Publié le 16 Avril 2025

Inès Léraud et Pierre Van Hove - Champs de bataille

Remembrement

Cette BD est le fruit d’une enquête de terrain de plusieurs années avec la collecte de témoignages oraux et de documents de la presse locale et nationale, dans les archives personnelles de témoins du remembrement et dans les archives départementales.

Le récit débute à Damgan, dans le Morbihan, en 1953, avec un suicide. À quarante kilomètres se trouve Fégréac qui est l’une des premières communes de l’ouest de la France à avoir été remembrée dans les années 50. C’est une commune située dans l’ancien département de la Loire-Inférieure (devenue Loire-Atlantique depuis), à seulement quelques kilomètres de Redon… une zone qui a connu cet hiver 2025 d’importantes inondations… Bientôt, les remembrements concernent toute la France.

Pourquoi cette volonté politique de remembrement étendue à toutes les campagnes françaises ? Pourquoi ce remembrement a-t-il été mené de façon si autoritaire après la Seconde Guerre mondiale ? Comment a-t-il déchiré la population rurale ? Quelles ont été les conséquences économiques, sociales et écologiques ? Ce sont à toutes ces questions qu’Inès Léraud et Pierre van Hove répondent.

Si le remembrement a eu des prémices dès la Première Guerre mondiale, c’est le gouvernement de Vichy qui a demandé une nouvelle loi plus autoritaire et expéditive en 1941. De Gaulle n’a fait que poursuivre cette politique agricole.

La BD permet également de voir le rôle de la FNSEA  et de ses déclinaisons départementales dans cette opération lucrative où les petits paysans sont spoliés au profit de plus puissants. Notons le poids également du plan Marshall d’après-guerre, du « père de l’Europe » Jean Monnet. Avec toujours cette même litanie : la quête de progrès. C’est ainsi que la France voit la naissance de son plus grand plan social : la réduction drastique des agriculteurs qu’on veut tourner vers l’industrie, là encore signe de progrès et de prospérité. Le tout est arrosé par une propagande médiatique poussée et des recours déboutés. C’est sans compter sur quelques affaires judiciaires pas reluisantes.

Mais, au-delà des aspects politiques, la BD soulève la fin d’une ère, d’une insouciance, d’une autosuffisance. Le travail est de plus en plus mécanisé, avec de plus en plus de pression : les agriculteurs s’endettent, vivent dans l’angoisse… se suicident. Les campagnes se divisent entre pro et anti remembrement.

Enfin, cette politique de remembrement est une catastrophe écologique. La destruction des haies ne permet plus d’éviter des inondations et le recours aux pesticides s’est multiplié, au moment même où Rachel Carson évoque les dangers dans son livre Printemps silencieux.

Cette BD est un ouvrage certes à charge mais pas pour rien. On trouve à la fin une partie archives avec des articles de presse, des photos, des chansons etc.

Inès Léraud et Pierre Van Hove - Champs de bataille
Inès Léraud et Pierre Van Hove - Champs de bataille
Inès Léraud et Pierre Van Hove - Champs de bataille

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Publié dans #Graphique, #Ecologie

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Publié le 11 Avril 2025

Anthony Passeron - Les enfants endormis

Années Sida

Début des années 80. Dans un village de l’arrière-pays niçois, les grands-parents d’Anthony Passeron ont réussi, à force de travail et de patience, à s’élever socialement. Leur activité de boucherie est florissante et leur cadet est prêt à prendre la relève. Leur aîné Désiré – ce prénom qui dit tellement de choses – est aussi le premier à avoir fait des études supérieures. Ils ont de quoi être fier dans la famille Passeron. Et pourtant, Désiré sombre : il fait partie de ces « enfants endormis », ces jeunes ravagés par l’héroïne qui finissent par s’écrouler sur les trottoirs. Dans la famille, c’est le déni avant que la vérité ne leur saute au visage. Et puis Désiré tombe malade, tout comme sa femme et leur fille…

Pendant ce temps, dans la communauté scientifique, on s’étonne de découvrir des patients avec des symptômes qu’on ne voyait pas ou plus. Les cas de sarcome de Kaposi explosent. Petit à petit, après des tâtonnements, des erreurs et des conflits, le VIH et le Sida font leur entrée. Au-delà de la découverte, il y a toute une population menacée à protéger, des malades à soigner. Les échecs sont légion ce qui rend les réussites précieuses.

