il peut être une forme de retour à une prise de pouvoir, un pouvoir de décision qui faisait défaut auparavant.

Mais, Nathacha a su malgré certains silences, trouver les mots pour livrer son histoire, et celles de ces femmes : « De lier ces deux femmes à ma vie, à croire qu’elles m’attendaient, tels des fantômes patients, de tricoter entre nous une sororité, de les tenir comme ça, à bout de bras, dans une sorte d’obscurité, de silence et d’impuissance de l’écriture ».

Ces femmes qui s’appelent Nathacha, Emma et Chahinez. Qui ont des prénoms. Qui ont des familles. Qui ont ou ont eu des vies. Qui sont.

Voir les commentaires

Publié dans #Roman, #Féminisme

Repost0

Publié le 31 Août 2025

Laura Vazquez - Les Forces

Une douleur s’est installée dans mon enfance et depuis ma naissance, puisque le monde ne va pas bien. Le monde ment. Et quand je dis le monde, je parle des humains…

Le côté obscur des forces

Le constat implacable de la narratrice : tout le monde ment. Pire que tout, tout le monde se ment à soi-même.

Même les espaces de liberté ne sont que des boîtes dans lesquelles on nous case, on se case. 

Nos vies sont régies par des forces centrifuges. Des forces qui nous collent à la paroi, limitent nos mouvements, nos pensées, même inconsciemment. Le monde capitaliste.

« La plupart des individus ont l’esprit d’alignement. Ce qu’ils considèrent comme une forme de révolte n’est qu’une déclinaison banale de cet alignement ».

Notre narratrice perçoit ces forces, parce qu’elle sait qu’elle est en dehors des normes qu’on voudrait lui imposer. Parce qu’elle est différente de ce qu’on attend d’elle. Et pourtant elle fait partie d’un tout.

Alors, que valent nos vies dans ce contexte d’alignement, quand les gens sont porteurs d’une « tare », celle du « sentiment d’incomplétude inhérent à l’existence, qui génère diverses formes de souffrance existentielle » ?

C’est ce que notre narratrice, sorte d’alter ego de l’autrice, cherche à savoir. Dans sa quête, elle va rencontrer toute une galerie de personnages hauts en couleur dans des lieux insolites : elle rencontre le groupe « mystère et vérité » tenu au fond d’un bar, elle rencontre les différentes SDUDUI – sectes diverses unies dans un immeuble... Sa quête lui permet d’avancer dans sa réflexion sur l’existence, avec l’aide précieuse de la philosophie mais aussi de la poésie.

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas aussi les accepter ?

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas prendre conscience des forces que l’on porte en nous, qui nous font avance, parfois à contre-courant ?

Lutter contre les forces, ne serait-ce pas trouver sa place dans le ressac permanent, dans les flux contradictoires, dans le marasme constant ?

Loin de vouloir à tout prix s’extraire du monde qui l’entoure et la dévore, notre narratrice utilise le savoir comme une clé mais aussi un pouvoir et si on n’atteint pas ce savoir, le fait d’emprunter le chemin vers lui donne un sens, un cap, une colonne vertébrale.

Je ne pouvais pas commencer la rentrée littéraire sans évoquer ce roman que j’aime profondément. Je suis Laura Vazquez depuis plusieursannées maintenant – je l’ai découverte d’abord avec sa poésie et notamment La Main de la main – et je suis admirative de l’œuvre qu’elle est en train de construire. Livre après livre, elle affirme sa singularité, affiche sa « différence » dans le monde de la littérature avec une puissance incroyable.

Dans Les Forces, j’ai retrouvé tout ce que j’ai aimé dans ces précédents ouvrages : la quête du sens ; l’importance des mythes, de la littérature et de la philosophie, toute cette intertextualité ; les aphorismes, les décalages et cet humour bien particulier. Pour moi, Laura Vazquez a encore franchi un cap avec ce roman dont j’ai souligné d’innombrables passages. Un roman que je vais lire et relire, c’est une certitude. Quel bonheur quand une autrice vous transporte.

Voir les commentaires

Publié dans #Roman, #Poésie

Repost0

Publié le 29 Août 2025

Eléonore de Duve - Donato

Un jour, il faut une petite-fille lacunaire pour restaurer un aïeul usagé.

Ecrire une vie silencieuse

Donato est un vieil homme taiseux. Il vit en Belgique. Pourtant, comme son prénom l’indique, il n’est pas belge : il est italien, il vient des Pouilles, il vient de Cisternino. Donato a quitté son pays, ses paysages, ses langues, sa vie agricole pour le Pays noir, pour la mine, pour l’inconnu. La Belgique et l’Italie ont en effet mis en place une opération « des bras contre du charbon » en 1946. Des dizaines de milliers d’Italiens ont ainsi afflué au Pays noir.

« La vérité de ces lignes – l’unique vérité – est que j’ignore qui fut mon grand-père avant le couchant ». Donato n’a jamais rien dit, ne peut plus dire mais sa petite fille Clio veut le raconter. Avec un tel prénom, hérité de la muse de l’Histoire, fille de Mnémosyne – la Mémoire – Clio est chercheuse de métier.

Cependant, il n'y a rien à chercher dans la vie de Donato : il n’a jamais parlé et il ne peut plus parler maintenant, atteint d’une dégénérescence du système nerveux.

Il n’a jamais parlé et « c’est comme si donc il s’était d’emblée effacé, raturé. C’est la même chose que : il n’a jamais existé ». Donato est le silence absolu et il n'y a pas d'archives, pas de témoignages. Il ne reste rien de cette vie minuscule.

Alors, comme il n'y a rien à chercher dans la réalité de la vie de Donato, Clio s'emploie à chercher des possibilités dans l'écriture, aussi bien dans le récit que dans le langage. Il n'y a donc pas recherche de la vérité – sachant qu'elle de toute façon impossible à obtenir – mais recherche de vraisemblance. Alors on suit Donato dans ce que sa petite fille imagine de lui, en recoupant des éléments sans doute vus ou lus quelque part, et elle écrit en confessant au lecteur ses doutes, ses manques, ses tâtonnements, parfois à la première personne, parfois à la troisième. Comme si elle était elle-même une fiction, un paravent pour cacher celle qui tient vraiment la plume ?

L'écriture vient donc combler les vides, les absences. L'écriture vient donner une voix au silence. L'écriture vient donner chair à l'existence. Et cette langue, elle n’est pas du tout silencieuse, elle est pleine, elle est riche, elle est même châtiée.

Comme pour donner une langue noble à ce grand-père qui ne parlait pas, parlait sans doute mal le français, ne peut plus parler.

Comme pour donner des lettres de noblesse à cette vie banale, "inexistante", faite de riens. Comme pour donner à Donato, le mal nommé qui donnait pourtant si peu de lui.

Enchantée par ma découverte de Sophia il y a quelques mois, je me suis lancée cet été dans la lecture de son précédent livre et premier roman : Donato. Je n’ai pas été déçue même s’il m’a fallu un petit temps d’adaptation à ce récit pas forcément chronologique, au vocabulaire très précis. C’est beau, touchant et ça raconte tellement sur ce que peut être l’acte d’écriture.

Ce que c'est qu'une vie.

C'est la bataille quotidienne, et la déliquescence, et la flaque, la dépression façonnée par les faits économique, politique, juridique, journalistique, social.

En réalité, c'est une ritournelle.

C'est trouver les significations matérielles du courage, c'est-à-dire, selon le dictionnaire, la fermeté du cœur, la force de l'âme.

C'est anéantir : égalité, chance.

Et c'est le sens qui invariablement fuit.

Voir les commentaires

Publié dans #Roman

Repost0

Publié le 25 Août 2025

Mariama Bâ - Une si longue lettre

Condition féminine au Sénégal

C’est en 1979, à cinquante ans, deux ans avant son décès, que Mariama Bâ signe son plus grand livre. Il est aujourd’hui considéré comme un roman majeur de la littérature africaine francophone.

Une si longue lettre est un récit tardif qui s’explique par le vécu de l’autrice. Elevée dans un milieu musulman sénégalais traditionnel, éduquée à la française, trois fois divorcée, mère de neuf enfants et engagée dans des associations sur les droits des femmes, Mariama Bâ a toute son expérience personnelle et celle des femmes de son entourage pour nourrir ce récit.