Anthony Passeron fait le choix de raconter ces deux histoires en alternance. Parce que derrière le drame d’une famille qui fait face à la honte, à l’exclusion, à la peur et aux épreuves, il y a toute une communauté qui patauge, fait des découvertes capitales mais se crêpe aussi le chignon entre chercheurs américains et français. C’est sans compter le gouvernement qui agit avec dix trains de retard…

Anthony Passeron voulait que son livre soit le fruit du silence de sa famille, de toutes les familles qui ont vécu dans une « solitude absolue ». Ecrire l’histoire de son oncle, de sa famille, de tous ceux qui ont vécu ces épreuves et en ont payé le prix : la famille d’Anthony Passeron a explosé de plusieurs façons avec ce drame.

On a tendance à oublier ce que c’était ces premières années du Sida, cette mort sociale annoncée avant la déchéance des corps et la mort réelle, cette maladie qui met sans cesse en échec les médecins avant des découvertes majeures. Quarante ans après, le combat est toujours là même si on n’en parle plus beaucoup hormis pendant le Sidaction.  Les livres comme celui d’Anthony Passeron, passionnant et sans pathos, nous permettent de conserver une mémoire pour les plus de 38 millions de morts du Sida dans le monde.

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Publié dans #Roman

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Publié le 7 Avril 2025

Richard Powers - Un jeu sans fin

Bientôt, tout le monde aurait richesses et pouvoir à ne plus savoir qu’en faire. C’était ça le but. La condition pour gagner au jeu. Il ne me vint jamais à l’esprit que ça pourrait être aussi la condition pour perdre

Play again.

Dans ce marasme géopolitique et écologique, nous avons la chance d’avoir un écrivain comme Richard Powers. La chance de le voir dérouler notre monde avec une acuité et lucidité rares.

Dans le sillage de L’Arbre-Monde et de Sidérations, Richard Powers continue de mêler la technologie à l’écologie.

Tout commence par une légende tahitienne de la création de Ta’aroa « qui a tout mis toutes choses en mouvement du fond de son œuf tournoyant » et tout se termine par des versets du Livre des Proverbes.

Deux œuvres qui évoquent la création, le commencement et la fin de tout. Mais Richard Powers l’évoque sous la forme d’un jeu. Car la vie est un jeu et c’est souvent par jeu que les découvertes se font.

Nous suivons plusieurs personnages au long cours et en alternance.

Nous avons tout d’abord l’histoire de Todd Keane et Rafi Young, deux amis du lycée, de milieux différents mais qui se retrouvent dans la quête des savoirs mais aussi dans la passion du jeu notamment du jeu de go. Ceux qui, comme moi, ont lu le Maniac de Benjamin Labatut, trouveront des similarités sur cet aspect du roman. Une partie de l’histoire des deux amis est évoquée par le Todd Keane de presque soixante ans, expert en IA, devenu milliardaire et atteint depuis peu de la démence à corps de Lewy.

Entre les deux hommes, une femme fait son apparition, Ina Aroita, une artiste qui s’installe quelques décennies plus tard sur l’île de Makatea, en Polynésie française. C’est sur cette île qu’une entreprise de « seasteding » financée par un consortium américain, projette de créer des villes flottantes modulaires autonomes dans les eaux internationales… pour échapper au contrôle des Etats. Ça ne vous rappelle pas une volonté politique actuelle ? Les habitants de l’île s’interrogent d’autant plus que l’île est une ancienne colonie minière de phosphate ravagée, polluée puis abandonnée par les popa’ā (les Blancs). Comment ne pas y voir du néocolonialisme ?

Enfin, en parallèle, un peu comme un fil rouge, nous suivons la vie d’Evelyne Beaulieu, une Canadienne devenue plongeuse très jeune et qui a consacré sa vie à l’exploitation des fonds marins, à leur découverte auprès du grand public. Elle a pu, au fil des décennies, voir les dégâts écologiques. Elle est un peu la vigie du roman et elle offre au lecteur de magnifiques pages sur la beauté des fonds marins : Richard Powers parvient à nous faire plonger avec elle.

Bien évidemment, cette structure, qui rappelle celle de L’Arbre-Monde, fait converger tous ces personnages au cœur de l’île de Makatea, cette ile oubliée du monde qui devient le centre névralgique des interrogations sur l’écologie, la politique, la technologie et même l’art.

Dans ce roman prolifique, complet, érudit tout en étant accessible, Richard Powers ne se contente pas de parler du jeu, il joue lui-même, très habilement, à la fois avec ses personnages mais aussi avec son lecteur. Ce qui est important dans ces histoires combinées qui montrent une forme de déshumanisation, c’est que Richard Powers, lui, n’oublie pas que l’humain est au centre de tout. C’est lui le joueur, le stratège et cela peut aussi bien le conduire à sa perte qu’à sa survie.

Traduit de l'anglais par Serge Chauvin.

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Publié dans #Roman, #Ecologie

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Publié le 31 Mars 2025

Toni Morrison - L'œil le plus bleu

Tranquille comme c’était, il ne poussa pas de marguerites à l’automne 1941. À l’époque, nous avons pensé que c’était parce que Pecola allait avoir le bébé de son père, que les marguerites ne poussaient pas

Enfance volée

Ces premières lignes qui suivent deux pages d’une sorte de comptine ou de ritournelle, annonce frontalement la couleur. Nous allons plonger dans le sordide, la noirceur.

Pecola Breedlove est une petite Noire de onze ans au début du roman. Elle est racontée à travers les yeux de son amie Claudia. Pecola se trouve laide parce qu’elle est noire. Elle aimerait avoir les yeux bleus comme Shirley Temple. Elle est persuadée que si elle avait les yeux bleus, sa vie changerait radicalement. Claudia n’est pas d’accord avec elle. Elle déteste ses poupées blanches et elle ne veut pas se conformer aux Blancs même si elle a conscience que les Métis sont mieux traités que les Noirs. Le racisme systémique dans cette Amérique des années 40 développe le colorisme dans la population noire, cette idée que plus on tend vers le blanc, mieux c’est.

Comment peut-on se construire dans un monde qui nous rejette ?

A travers le récit de Claudia, alterné par des chapitres par un autre narrateur qui met en lumière (ou en obscurité) la vie d’autres personnages, Toni Morrison montre comment le rejet conduit au rejet et la violence conduit à la violence sans pour autant trouver des excuses aux actes des protagonistes.

Claudia est le contrepoint, l’envers du miroir de Pecola. Là où Pecola ne connaît que la violence et se construit ainsi dans le rejet de sa personne, Claudia a la chance d’avoir une forme de stabilité familiale qui l’aide à se construire en tant que noire. Quand Frieda, la sœur de Claudia, subit une violence, la famille réagit là où Pecola est abandonnée, livrée à elle-même. La société laisse des traces sur les êtres mais ceux-ci peuvent aussi agir contre elle.

Ce premier roman n’est pas parmi mes préférés de l’autrice mais Toni Morrison pose les jalons de sa future œuvre, avec ses thèmes récurrents, le tout dans une langue crue, rugueuse qui claque le lecteur à chaque page.

Ce roman a été régulièrement censuré dans les bibliothèques scolaires et les médiathèques américaines. Ces dernières semaines, il fait partie avec Beloved  des romans censurés à grande échelle dans le pays.

Lisons donc Toni Morrison.

Traduit de l’anglais par Jean Guiloineau.

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mars 2025

Les classiques c'est fantastique - saison 5 - mars 2025

Toni Morrison - L'œil le plus bleu

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Publié le 24 Mars 2025

Jacqueline Harpman - Moi qui n'ai pas connu les hommes

Pendant très longtemps les journées se sont déroulées de façon exactement semblable, puis je le suis mise à penser et tout à changé

Le sens d’une vie 

Quarante femmes sont enfermées dans une cave. Elles sont surveillées H24 par des geôliers. Nous ne savons pas depuis combien de temps elles sont ici, nous ne savons pas pourquoi et soyons clairs dès le départ, nous ne saurons jamais rien.