Ramatoulaye, la cinquantaine, écrit une série de lettres à son amie d’enfance Aïssatou qui vit maintenant aux Etats-Unis. Ces lettres commencent pendant la période de deuil suite au décès de son époux Modou. Les gens viennent chez elle, rendent hommage au défunt. Et pourtant, Modou ne vivait plus avec Ramatoulaye depuis des années et cette dernière n’est pas la seule veuve…

Dans ce récit épistolaire (à la première personne donc) instaurant une intimité avec le lecteur et même une sororité, Mariama Bâ dresse le quotidien, les conditions de vie des femmes sénégalaises sous les traits des deux amies mais aussi des femmes de leur entourage. Beaucoup d’éléments sont évoqués : la polygamie, la monoparentalité, le divorce, le système de castes, le poids de la religion, le lévirat (l’obligation d’un frère d’épouser la veuve d’un défunt), les relations amicales mais aussi conflictuelles entre femmes.

L’écriture de Mariama Bâ est claire, limpide, sans accents lyriques. Elle n’est pas non plus pamphlétaire. Elle est juste. Toute la réalité quotidienne de ces femmes est décrite simplement et c’est ce qui fait sans doute à la fois sa force et son succès auprès du grand public. Ce roman n’est pour autant pas simpliste. On sent l’engagement politique de son autrice mais aussi ses réflexions sur l’émancipation des femmes par l’éducation. Cependant, on n’oublie pas que Ramatoulaye et Aïssatou sont des femmes plutôt privilégiées, des femmes qui ont eu accès à l’éducation et qui ont épousé des hommes eux aussi très instruits. Et pourtant, le poids de la société patriarcale et de la religion est tout aussi fort que dans les populations plus modestes. Le combat des femmes doit se faire à tous les niveaux sans pour autant renoncer à ce qui lie une société. Ramatoulaye n’est pas une révolutionnaire, c’est une femme attachée aux traditions mais qui souhaite une évolution des mentalités, un changement dans le traitement des femmes. Ce souhait est malheureusement toujours d’actualité.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - août 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - août 2025

Voir les commentaires

Repost0

Publié le 23 Août 2025

Hélène Dorion - Pas même le bruit d'un fleuve

Où que l’on soit, un ruisseau rejoindra la rivière où court le présent, un fleuve et un océan finiront par emporter nos absents, ils laissent s’écouler le temps et nos histoires.

Le cours fragmenté des vies

2018. Hanna perd sa mère Simone. Alors qu’elle vide ses effets personnels, elle retrouve des lettres, des cahiers et des articles de presse. Hanna ne se doute pas que cette découverte va la plonger dans le passé d’une mère qui a perdu le grand amour de sa vie mais aussi dans un drame survenu en 1914 : le naufrage de l’Empress of Ireland.

Dans Pas même le bruit d’un fleuve, titre tiré d’un vers d’Yves Bonnefoy, Hélène Dorion livre une quête familiale d’une grande sensibilité et poésie. Le fleuve Saint-Laurent est le fil rouge de ce récit qui alterne les temporalités (2018, fin des années 40/début des années 50, 1914). Nous remontons ainsi le fil familial tout en descendant le fleuve de Montréal à Pointe-au-Père en passant par Québec et Kamouraska. Les événements survenus à sa mère Simone mais aussi à sa grand-mère Eva vont s’enchevêtrer, tisser un voile sombre sur la famille dont Hanna est devenue malgré elle l’héritière.

L’écriture est fragmentée comme les photos retrouvées. Il faut trier, classer pour retrouver l’histoire qu’elles racontent. Cette fragmentation permet également de mettre en avant les blancs, les silences des femmes de cette famille.

L’autre aspect intéressant du roman est la place que l’art peut prendre dans nos vies : peut-il nous sauver de nos tragédies, de nos naufrages personnels ? C’est ce qu’Hélène Dorion aborde à travers Hanna, une écrivaine qui cache pourtant ses poèmes et à travers sa meilleure amie Juliette, artiste peintre.

La relation entre Hanna et Juliette puise sans doute ses racines dans la relation que la romancière/poétesse a avec sa propre sœur qui œuvre dans les arts visuels.

Encore un bien joli roman de la part de cette autrice qui émerveille autant en prose qu’en vers.

L’art est une façon d’éclairer les contours du monde qui restent flous.

Voir les commentaires

Publié dans #Roman

Repost0

Publié le 19 Août 2025

Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir

À ma tristesse qui ne dort jamais
Je dédie la palpitation
De mes artères et le battement de mon cœur

Ombre et lumière au scalpel

La poésie de Han Kang est une poésie du spleen. Une poésie où l’obscurité et la lumière se côtoient, s’affrontent. Une poésie de l’interstice, de la cicatrice sur un corps qui souffre. Douleur physique, douleur de l’âme.