La Petite est l’une de ces quarante femmes. Elle est jeune, sans doute adolescente et, contrairement à ses autres camarades de détention, elle semble n’avoir jamais connu le monde d’avant. Elle est ainsi en décalage par rapport aux autres au sujet des sentiments, des choses de la vie. Pourtant, bien qu’ignorante du monde extérieur, elle a une soif d’apprendre.

Un jour, alors que les détenues s’apprêtent à prendre leur repas, une énorme sonnerie retentit. Les geôliers disparaissent, la clé dans la serrure. C’est alors le début d’une remontée vers le monde d’avant qui a bien changé.

Quelle belle lecture que ce roman de l’autrice belge Jacqueline Harpman (1929-2012) ! Si le roman se classe en SF, j’y vois plutôt un roman d’apprentissage, de quête philosophique.

À travers la Petite et sa soif inextinguible de connaissances, d’autonomie, d’indépendance, nous abordons un sujet important : qu’est-ce qui donne un sens à une vie ? Que vaut une vie sans but ? Là où certains se tournent vers la religion pour trouver des réponses, la Petite estime que le sel de sa vie est d’apprendre et de transmettre… même s’il n’y a personne à qui transmettre. S’interroger la rend libre même dans une solitude qui emprisonne. L’acte de créer, de penser compte ainsi davantage que sa réception.

Enfin, ce qui se forge dans la Petite au fil du temps passé avec ses compagnes de fortune, c’est le sentiment, le besoin de dignité. La dignité fait l’humanité tout comme la création. C’est sans aucun doute à méditer.

Jacqueline Harpman - Moi qui n'ai pas connu les hommes

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Publié le 20 Mars 2025

Alexandra Koszelyk - Pages volées

Écrire, n'est-ce pas élargir la blessure originelle ?
Et être, dans un même mouvement, le remède de ce poison en moi ?
Me créer mon propre pays, en m'imaginant mes propres mondes ?

A crier dans les ruines

De moins en moins friande des récits autobiographiques /autofictionnels / mettez l’adjectif que vous voulez, j’ai ouvert le livre d’Alexandra avec appréhension. J’aurais presque pu sortir la même chose que son oncle – dans l’incipit du livre : « Pourquoi une histoire sur tes origines ? […] Tu as déjà écrit deux romans qui y font allusion ».

Mais un auteur n’a que faire de ce que peut penser son futur lecteur quand ce qu’il écrit apparaît comme une nécessité. Et c’est tant mieux.

Ce n’est pas comme si Alexandra n’avait pas elle-même eu des doutes en écrivant ce livre avant qu’un ami lui montre la preuve « qu'il n'y a pas d'impudeur en littérature, au contraire, tout n'est que sincérité et authenticité » (je note d’ailleurs que les femmes se posent toujours la question de la légitimité mais je m’égare).

Alexandra perd ses parents dans un accident de la route quand elle a « huit ans, sept mois, douze jours ». Son monde s’effondre et ouvre une plaie béante qui ne se cicatrise pas. Comment se relever et poursuivre sa vie avec cette perte immense et le poids d’être une survivante ?

Tout au long de ce livre sous forme d’un journal intime (ce qui n’empêche pas une construction du récit), Alexandra pose des questions, se pose même beaucoup de questions pour lesquelles elle n’a pas forcément les réponses. Elle retrace ce qui a pu l’aider à affronter cette enfance meurtrie et à devenir une adulte capable de jongler avec ses angoisses et ses espérances.

La langue, orale et surtout écrite, devient le pilier, la pierre angulaire de la vie d’Alexandra. La langue ukrainienne, celle des origines, aux intonations si familières, qu’elle ne maîtrise cependant pas bien. La langue grecque, apprise avec beaucoup d’acharnement, dont la structure montre tout une nouvelle conception du monde. La littérature, celle lue puis celle écrite.