Le corps est omniprésent aussi bien par le titre d’une des parties de ce recueil (De Humani Corporis Fabrica, Sur le fonctionnement du corps humain d’André Vésale – 1543) que par tout le champ lexical employé au fil des poèmes. Le corps est disséqué, livré en morceaux. Il jaillit, il dégage une odeur, il est visqueux. Il est vivant tout en étant mort en quelque sorte. Et c’est tout ce jeu sur la dualité que l’on retrouve : ombre/lumière, vie/mort, aube/crépuscule, réalité/rêve.

Ces dualités, ce corps, ils ne sont pas inconnus pour les lecteurs des romans de Han Kang. Dans La Végétarienne, on avait le corps qui rejetait la viande, le corps féminin regardé par d’autres personnages, l’aspiration à devenir végétale. Dans Leçons de grec, nous avons la femme qui est devenue muette et l’homme qui devient aveugle.

Et c’est sans compter les deuils, innombrables dans tous ses livres. Parce qu’il n’y a pas que le corps intime qui fait œuvre chez Han Kang mais aussi le corps social massacré, traumatisé. Han Kang a évoqué les soulèvements sur l’île de Jeju en 1948 dans Impossibles adieux, elle est née à Gwangju qui a connu un massacre en 1980 qui est le sujet de Celui qui revient (je ne l’ai pas encore lu). Dans le recueil, ce corps social traumatisé est évoqué notamment dans la partie Hiver de l’autre côté du miroir qui évoque son voyage en Argentine.

Le corps intime et le corps social. Nous sommes des corps bien avant d’être des âmes, des esprits. Et même les esprits, les fantômes ont une matérialisation d’une façon ou d’une autre : dans la nature, dans les cauchemars, dans la fumée d’un bol de riz blanc…

Dans ces poèmes courts jusqu’à l’épure, Han Kang évoque ainsi la dimension tragique de la condition humaine. L’impuissance maternelle à protéger, l’angoisse de la douleur, le caractère éphémère de la vie. Et pourtant, dans les cicatrices, la lumière jaillit. Être un être humain, c’est un peu comme le flocon de neige, « Cette chose / Qui scintille / Tant qu’elle le peut ». C’est accepter que tout ce qui est vivant finira par se briser. Et là où la mort survient, la vie continue aussi.

Traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet.

Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir
Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir
Han Kang - Ces soirs rangés dans mon tiroir

Voir les commentaires

Publié dans #Poésie

Repost0

Publié le 15 Août 2025

Jean-Pierre Siméon - Stabat Mater Furiosa

La fureur de vivre

c’est une femme mais elle pourrait être toutes les femmes

elle pourrait être un chœur de femmes

elle est celle « qui refuse de comprendre »

sur cette scène de théâtre

dans « le pré carré d’ombre et de silence qui peut [nous] tenir lieu de parloir »

elle ne veut pas comprendre

« parce que comprendre c’est déjà accepter »

[…] « c’est trahir »

elle venait implorer mais elle n’implore pas

pour ne pas se soumettre

pour ne pas de mettre à genoux

pour ne pas

« ramasser les pommes de l’arbre de la guerre »

non elle est furieuse

non elle est la mère furieuse

elle reste debout, digne, dans sa colère

elle est debout et elle crache et elle interpelle

toi

toi l’homme de la guerre

homme de la guerre elle te regarde

regarde là

elle te dit regarde-moi

toi qui perpétues la mort

toi qui fais lui répéter « et l’on tue ici »

elle use de sa voix « si proche du silence

et qui n’a que l’obstination fragile du coquelicot

pour te mettre à la question »

toi qui engendre

« plus de victime sous le granit de l’histoire

que de feuilles aux forêts d’Amazonie »

elle est là et elle t’accuse et elle a raison

et pourtant face aux décombres

elle fait un songe

comme Martin Luther King

elle fait un songe

elle espère recommencer l’histoire avec

« l’obstination du cerisier qui fait déborder la lumière »

écoute-là

écoute sa prière

« dans la sueur du soir »

écoute encore et encore

écoute encore les bruits ici-bas

encore aujourd'hui

comme tant d’années auparavant

écoute sens vois ce qui

se passe ici et là et là-bas

écoute cette Stabat Mater Furiosa qui

n’a pas pris une ride

hélas !

____

« C’est la langue qui fait spectacle » dit Jean-Pierre Siméon, auteur de ce seul en scène incantatoire écrit en trois semaines en 1997 au Liban.