Si le texte est intime, il permet aussi d’aborder ce qui fait l’identité d’une personne. Les êtres changent, l’identité évolue au gré des événements, des rencontres, des découvertes. L’identité est surtout multiple : que sait-on vraiment d’une personne ? J’ai été frappée par ce passage, dont je partage les réflexions : « L'image qu'on a de soi n'est pas l'image que les autres ont, mais laquelle est la plus vraie ? Existe-t-il une image vraie, d'ailleurs ? » A l’heure des réseaux sociaux, le sentiment de dédoublement est encore plus saisissant.

Et parce qu’il n’existe sans doute pas d’image vraie, il n’existe pas d’écriture purement fictionnelle : « personne ne peut percevoir la réalité comme quelque chose de neutre, le sujet que nous sommes ne peut avoir une vision objective ».

Les éléments autobiographiques livrés montrent à quel point il n’a pas fallu attendre Pages volées pour trouver Alexandra dans ses écrits.

Enfin, ce récit montre l’importance du lien. Le lien familial, même quand il est brisé. Le lien amical. Le lien intime avec la langue, la culture et l’écriture.

L’écriture chez Alexandra est l’omphalos, dans le sens du cordon ombilical qui la relie à ce qu’elle était mais aussi à ce qu’elle est devenue, à ce qui lui fait peur et à ce qui lui donne de la force. L’écriture comme une démarche dialectique en quelque sorte. C’est aussi le cordon des origines à retrouver, à chérir, à défendre. Pour ne pas subir une nouvelle perte.

Pages volées sonne comme un point d’étape important dans l’œuvre d’Alexandra. Je ne sais pas vers où nous nous dirigeons. Davantage d’apaisement ou au contraire davantage de combats ? Le lecteur devra attendre pour le savoir. Il est sans doute certain que les mêmes thèmes, les mêmes doutes, les mêmes aspirations transpireront encore et encore dans les prochains romans.

... loin des trahisons de la voix qui se module, part dans les aigus, l'écrit pose, permet des retours, sans toutefois gommer le geste originel taillé au couteau, taillé de près, dans cette âme à nu

Alexandra Koszelyk - Pages volées

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Publié dans #Roman, #Mars au féminin

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Publié le 16 Mars 2025

Madeleine Bourdouxhe - La femme de Gilles

Et, monotone, la vie s’écoulait tout naturellement dans le bonheur s’écoula dans le malheur, tout naturellement

Amour absolu : Tragédie 

« Elisa n’est plus qu’un corps sans force, anéanti de douceur, fondu de langueur. Elisa n’est plus qu’attente ».

Cette citation, présente dans le premier chapitre, résume bien l’ensemble du roman. Pourtant, tout commence merveilleusement bien : Elisa, femme d’un milieu modeste du nord de la France, vit avec son mari Gilles, ouvrier. Ils ont une jolie maison, de ravissantes jumelles et Elisa attend leur troisième enfant.

Oui mais « le désir ça naît comme ça, d’un rien ». Gilles finit par tromper Elisa. Elle s’en rend vite compte mais elle est dans l’attente. Dans l’attente que Gilles lui revienne, cet homme qu’elle aime plus que tout, dont elle vénère la personne, le corps. Nous sommes ainsi plongés dans son attente et ce qui en découle : la solitude, les non-dits, les peurs, la douleur, l’espoir. Elle encaisse tout, même ce qui ne devrait pas être encaissé. Elle n’est plus Elisa, elle est la femme de Gilles. C’est son bonheur à elle, être la femme de son mari. On a évidemment envie de la secouer mais on n’est aussi admiratifs de sa droiture, de sa force à aimer de façon viscérale celui qui l’aime pourtant bien moins : « Elisa ne s’occupait que de Gilles et Gilles que de lui-même ».

D’une banale tragédie quotidienne, Madeleine Bourdouxhe déploie toute la force, la sensibilité, la beauté de sa plume pour faire de ce roman un vrai bijou de littérature. Il faut vraiment le lire pour se rendre compte à quel point la simplicité de l’écriture de l’autrice n’enlève en rien sa vigueur, sa sensualité. Car s’il est question d’amour, il est aussi question de désir et du corps. Le corps de Gilles, le ventre d’Elisa épanoui par le corps de Gilles, corps qu’elle perd pourtant en partie. Que nous reste-t-il quand l’amour n’est plus ?