Un long monologue dans une logique de dialogue où un « Je » féminin s’adresse à un « Toi » masculin et, par rebond, au spectateur qui devient un acteur involontaire.

La Stabat Mater n’a plus le sens religieux de la douleur mais celui de la fureur tout comme elle convoque également des références mythologiques (Eole, Myrrha) mais aussi plus contemporaines (Verdun, Auschwitz, Grozny, Beyrouth, Kaboul).

Un texte écrit par un homme né peu après la Seconde Guerre mondiale, marqué par la Shoah mais également marqué par ces années 90 où les conflits et horreurs s’enchaînent. Un texte écrit par un homme habité par « un sentiment violent, amer, déconcerté ».

« C’est la langue qui fait spectacle », dit le poète alors la langue est là pour porter deux mouvements en alternance : un mouvement passé de paix, de plénitude, à la langue pleine, traînante même si rythmée et un mouvement présent de chaos, de guerre, à la langue violente, saccadée, mitraillée.

« C’est la langue qui fait spectacle » et on aimerait parfois que le spectacle ne soit qu’une affaire de langue. Nous savons qu’il n’en est rien mais nous aussi, comme cette Stabat Mater, comme un autre avant elle, on aimerait faire un songe, un rêve

Voir les commentaires

Publié dans #Théâtre, #Poésie

Repost0

Publié le 30 Juillet 2025

Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer

Classique fantastique en BD

Après Les dents de la mer, je reviens avec un autre classique fantastique insulaire adapté en graphique : le grandiose Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo sous le trait de Michel Durand.

Nous sommes sur l’île de Guernesey dans les années 1820. Gilliatt est un marin solitaire et peu apprécié par la communauté. Il est un véritable couteau suisse capable de tout avec ses mains qui travaillent sans relâche. Il est secrètement amoureux de Déruchette, la fille adoptive de Mess Lethierry, le propriétaire de La Durande, l’un des premiers navires à vapeur dirigé par le capitaine Clubin. La Durande, à la suite d’une machination de Clubin, échoue un jour sur l’écueil Douvres. Si le bateau peut se reconstruire, la machine à vapeur, elle, ne peut être remplacée. Mess Lethierry souhaite organiser un sauvetage de la machine tout en sachant que le prix à payer pour les éventuels volontaires est très élevé. C’est alors que Déruchette se propose d’épouser celui qui réussira à ramener la machine. Il n’en faut pas davantage pour que Gilliatt se décide à braver les dangers de la mer…

Quelle merveille cette adaptation en BD de ce grand classique de Victor Hugo ! Je suis autant saisie par la beauté des planches que par la façon dont Michel Durand a su condenser le récit en peu de pages et avec une place importante accordée au dessin.

Michel Durand s’est inspiré des techniques de gravures sur bois utilisées à l’époque : il offre ainsi un dessin hachuré sans contour d’une minutie incroyable. Le nombre d’heures passées sur chaque planche a dû être considérable. Malgré cette technique compliquée, on admire tous les détails notamment ceux sur la mer aussi bien déchaînée que calme.

Une belle adaptation, sensible, intelligente qui me donne maintenant envie de l’acheter après l’avoir empruntée à la bibliothèque.

Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer
Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer
Michel Durand / Victor Hugo - Les Travailleurs de la mer
Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

Voir les commentaires

Repost0

Publié le 28 Juillet 2025

Peter Benchley - Les Dents de la mer

Carnassiers

Pour démarrer cette nouvelle saison des classiques fantastiques chez Moka Milla, nous devions lire un récit insulaire. Il ne m’en fallait pas plus pour jeter mon dévolu sur Les dents de la mer de Peter Benchley puisque l’histoire se déroule sur l’île fictive d’Amity.

Ceux qui me suivent savent que j’adore le film de Steven Spielberg. Je connais les répliques par cœur. Il fait partie des films qui ont compté pendant mon enfance.

Pour autant, je n’avais encore jamais lu le livre. L’année dernière, les éditions Gallmeister ont ressorti une nouvelle traduction pour les cinquante ans du livre. Et maintenant, nous fêtons les cinquante ans du film.

L’écriture de Jaws, c’est un peu l’histoire idéale de la réussite américaine. Et pourtant, Peter Benchley ne ménage pas la société américaine et sa quête perpétuelle d’argent.

Je ne vous fais pas l’affront d’un résumé, tout le monde connaît l’histoire même sans avoir vu le film.