A lire absolument si ce n’est pas déjà fait.

Madeleine Bourdouxhe - La femme de Gilles

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Publié dans #Roman, #Mars au féminin

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Publié le 12 Mars 2025

bell hooks - Noir d'os

Fragments d'enfance

Née en 1952 et décédée en 2021, bell hooks livre dans la préface le but de son ouvrage : « c’est l’histoire d’une rébellion d’enfance, de mon combat pour me forger une identité ».

Elle souhaite ainsi, par le biais d’une écriture par fragments, comme des photos dans l’album de l’enfance, évoquer le monde de la culture noire du Sud mais du point de vue d’une petite fille. C’est aussi le récit d’une fille noire américaine qui va accomplir son destin : devenir une écrivaine et une militante féministe intersectionnelle.

Ces fragments sont racontés soit directement à la première personne, soit à la troisième personne du singulier. De nombreux thèmes sont évoqués mais on peut retenir trois grandes lignes.

Tout d’abord, il y a la question du racisme. Les rapports de domination des blancs sur les noirs sont évidemment en première ligne mais bell hooks évoque aussi le colorisme dans la population noire. La grand-mère paternelle de bell hooks la trouve trop blanche alors que sa grand-mère maternelle la trouve trop noire au contraire. Ce colorisme s’explique par le fait que les noirs baignent dans l’univers mental des blancs.

Le féminisme est le second grand thème du livre. bell hooks évoque les différences de genre à travers la différence de traitement dans son enfance entre son frère et elle. Le rapport au corps est également évoqué : le corps non respecté, craint, violenté.

Enfin, la quête d’émancipation a une place importante. Parce qu’elle n’accepte pas les entraves, les injustices, bell hooks se sent marginale, solitaire, « enlisée dans la noirceur » comme le noir d’os, cette substance carbonée noire obtenue par la calcification d’os dans des récipients fermé. Mais la littérature et l’écriture vont lui ouvrir les portes d’une liberté et d’un chemin de vie.

J’ai aimé ce livre au langage simple, fluide mais non dénué de fulgurances. De nombreux passages sont dures, poignants et certains sont de petits bijoux de poésie et de tendresse.

Le côté fragmenté peut cependant gêner certains lecteurs qui préfèrent un récit plus structuré, linéaire (bien que le texte respecte une chronologie).

Traduit de l’anglais par Lorraine Selle-Delavaud

bell hooks - Noir d'os

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Publié dans #Essai, #Mars au féminin

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Publié le 9 Mars 2025

Adrienne Rich - Le rêve d'un langage commun

Pourriez-vous imaginer un monde exclusivement composé de femmes, m'a demandé le journaliste. Pouvez-vous imaginer
un monde où les femmes sont absentes. (Il croyait plaisanter.) Pourtant je dois imaginer
en même temps exactement, les deux. Car je vis dans les deux

Briser le silence

Il était temps d’offrir à Adrienne Rich la place qu’elle mérite en France. Ce n’est que depuis quelques années que nous la redécouvrons pour sa poésie après une poignée de traductions de ses essais féministes.

Adrienne Rich (1929-2012) est une poétesse, essayiste, féministe américaine. Elle baigne dans les milieux féministes et lesbiens new-yorkais à la fin des années 60. Elle côtoie ainsi d’autres figures majeures comme Audre Lorde (dont elle dédie un poème dans ce recueil), Alice Walker, Susan Sontag, Gloria Steinem etc. Dans les années 70, elle consacre son travail à l’hégémonie de l’hétérosexualité. Elle lutte également pour l’autodétermination de toutes les femmes, de toutes les origines sociales et raciales, de toutes les identifications. En 1974, elle obtient le National Book Award qu’elle partage avec Audre Lorde et Alice Walker.