Autant le dire tout de suite, les différences entre le livre et le film sont nombreuses, tant sur la chronologie que sur les personnages mais surtout dans l’essence du récit.

Là où le film est un divertissement, une aventure, un film frisson magnifiquement réalisé avec cette musique simple mais efficace de John Williams, le livre parle surtout de l’avidité humaine, des tensions sociales mais aussi sexuelles. La traduction française « Les dents de la mer » va trop loin car il faudrait retirer son génitif. Les « mâchoires » sont diverses et variées et ce ne sont pas forcément celles du squale qui effraient le plus.

Sur l’île d’Amity, la saison touristique est capitale pour la population qui vit bien souvent des aides sociales en hiver. Une mauvaise saison peut précipiter de nombreuses familles sur la paille. En parallèle, de gros richards, mafieux pour certains, profitent de cette misère sociale et de l’afflux des touristes new-yorkais pour s’en mettre plein les poches. Si le requin est l’élément central de l’histoire, ce n’est pas tant pour lui-même que pour ce qu’il soulève de la société consumériste américaine des années 70. Et ça n’a pas pris une ride !

Pour autant, j'ai été dérangée par des clichés sexistes et même un peu racistes au début du roman. Je n'oublie pas cependant que Quint est un personnage misogyne dans le film là où il a d'ailleurs bien plus d'épaisseur que dans le roman.

Spielberg a surtout bien fait d'abandonner certains aspects de l'histoire qui n'apportent pas grand chose ou sont amenés maladroitement, comme l'adultère. Enfin, je n'ai pas su m'attacher à ces personnages assez antipathiques.

Le succès considérable du livre et surtout du film a eu des répercussions importantes dont l’auteur n’a pris conscience que des années plus tard. La peur du requin s’est développée et sa chasse également. Peter Benchley et son épouse Wendy ont fini par s’engager auprès d’associations pour sauver les océans et notamment sa faune. Il est à noter tout de même que « Jaws » a fait naître des vocations de scientifiques, de plongeurs. Deux faces d’une même pièce qui vaut de l’or.

Traduit de l’anglais américain par Alexis Nolent.

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 6 - juillet 2025

Voir les commentaires

Repost0

Publié le 20 Juillet 2025

Rim Battal - Je me regarderai dans les yeux

Emancipation et résistances

Le roman s’ouvre sur une scène chez une gynécologue. Une scène qui pourrait être banale pour toute femme. Et pourtant, ce que vit Rim à dix-sept ans n’a rien d’anodin.

On remonte le temps. Rim vit à Marrakech. Comme toute adolescente, elle connaît les premiers émois et cherche à repousser les limites de ce qu’on l’autorise à faire. Un soir, elle est surprise en train de fumer dans sa chambre avec sa sœur. Le déferlement de la violence.

Rim décide de s’enfuir rejoindre sa tante Aida à Casablanca, une tante qui semble plutôt libre et progressiste. Et pourtant, Rim ne s’attend pas à ce que sa transgression prenne des proportions démesurées et engendre des actes qu’elle ne soupçonnait pas devoir vivre. Le tout orchestré par les femmes de la famille. On n’est jamais aussi bien trahi que par les siens.

À travers ce récit, Rim Battal montre la puissance des injonctions patriarcales et la façon dont les femmes les intériorisent. Même dans des milieux plutôt favorisés comme celui de la jeune Rim. On voit que les femmes usent de subterfuges, de stratégies pour conquérir des espaces de liberté dans une violence institutionnalisée, dans une société où seules compte la réputation et les conventions. Les femmes, en voulant protéger leurs filles ou en voulant maintenir une réputation si durement obtenue, ne font qu’alimenter la machine. Elles sont à la fois les victimes et les bourreaux. L’autrice montre qu’au-delà de ces subterfuges, de ces « stratégies de survie », il convient de résister et de faire ce qu’il faut pour gagner véritablement la liberté en tant que femme. Pour s’émanciper définitivement du poids de la société.

J’ai déjà beaucoup lu la poésie de Rim Battal et j’ai retrouvé dans son roman son écriture percutante, incisive que j’aime. Malgré le sujet, le texte n’est pas plombant, au contraire, il y a même des moments drôles et on ressent tellement cette soif de liberté. Son texte est à l’image de la vie, à la fois terrible et belle. Je continuerai bien évidemment de suivre l’autrice tant en poésie qu’en fiction.

Voir les commentaires

Publié dans #Roman, #Féminisme

Repost0