Dans le recueil Le rêve d’un langage commun, commencé en 1974 et publié en 1978, Adrienne Rich explore le concept d’un langage commun à atteindre. Un langage qui ne nierait pas la parole des femmes, des minorités. Les femmes sont vraiment les protagonistes de ses poèmes, que ce soit des femmes connues comme Marie Curie, Audre Lorde, Paula Becker, sa compagne Michelle Cliff ou des anonymes, des femmes qui n’ont pas leur voix au chapitre. La révolution féministe passe par une révolution politique conditionnée aussi à une révolution du langage. Car le langage façonne notre monde.

Ce recueil est également un livre où l’amour est au centre. En effet, la section Vingt-et-un poèmes d'amour est au cœur du recueil. Elle y fait son coming-out et affirme la nécessité de reconnaître l’amour lesbien à la même place que l’amour hétérosexuel.

Cette section est précédée par Pouvoir où huit poèmes montrent l’importance de redéfinir la nature du pouvoir, un pouvoir où la femme serait incluse et non une victime.

Dans la dernière section – Pas ailleurs, mais ici – Adrienne Rich développe justement ce qui doit changer pour aboutir à un langage commun. Le silence doit éclater (on retrouve tout un champ lexical sur le silence dans ses poèmes) pour faire advenir le changement. Le dernier poème Etude transcendantale, qu’elle adresse à sa compagne, est un peu le résumé de sa pensée sur le sujet.

Très bien écrit en anglais, et bien retranscrit par les traductrices (le recueil est bilingue), tout en étant accessible, Le rêve d’un langage commun est une œuvre à la fois lyrique et politique. C’est une œuvre majeure du féminisme, des droits civils mais aussi de la poésie américaine.

A découvrir absolument !

Traduit par Shira Abramovich et Lénaïg Cariou

La femme qui chérissait sa souffrance est morte. Je suis sa descendante.

J'aime les cicatrices qu'elle m'a transmises, mais je veux continuer dorénavant avec toi à lutter contre la tentation de faire de la douleur une carrière

Adrienne Rich - Le rêve d'un langage commun

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Publié le 4 Mars 2025

Eléonore de Duve - Sophia

Par essence, Sophia meurt mais c’est la vie, en ce temps-là, caduque et insouciante, grasse de baisers ; au bord de je t’aime, qu’on se le tienne pour dit, il y aura toujours je t’aime

Fragments d’une étoile

Elle danse. Sophia danse. « À chair perdue ». « Ses deux bras fendus en colombe portent un étendard ».

Elle danse parmi les fusils. A-t-elle eu le temps de livrer un dernier sourire ?

Sophia. Une vie. À rebours. Quarante-sept fragments de sa vie. De sa mort à avant sa conception.

Une vie comme on remonte une rivière ou plutôt comme un ensemble sédimentaire : on saute de strate en strate, de chapitre en chapitre. Un mot du chapitre donne souvent naissance au chapitre suivant. Même au sein d’une même strate, les phrases sont aussi des fragments.

La continuité d’une vie à travers ses discontinuités. Le liant, c’est la poésie, la musique derrière les mots souvent empruntés à la botanique. Mots fulgurants pour vie-fulgurance. Une comète, une étoile. Elle brille fort avant le trou noir.

L’obsession du visage. Des visages. Des visages, souriants, pleurants : vivants puis massacrés.

La guerre qui fragmente les vies, les corps, les visages. Des visages qui restent cependant des visages quoi qu’on « face ». Des visages qui sont des pages. Des pages qu’Éléonore sort de la noirceur pour révéler la lumière, la beauté. Même dans l’horreur, même dans la disparition, quand fleurit la poussière.

Une autrice à découvrir. Je vais me jeter sur son premier roman.

Tuer est une idée qui, mise en pratique, ne fonctionne pas. Le visage, massacré, reste un visage : et restera l’idée de ce visage, qu’on voulait massacrer – subsiste la somme de tous. Ils survivent, encoignés dans l’esprit, notamment de ceux qui voulaient les tuer car : ils ambitionnaient de tuer ces visages, pour ce qu’ils sont, pour eux

Eléonore de Duve - Sophia

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